Tag: Robin Renucci

  • [Entretien] Robin Renucci : « Les congés payés ont été une conquête du temps libre »

    [Entretien] Robin Renucci : « Les congés payés ont été une conquête du temps libre »

    La Marseillaise : Dans quel contexte les congés payés se sont-ils imposés comme des acquis sociaux ?

    Robin Renucci : C’était dans l’urgence sociale, dans un étau menaçant lorsque les discours de fanatisme et de haine avaient libre cours dans une Europe vacillante. En 1936 une France républicaine a résisté à la couleur marron montante et s’est rassemblée en ce qu’on a appelé le Front Populaire, cette réunification syndicale de la CGT, de la CGTU, des socialistes, des communistes, des radicaux et des autres forces antifascistes autour de Léon Blum. La gauche l’a emporté et un grand mouvement de grève a poussé pour que des réformes soient mises en œuvre sans plus tarder. C’était donc une conjonction du consensus populaire, de la volonté de réforme du chef du gouvernement et puis d’une majorité parlementaire, qui a amené des avancées comme on n’en avait jamais vu dans le monde ouvrier : la semaine de 40 heures et les premiers congés payés.

    Que symbolisait cette mesure ?

    R.R. : Cette année-là, des femmes et des hommes ont réclamé et gagné quelque chose qui était immense, c’est-à-dire du temps. Du temps pour vivre, pour soi. Regarder ses enfants autrement qu’entre deux fatigues était devenu un événement. Ces mesures n’ont pas seulement été des acquis sociaux, mais une révolution sensible de l’existence, une transformation du regard sur la dignité humaine. Derrière ces idées, il y avait l’idée qu’une société juste est une société qui reconnaît à chacun le droit au repos, le droit à la beauté, à l’imaginaire et à la rencontre. Les gens ont aussi fait du théâtre, et toutes celles et ceux qui y sont sensibles sont aussi sensibles à l’idée que ces mesures ont fondé un modèle culturel : tout un peuple était entré dans le temps libre comme dans un horizon nouveau. Le théâtre public est né de tout cela. La culture n’est pas un luxe réservé à quelques-uns mais c’est un droit, un souffle qui doit se partager.

    Pourquoi déployer cette campagne nationale aujourd’hui ?

    R.R. : Déjà parce qu’on fête un anniversaire. Mais aussi parce que ces années 1936 nous rappellent qu’une société avance lorsqu’elle conquiert pour chacun davantage que la seule survie. Ces luttes sociales ont ouvert un droit nouveau, celui de disposer d’un temps à soi, libéré du travail contraint. Malgré cela, la précarité continue encore aujourd’hui et 40% des Français ne partent pas en vacances. C’est pourquoi il faut continuer à nommer le Front Populaire, à parler de ce bouleversement politique, social, mais aussi profondément culturel. Les montées totalitaristes sont en train de se répéter en Europe, le fascisme revient au galop et nous sommes dans une année électorale où l’extrême droite est en train de gagner beaucoup de terrain. La même extrême droite que dans les années 36, déguisée différemment. C’est important de fêter les congés payés et ce qu’ils racontent.

    Une campagne culturelle donc ?

    R.R. : Tout ça s’inscrit dans une année où la culture est menacée. Les coupes budgétaires qu’on subit sont une atteinte portée à ce temps-là, notamment aux festivals, qui se sont créés dans ce contexte. Les congés payés ont été une conquête du temps libre. À nous d’en faire un temps vivant, pour la culture, le partage du patrimoine, l’émancipation, la solidarité. Il faut rappeler l’histoire afin que nous soyons conscients de ce que nous risquons à nouveau en entrant dans la célébration de l’exclusion. Jean Guéhenno écrivait « la culture, c’est ce qui répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur la terre. » Cette phrase marque mon engagement, mes convictions artistiques et politiques. C’est pour ça que je parraine l’événement, je veux faire un contre-don.

    * L’UNAT, l’ANCAV et l’association PARCOURS

    La Marseillaise : Dans quel contexte les congés payés se sont-ils imposés comme des acquis sociaux ?

    Robin Renucci : C’était dans l’urgence sociale, dans un étau menaçant lorsque les discours de fanatisme et de haine avaient libre cours dans une Europe vacillante. En 1936 une France républicaine a résisté à la couleur marron montante et s’est rassemblée en ce qu’on a appelé le Front Populaire, cette réunification syndicale de la CGT, de la CGTU, des socialistes, des communistes, des radicaux et des autres forces antifascistes autour de Léon Blum. La gauche l’a emporté et un grand mouvement de grève a poussé pour que des réformes soient mises en œuvre sans plus tarder. C’était donc une conjonction du consensus populaire, de la volonté de réforme du chef du gouvernement et puis d’une majorité parlementaire, qui a amené des avancées comme on n’en avait jamais vu dans le monde ouvrier : la semaine de 40 heures et les premiers congés payés.

    Que symbolisait cette mesure ?

    R.R. : Cette année-là, des femmes et des hommes ont réclamé et gagné quelque chose qui était immense, c’est-à-dire du temps. Du temps pour vivre, pour soi. Regarder ses enfants autrement qu’entre deux fatigues était devenu un événement. Ces mesures n’ont pas seulement été des acquis sociaux, mais une révolution sensible de l’existence, une transformation du regard sur la dignité humaine. Derrière ces idées, il y avait l’idée qu’une société juste est une société qui reconnaît à chacun le droit au repos, le droit à la beauté, à l’imaginaire et à la rencontre. Les gens ont aussi fait du théâtre, et toutes celles et ceux qui y sont sensibles sont aussi sensibles à l’idée que ces mesures ont fondé un modèle culturel : tout un peuple était entré dans le temps libre comme dans un horizon nouveau. Le théâtre public est né de tout cela. La culture n’est pas un luxe réservé à quelques-uns mais c’est un droit, un souffle qui doit se partager.

    Pourquoi déployer cette campagne nationale aujourd’hui ?

    R.R. : Déjà parce qu’on fête un anniversaire. Mais aussi parce que ces années 1936 nous rappellent qu’une société avance lorsqu’elle conquiert pour chacun davantage que la seule survie. Ces luttes sociales ont ouvert un droit nouveau, celui de disposer d’un temps à soi, libéré du travail contraint. Malgré cela, la précarité continue encore aujourd’hui et 40% des Français ne partent pas en vacances. C’est pourquoi il faut continuer à nommer le Front Populaire, à parler de ce bouleversement politique, social, mais aussi profondément culturel. Les montées totalitaristes sont en train de se répéter en Europe, le fascisme revient au galop et nous sommes dans une année électorale où l’extrême droite est en train de gagner beaucoup de terrain. La même extrême droite que dans les années 36, déguisée différemment. C’est important de fêter les congés payés et ce qu’ils racontent.

    Une campagne culturelle donc ?

    R.R. : Tout ça s’inscrit dans une année où la culture est menacée. Les coupes budgétaires qu’on subit sont une atteinte portée à ce temps-là, notamment aux festivals, qui se sont créés dans ce contexte. Les congés payés ont été une conquête du temps libre. À nous d’en faire un temps vivant, pour la culture, le partage du patrimoine, l’émancipation, la solidarité. Il faut rappeler l’histoire afin que nous soyons conscients de ce que nous risquons à nouveau en entrant dans la célébration de l’exclusion. Jean Guéhenno écrivait « la culture, c’est ce qui répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur la terre. » Cette phrase marque mon engagement, mes convictions artistiques et politiques. C’est pour ça que je parraine l’événement, je veux faire un contre-don.

    * L’UNAT, l’ANCAV et l’association PARCOURS

    Les rencontres

    La campagne se déploie localement dans des centres sociaux et culturels du département. Au programme de ces événements tout public : exposition, projection du documentaire « été 36, les Premières vacances des Français », temps dédié au débat et représentation d’un spectacle sur mesure signé Christina Rosmini. Si le prochain rendez-vous affiche complet jeudi 16 juillet, d’autres rencontres sont prévues avant de clôturer la campagne au Sénat le 2 novembre.

    Infos : carte collaborative en ligne

  • À La Criée, une saison pour briser le silence et libérer la parole

    À La Criée, une saison pour briser le silence et libérer la parole

    « La saison repose sur un équilibre fragile. Les moyens consacrés à la création artistique diminuent et l’annonce tardive de coupes budgétaires crée une situation inédite », prévient d’emblée Robin Renucci. À l’occasion d’une conférence de presse de présentation du programme 2026-27, le directeur de La Criée enfonce le clou : « Si cela n’est pas encore pleinement visible, ces coupes auront une forte incidence sur les saisons à venir avec la fragilisation des projets et la mise en danger de l’emploi des artistes et techniciens. Des œuvres risquent de ne jamais voir le jour. » Autant d’incertitudes auxquelles se greffent des « travaux dont le bâtiment avait bien besoin », entraînant la fermeture au public du théâtre qui déploiera un programme hors les murs « entre septembre et fin novembre ».

    Top départ de la saison le 18 septembre à la Friche Belle de Mai avec Rien plus qu’un peu de moelle, « plongée » mise en scène par Malte Schwind dans les « plaisirs de la langue » et l’humour corrosif rabelaisiens. Parmi les autres créations de La Criée, Ma pensée creuse (dès le 30 septembre au Théâtre Joliette), épopée philosophico-scientifique et « cri de résistance au productivisme qui abîme tout » si ce n’est « la foi joyeuse dans la puissance de la poésie », résume sa metteuse en scène Kristina Chaumont, ou encore Jouer la Mouette, d’après le classique de Tchekhov dont la compagnie Vol Plané déploiera les ailes dramaturgiques en ces mêmes lieux.

    À noter, toujours dans le cadre de la programmation hors les murs, Le 6e jour, au Théâtre de l’Astronef, du metteur en scène François Cervantes et de la comédienne Catherine Germain qui « improvise » un récit clownesque de La Genèse. Pièce « entre documentaire et fiction », situe Robin Renucci, Boat people remettra quant à elle en lumière « l’accueil de réfugiés du Vietnam par une famille française en 1979 et cet élan de solidarité oublié ». À voir à la Friche Belle de Mai. Gros temps fort du retour à La Criée, Robin Renucci mettra en scène L’École des femmes de Molière. Face à Arnolphe, le « patron des cocus » incarné par François Morel, « la pureté d’Agnès » qui, près de deux heures durant, va passer « du silence à la parole. Pour que les jeunes femmes puissent se libérer des assignations dans lesquelles elles sont projetées par des hommes tout-puissants », résume-t-il à propos de cette pièce en alexandrins créée au XVIIe siècle mais toujours d’actualité.

    « De l’orée à l’onde »

    Pas pour rien que la thématique de la prochaine saison de La Criée suggère : « de l’orée à l’onde ». De libération de la parole, il sera notamment question dans Mémoire de fille, création d’après le roman autobiographique d’Annie Ernaux, « seul en scène sur sa première nuit avec un homme, une nuit de violence. Une pièce sur le désir écrasé par le patriarcat », développe Robin Renucci. Ou encore dans Chevaleresses, écrit, mis en scène et incarné par Nolwen Le Doth. « Elle brise le silence autour de l’inceste, passe du déni à la honte. Mais c’est aussi l’histoire d’une survivante », désobscurcit le directeur de La Criée. Fracasser le mutisme, un leitmotiv toujours plus vital, comme l’illustrera également La peau des autres, pièce autour des violences intrafamiliales programmée à l’Astronef, qui montre comment « l’amitié permet de déchirer le silence ».

    Programme complet sur www.theatre-lacriee.com

  • [Rue de la République] Robin Renucci : « Le désordre social est le témoin de mal-être et de malaises individuels et collectifs »

    [Rue de la République] Robin Renucci : « Le désordre social est le témoin de mal-être et de malaises individuels et collectifs »

    Programmation

    Didier Gesualdi : Donnez-nous envie de venir à La Criée cette saison. Il y a des créations, des résidences, des spectacles hors les murs ?

    C’est une maison du peuple et de la langue. Le Centre dramatique national est une maison de création théâtrale où on construit des spectacles, et on s’attelle à la rencontre de ces œuvres avec le public, en les appelant à venir à La Criée, ce beau théâtre au 30 quai de Rive Neuve à Marseille, mais aussi en allant à la rencontre des publics dans les quartiers plus lointains, à l’Astronef (15e), dans les maisons de quartier, dans les centres culturels, les centres sociaux…

    Christophe Casanova : Qu’est-ce qu’on va y trouver ?

    Beaucoup de rencontres, avec des spectacles, des créations. La première ce sera La Leçon que je mets en scène. C’est une œuvre d’Eugène Ionesco, une pièce qui a beaucoup de drôlerie et qui est très riche politiquement puisqu’elle parle de la domination, de la toute-puissance, notamment masculine. Le thème de la saison est autour des dérives autoritaires, de la jeunesse, de la transmission.

    Didier Gesualdi : Comment travaille-t-on pour répondre aux attentes d’une ville que vous commencez à connaître ?

    Marseille est riche dans son nombre d’habitants et sa diversité, et ça nécessite que ces publics soient représentés sur les plateaux. Donc, de parler de notre quotidien. Par exemple, 65 rue d’Aubagne est une création qui racontera une partie de l’histoire d’un point de vue très singulier des personnages mais portera aussi l’attention de toutes celles et ceux qui ont travaillé à la reconnaissance de ce drame et au devoir de mémoire.

    Christophe Casanova : Que signifie « communes paroles », le thème de la saison ?

    C’est mettre en commun les langages, le langage théâtral, et notre parole. Il y a beaucoup de débats comme le 6 octobre sur la question des services publics et la nécessité du soutien à ce service public de la culture, mais pas seulement. On parlera beaucoup de l’hôpital. On entrecroise à la fois cette expérience esthétique, voir des spectacles et aller à la rencontre des publics, et cet aspect discursif où on vient parler, raconter ce que l’on vit autour de sujets comme la rue d’Aubagne qui nécessitera des échanges après le spectacle.

    Publics
    Didier Gesualdi : Tout est bon pour ouvrir les portes, rencontrer les publics, être dans Marseille ?
    Notre première mission est de créer des œuvres et de faire en sorte qu’elles soient vues par toutes et tous, d’élargir la base sociale. Ce sont très souvent les mêmes personnes qui ont le désir de venir, c’est ce qu’il faut travailler dans une éducation artistique et culturelle depuis l’enfance, en allant là où ils vivent, dans leurs difficultés de vie, apporter cet élément de respiration à des publics qui pensent qu’ils n’en ont pas le besoin, ni le désir.
    Didier Gesualdi : Comment vous réduisez cette difficulté et faites venir ces publics à La Criée ?
    Par le choix des sujets : parler de la rue d’Aubagne par exemple, c’est parler de nos vies. Par un grand travail de tout un service de relations avec les publics, et puis par la tarification. Les places sont l’objet d’un service public, un peu comme l’hôpital, au fond. C’est ce qu’il faut maintenir, ce coût le plus bas possible, aux alentours d’une dizaine d’euros et parfois des places gratuites.
    Christophe Casanova : Et ça marche ?
    Avec 95% de fréquentations, c’est un des théâtres les plus fréquentés dans les centres dramatiques nationaux. Nous avons cette attitude attentive et généreuse pour que les publics se sentent chez eux. Le hall va devenir un lieu de vie, par exemple, où on va pouvoir se rencontrer, se parler. Toute la journée, c’est 1 000m2 qui sont offerts pour qu’on puisse échanger, venir faire ses devoirs, jouer aux cartes. C’est une autre façon de raconter le théâtre.
    Moyens

    Didier Gesualdi : On parle d’austérité et en général, c’est la culture qui est en première ligne ? Avez-vous des craintes ?

    C’est souvent la variable d’ajustement. Des régions ont supprimé la culture parfois pour des raisons budgétaires mais aussi idéologiques. On sait que la culture est émancipatrice. Voir un spectacle, change quelque chose dans votre vie, surtout si l’angle proposé est un angle de réflexion, de distance avec les choses. Donc ça fait peur aussi de ce point de vue. Quand on rentre dans des périodes autoritaires, où l’on sait qu’il vaut mieux manipuler les masses que de créer de l’échange individuel qui offre à chacun un plus grand discernement, dans un monde où on rabaisse beaucoup le cerveau, notamment de la jeunesse, on peut dire qu’idéologiquement, la culture est en danger.

    Christophe Casanova : Cette idéologie autoritaire qui traverse La Leçon d’Eugène Ionesco est aujourd’hui, la question principale ?

    Oui. Les dérives autoritaristes, on le voit aux États-Unis, dans cette toute-puissance d’un pouvoir écrasant, le masculinisme, revendiqué pleinement par certains chefs d’État, dans cette capacité à réduire par le pouvoir la personne et à la mobiliser de manière moutonnière… C’est parti aussi de toutes les industries de programme, de la publicité, les réseaux sociaux. Donc il y a à lutter pour avoir plus d’esprit critique, notamment chez la jeunesse.

    Social

    Didier Gesualdi : Avec le mouvement Bloquons tout où des gens qui n’ont pas souvent la parole l’ont prise. Quel regard l’artiste porte sur ça ?

    Le désordre social est le témoin de mal-être et de malaises individuels et collectifs. Parfois certains ne peuvent pas mettre de mots dessus, c’est pourquoi le théâtre est très utile. Quand on vient au théâtre et qu’on discute autour d’une pièce, ça fait parler de justice, d’autorité… Ce travail de soin, un peu comme le champ de l’hôpital, est essentiel. Même si on est parfois des ambulances qui arrivent un peu tardivement parce que les corps et les cerveaux sont abîmés.

    Christophe Casanova : Si c’est un peu trop tard, en quoi est-ce utile, alors ?

    C’est plus qu’utile, c’est nécessaire. On ne sait plus vivre bien ensemble, on cherche les raisons de nos mal-être, on pense que le mal-être c’est l’autre, celui qui est différent. Alors que la différence est une possibilité de se transformer soi-même. Les communautarismes sont néfastes avec derrière cette confusion du pouvoir et d’une autorité qu’on ne sait même plus reconnaître, fait qu’on n’a plus confiance en nos leaders politiques. Il faut retrouver ce sens par tous les outils.

    Marseille

    Didier Gesuadi : Vous êtes à la tête de La Criée depuis 2022, vous êtes un vrai Marseillais maintenant. En quoi cette ville vous marque ? Est-ce qu’elle vous agace quelquefois ?

    Elle me marque beaucoup par sa clarté, sa lumière. J’ai la possibilité d’habiter pas trop loin du Vieux-Port, de voir cette beauté lumineuse, tous les matins, autour de moi, et des gens que je trouve extrêmement épanouis, au fond. Je ne vis pas dans des endroits qui sont sans doute extrêmement complexes et difficiles, et où le droit est difficile pour soi et pour les autres à mettre en place. Mais c’est une ville qui est enthousiasmante par sa richesse d’histoire, ses capacités justement ethniques, par le millefeuille qu’elle représente. Et aujourd’hui, dans le cadre politique dans lequel on est, elle représente beaucoup, parce qu’on y vit bien, à Marseille, globalement. Je déplore les médias de sensation qui vont chercher toujours l’endroit où, le drame, et il y en a absolument dans toutes les villes de France. Mais dans la ville de Marseille, il y a aussi beaucoup de gaieté, de vie, nous sommes enviés, en fait.

    Didier Gesualdi : Vous n’êtes pas agacé quelques fois quand même ?

    Parfois, ce n’est pas lié ni à la propreté jamais, ni à l’éducation des gens. Moi, je trouve que je n’ai jamais eu de soucis, ni sensation de gens qui étaient mal éduqués… Ce qui m’agace sur Marseille, c’est la vision qu’on en a. Je suis Corse en partie, et j’ai vécu pendant des années le fait que la Corse était stigmatisée comme étant problématique, comme étant toujours un mouton noir de la République, et Marseille a un peu cette coloration de temps en temps. ça, ça m’agace beaucoup sur ce qu’on dit de Marseille.

    Christophe Casanova : Pourquoi de l’extérieur porte-t-on ce regard sur cette ville ?

    Parce qu’elle cristallise toutes les tensions aujourd’hui qui sont celles de l’immigration, par exemple. Puisque certains font leur miel de cette question du « problème » de l’immigration. Alors que l’immigration c’est une solution à trouver à chaque fois, comment on vit ensemble bien. Et Marseille, sur ces millénaires nous raconte comment l’immigration s’est toujours très bien résolue, puisqu’à chaque fois la mixité, la créolisation et le métissage ont fait que cette ville a vécu des transformations dans laquelle, puisque je parle de beauté, elle est aujourd’hui. On le voit dans les regards des enfants qui sont liés à ce métissage culturel, ethnique. Donc, voilà, c’est là qu’elle est stigmatisée, principalement, parce qu’elle fait peur, aux portes de l’Europe, la ville la plus basse d’Europe, la plus haute pour l’Afrique… et ceux qui ont peur, qui théorisent sur la peur en général, ont un bel objet autour de Marseille, alors que pour moi c’est une grande liberté.

    Jeunesse

    Didier Gesuladi : Vous allez à la rencontre des scolaires, vous allez même dans les crèches… ça paraît incroyable ?

    Le spectacle Oka, par exemple, va à la rencontre des tout jeunes publics. De même qu’à La Criée, il y a des garderies pendant les spectacles où l’enfant, même en très bas âge, a un moment de partage autour du spectacle qui permettra de discuter ensuite de la soirée. Il est très important d’aborder tous les publics, dans les crèches, les centres sociaux, à l’hôpital, ou les centres pénitentiaires… Dans le Hall de La Criée, à tout moment, vous verrez la diversité des publics. Il y a quand même 175 levers de rideaux, c’est une offre très importante qui crée une demande, ça fait 49 œuvres qui sont travaillées, près de 70 000 spectateurs, notre travail se porte sur cette question : élargir cette base sociale et pouvoir voir que la couleur des publics change.

    Chaque semaine posez vos questions à nos invités sur lamarseillaise.fr l’une d’entre elles sera tirée au sort comme celle de Jeanne Franchi :

    Est-ce que la programmation de votre théâtre n’est pas un peu trop politique ?

    Ce qui me touche et que je trouve important dans cette question, merci de l’avoir posée Jeanne, c’est le mot « trop ». La programmation de notre théâtre est politique, oui, parce que le théâtre en soi est politique. C’est un art qui consiste à rassembler, à unir autant qu’on le peut, et surtout à éclairer, à émanciper, à donner de l’esprit critique, du discernement. Cette programmation est cependant aussi joyeuse car c’est un théâtre qui donne de la joie, on y voit des spectacles qui permettent de réfléchir collectivement mais toujours positivement. En revanche, elle n’est jamais politicienne, c’est-à-dire qu’elle n’est pas conçue pour créer des scissions ou apporter des choses qui favoriseraient certains partis ou une certaine pensée qu’elle soit de droite, de gauche ou autre… Non, cette programmation est politique en étant humaniste, en parlant de notre commune humanité, de notre commune socialité, de notre commune naturalité. C’est donc parler d’écologie, parler de l’humain, car il n’y a qu’une seule humanité ou bien du fait qu’on ne peut vivre bien qu’ensemble parce qu’on fait des choses ensemble. Donc, tous ces spectacles racontent le droit de chacun à mieux vivre ensemble. Elle est politique dans la chose commune, c’est-à-dire tout ce qu’on met en commun pour cela. Je dirais qu’elle est très ouverte et qu’elle est plutôt grecque en ce sens…