Tag: radicalisation

  • À Marseille, une rétention administrative qui a beaucoup de la prison

    À Marseille, une rétention administrative qui a beaucoup de la prison

    Tout autour du centre de rétention administratif (CRA) de Marseille, sur le boulevard des Peintures (14e), les barbelés sont flambant neufs. Installés il y a quelques mois, ils donnent au bâtiment un aspect de maison d’arrêt. à l’occasion de la publication du rapport national de la Cimade sur les conditions en CRA, publié le 19 mai, les sénateurs Marie-Arlette Carlotti (PS) et Guy Benarroche (Écologiste), accompagnés du député (PS) Laurent Lhardit, ont fait valoir leur droit de visite, ce vendredi. C’est d’abord au tribunal, accolé au centre, que se sont retrouvés les parlementaires.

    Menottés pour aller du CRA au tribunal, ce sont pourtant des retenus, et non des détenus, qui comparaissent tous les jours devant le juge des libertés pour savoir si leur rétention sera renouvelée, à la demande de la préfecture. Leur maintien en rétention est censé n’être que transitoire et administratif, en attente d’un renvoi dans un autre pays. Pourtant, seul un sur cinq est effectivement éloigné, d’après le rapport de la Cimade. Pour Marie-Arlette Carlotti, la situation est kafkaïenne : « La procédure est inefficace. Et puis dans ces CRA, on mélange tout : personnes sans-papiers, petits délinquants, ça n’a pas de sens. »

    « Double peine »

    Car entre ces murs bien fermés, certains n’y ont comme faute que celle d’être illégalement sur le territoire et d’avoir été contrôlés. Si d’autres ont été condamnés pour des faits de délinquance, ils ont pour la plupart déjà effectué leur peine de prison. « C’est donc la double peine », se désole un bénévole de la Cimade. Si leur enfermement est censé être purement administratif la cheffe du centre, reconnaît pourtant « avoir les mêmes problématiques qu’en maison d’arrêt ».

    Le centre est divisé en cinq parties distinctes. Les déplacements des retenus ne sont libres qu’au sein d’une de ces zones composées d’une salle télé, de chambres, d’une cour, dont on ne voit le ciel qu’à travers des grillages et d’un petit espace avec une table de ping-pong. Dans les chambres, qu’ils ne peuvent pas fermer, il y a peu de place pour ranger ses affaires : deux lits simples et un cordon pour étendre sa serviette font office de mobilier. Sur les murs, des traces noires témoignent de la crasse accumulée.

    Manque d’activités

    Dans le reste du centre, infirmerie, réfectoire, distributeurs automatiques, ou encore salle commune avec une console de jeux, ne sont accessibles qu’à certaines heures et accompagnés d’une escorte. Et au manque de liberté s’ajoute le manque d’activités. « On organise des choses, mais ils ne peuvent pas être trop nombreux », affirme la fonctionnaire.

    Une oisiveté que l’incertitude sur la date de sortie rend parfois plus difficile à supporter. Car, ici, on peut rester entre 4 et 90 jours suivant les demandes de renouvellement du préfet. à Marseille, d’après le rapport de la Cimade, les retenus restent en moyenne 45,6 jours, contre 33,4 au niveau national. Une durée qui a doublé par rapport à 2016 et qui risque de s’allonger encore. Mercredi 20 mai, le Sénat a voté en faveur d’une proposition de loi permettant l’allongement de la rétention administrative de 90 à 210 jours, pour les personnes présentant des risques de radicalisation.

  • La préfète de police lance des assises de la prévention

    La préfète de police lance des assises de la prévention

    « La lutte contre les stupéfiants ne fonctionne que si on a deux jambes, le répressif et la prévention » pose la préfète de police déléguée, Corinne Simon, à la veille du lancement d’assises sur le sujet. « Il se passe plein de choses mais chacun fait ça dans son silo », poursuit-elle. L’idée : « mettre en place un plan départemental de lutte contre l’entrée des jeunes dans la délinquance et le trafic de stupéfiants » en favorisant « l’échange d’informations avec les acteurs qui se trouvent autour de l’enfant, pour anticiper et agir ».

    « On a besoin d’avoir des signaux faibles » détaille la préfète, « un jeune qui a un taux d’absentéisme à l’école, ne va plus à son club de sport, change de copains, en rupture avec ses parents… Tout ça mis bout à bout, ce sont des alertes ». Pas de « grand raout » mais du « pratico-pratique », promet-elle avec une première réunion pour faire « un état des lieux ». Les objectifs seront définis « ensemble ».

    Autour de la table ce vendredi 6 février, 25 coordinateurs des CLSPD (Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance), obligatoire pour toutes les villes de plus de 5 000 habitants, soit 51 dans le département, des représentants de l’Éducation nationale, de la PJJ, de la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), les trois procureurs de la zone, le responsable du centre loisirs jeunes de la police nationale 13 (CLJ), des délégués du préfet pour la politique de la Ville. Dans le cadre d’un appel à projets de la Mildeca, « Limits », deux communes des Bouches-du-Rhône sur les 30 retenues en France, viendront aussi partager leur expérience. Pas d’élus pour cause de municipales, ni d’associations, en période de subventions.

    Une cellule d’appui

    Quand on objecte que ces assises arrivent bien tard, au regard des appels à l’aide des acteurs de terrain, la réponse tombe. « On n’a pas attendu pour faire des actions » balance Jean-Christophe Roux, chef du bureau de la prévention de la délinquance, à la manœuvre avec Pierre Gilardeau, directeur de cabinet adjoint de la préfète. « Chaque année, au Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, je présente ce que l’on fait avec le CLJ. On est passé de modules de lutte contre l’addiction à un module basé sur la notion de dette [qui fait que] le jeune ne peut plus sortir du réseau, basé aussi sur l’expérience des jeunes ciblés sur des collèges », précise-t-il.

    En « lien avec la Mildeca », précise Pierre Gilardeau, la préfète et son équipe réfléchissent aussi à la création d’une cellule administrative départementale « qui pourrait apporter un appui au travail fait par les communes qui a peut-être ses limites » explique Jean-Christophe Roux, à l’image de la Cepraf, cellule de prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles. Prochaine étape avec une seconde réunion à l’été.

  • Baumettes : l’ex-directrice témoigne de son calvaire

    Baumettes : l’ex-directrice témoigne de son calvaire

    Elle est arrivée à l’audience de la 7e chambre de Marseille escortée par ses gardes du corps, visages masqués comme elle. Figure longiligne compressée dans son uniforme de l’Administration pénitentiaire, coiffée du tricorne, elle a retiré son épais gilet pare-balles pour s’entretenir avec ses trois avocats.

    Depuis que l’organisation criminelle DZ Mafia a mis un contrat pour l’assassiner, l’ancienne directrice du centre pénitentiaire des Baumettes est sous protection. La Marseillaise avait révélé, le 3 décembre 2024, sa suspension et son exfiltration après la diffusion, sur des réseaux sociaux, de sa mise à prix. « Marseille. 120 000 euros pour la tête de la directrice des Baumettes. » Le post sur TikTok affichait la marque DZ Mafia avec la mention « On vous parle gentiment, vous ne voulez pas comprendre. » Des menaces d’autant prises au sérieux qu’étaient interpellés, la veille, deux jeunes armés et cagoulés à proximité du domicile d’un de ses adjoints. Tout serait orchestré par un des chefs de la DZ Mafia écroué aux Baumettes après un différend sur ses conditions de détention.

    Ce mardi, la fonctionnaire aux 30 ans d’ancienneté a pris la parole au procès de deux détenus accusés d’« apologie de crime » et d’« acte d’intimidation envers un dépositaire de l’autorité publique ». Ils ont relayé en mars 2015, sur leur compte Snapchat, l’appel à l’éliminer. « Ce que vous avez publié a bouleversé ma vie », a-t-elle lancé à Othmane, 30 ans, en visioconférence depuis la prison de Nantes. « Ma vie a complètement changé. C’est un appel à l’assassinat réel avec pour moi un risque majeur de mourir », ajoute la quinquagénaire. « Depuis un an, je suis protégée. Je prends énormément de risques à être là. Je suis partie précipitamment pour un poste que je n’ai pas choisi. Je suis partie seule pour sauver ma vie. Un an que je suis à l’isolement. Vous avez brisé ma vie. » Son avenir professionnel ? « L’Administration pénitentiaire, je l’ai aimée, mais je vais la quitter. J’avais travaillé trois ans sur le projet des Baumettes 3. J’ai été arrachée en plein vol à six mois de l’ouverture. »

    « Je suis désolé d’avoir relayé cette info. J’ai fait le con », se repent Othmane, 11 mentions au casier, dont le viol d’une prostituée, et libérable en 2033. Il jure n’avoir rien à voir avec la DZ Mafia. « J’ai repris ça sur TikTok. J’ai vu que c’était problématique, mais j’ai tellement rien à voir avec tout ça. Je ne connais pas Marseille, je n’ai jamais été aux Baumettes. » Pour le confondre, les Renseignements pénitentiaires, dont les informations sont couvertes par le secret-défense, ont produit des captures d’écran de son compte « Cellule frappe » orné d’un émoji de Kalachnikov. « Vous participez indirectement au recrutement d’un tueur et ça banalise l’offre d’emploi pour venir tuer un représentant de l’état », lui lance la présidente.

    Sabrina, 30 ans, détenue à Rennes, a refusé de comparaître. Avec 17 mentions au casier pour de nombreux vols, la délinquante marseillaise, un temps sous surveillance pour radicalisation, a dit en garde à vue avoir « fait circuler cette story à titre informatif » sur son compte « LibérezmoiDZ », se disant « effarée à tel point qu’on était des fous à Marseille ».

    Pour le parquet, « cette affaire s’inscrit dans un contexte de déstabilisation de l’Administration pénitentiaire par le crime organisé », précédée « d’attaques concertées révélatrices d’une volonté d’intimider l’administration et la République française pour imposer sa loi ». à ses yeux, « ils sont prêts à monter dans le train du crime organisé avec l’objectif de faire une administration faible et permissive ». De requérir 2 ans dont 6 mois avec sursis probatoire pendant 2 ans, indemnisation de la partie civile, 5 ans d’interdiction de séjour à Marseille et de port d’armes.

    « C’est un compte privé, il n’y a pas d’apologie, pas d’intimidation », oppose Me Flore Nanchino, qui plaide la relaxe. « C’est stupide, immoral, débile, mais pas pénal. » Délibéré le 28 janvier.