La Marseillaise : Pourquoi les ouvriers ont-ils eu besoin de Bourses du travail ?
Sylvie Brunol : Au départ, ce sont des lieux faits pour accueillir les travailleurs, les informer, les aider et organiser la solidarité. On y trouve du placement, des bibliothèques, de l’entraide, et même autrefois des cours du soir, essentiels pour l’éducation ouvrière. Et au fond, cette fonction existe toujours : aujourd’hui encore, on y vient pour un conseil juridique, pour être accompagné lors d’un licenciement, pour rencontrer un syndicat. Ce ne sont donc jamais de simples bureaux.
Ont-elles joué un rôle dans
la construction du syndicalisme français ?
S.B. : Un rôle majeur. À la fin du XIXe siècle, il y a d’un côté les fédérations de métiers, de l’autre les Bourses du travail, notamment animées par Fernand Pelloutier. La CGT naît en 1895, mais l’unification reste incomplète. Et Montpellier joue un rôle important : en 1902, Louis Niel, secrétaire de la Bourse du travail, travaille à rapprocher les deux structures. Le congrès de Montpellier marque cette unité entre fédérations de métiers et Bourses du travail. C’est une étape essentielle dans la construction de la CGT telle qu’on la connaît.
Dès l’origine, ces lieux dépendent pourtant beaucoup des municipalités…
S.B. : Oui, et c’est toute l’ambiguïté. Beaucoup ont été créées dans des villes radicales ou socialistes, avec des locaux fournis ou financés par les communes. Certains syndicalistes s’en méfiaient déjà : si le pouvoir municipal change, le syndicat peut se retrouver dépendant d’un élu hostile. C’est une fragilité qui traverse toute leur histoire. À Sète, par exemple, la mairie UDF a tenté dans les années 1980 de transférer la Bourse, puis a cessé de financer certaines dépenses. Il a fallu un comité de défense et des années de mobilisation pour la maintenir. Et cette tension est presque aussi vieille que les Bourses elles-mêmes. Toujours à Sète, dès 1901, le maire Honoré Euzet refuse de remettre les clés aux syndicats avec l’autonomie prévue par leurs statuts. Il faudra son départ et l’élection d’une municipalité ouvrière pour que la Bourse leur soit officiellement remise en 1902.
L’histoire fournit aussi des exemples plus brutaux…
S.B. : Le patronat et l’extrême droite ont toujours menacé les syndicats. Mais sous Vichy, on change clairement d’échelle. La CGT est dissoute en novembre 1940. À Béziers, en 1942, les locaux de la Bourse sont attribués à des organisations liées à la « Révolution nationale » pétainiste, tandis que des militants CGT entrent dans la clandestinité et la Résistance. Je ne dis pas qu’on peut plaquer mécaniquement cette histoire sur l’actualité, ce serait faux. Mais elle montre que quand un pouvoir veut contrôler ou affaiblir le syndicalisme, les lieux où les travailleurs s’organisent deviennent très vite une cible. Cela doit nous pousser à être vigilants.
Êtes-vous inquiète des attaques actuelles contre les locaux syndicaux ?
S.B. : Oui. Il y a toujours eu des conflits avec des municipalités de droite comme de gauche. Mais aujourd’hui, avec les mairies RN de Carcassonne ou Bagnols-sur-Cèze, on voit se multiplier les décisions concernant directement ces lieux : la mairie de Carcassonne a engagé une procédure pour faire quitter la Bourse du travail aux syndicats ; à Bagnols, elle a annoncé la fin de la mise à disposition des locaux du centre Mendès-France. Derrière la question immobilière, il y a la capacité de se réunir, d’accueillir les salariés, de construire une action collective. Je pense aussi à l’Italie : le siège de la CGIL a été saccagé en 2021 par des militants d’extrême droite. C’était avant l’arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir, mais pour moi cet épisode reste un avertissement sur la fragilité des libertés syndicales.
Pourquoi faut-il encore défendre ces lieux en 2026 ?
S.B. : Parce qu’ils servent toujours. On y accompagne des salariés, des chômeurs, des précaires, parfois des travailleurs sans papiers. On y trouve des conseillers du salarié, de l’aide juridique, mais aussi un espace pour s’organiser collectivement. La liberté syndicale ne vit pas seulement dans les textes : elle a besoin de lieux. Le Préambule de 1946 reconnaît d’ailleurs le droit de chacun à défendre ses intérêts par l’action syndicale. Si je devais résumer, je dirais simplement : « les droits pour tout le monde ».
Entretien réalisé par Axel Jolidon
« Sans vouloir
faire de parallèle mécanique avec les années 30, certains mécanismes historiques doivent nous pousser
à rester vigilants. »
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