Tag: philosophie

  • Marseille : le pouvoir du charisme passé au crible

    Marseille : le pouvoir du charisme passé au crible

    Julie Pagis, chercheuse en sociologie politique au CNRS, a présenté son enquête consacrée au pouvoir d’une figure charismatique, à travers l’étude de cas de Fernando, un ouvrier espagnol exerçant une emprise sur une communauté maoïste dans les années 1970. Julie Pagis dissèque les mécanismes de domination rendus possibles par le charisme. La rencontre s’est poursuivie par un débat animé par Léo Purguette, président et directeur éditorial de La Marseillaise.

    Lancelot Soumache.

    « Le prophète rouge », édition La Découverte; 350 pages, 21 euros

  • Une semaine séduisante pour la Pop Philosophie

    Une semaine séduisante pour la Pop Philosophie

    Initialement prévue au Centre de la Vieille Charité, la Semaine de la Pop Philosophie s’est ouverte dans les locaux de La Marseillaise, en soutien aux étudiants de l’EHESS, qui ont bloqué le site ce samedi 17 octobre. Un événement pensé pour questionner et rassembler autour de la philosophie : « C’est un festival ouvert à tous les curieux », invite Mathieu Garling, directeur de la programmation du festival. Il a repris le flambeau du festival suite au décès de son fondateur, Jacques Serrano.

    Pour lui rendre hommage, l’équipe a conservé le thème qu’il avait choisi pour l’édition 2026 : Séduction et Fantasmes. « Volontairement le thème a quelque chose d’un peu dérangeant pour susciter une attention particulière, c’est notre marque de fabrique », confie Mathieu Garling. « On doit se réapproprier la séduction : ça ne doit pas être qu’un terme qui crispe ou qui renvoie à des abus », défend-il. L’équipe a travaillé le sujet sous le prisme du consentement : « C’est un enjeu contemporain et on a eu l’impression qu’il y avait une tension entre ces deux idées », explique Julie Beauté, coordinatrice scientifique.

    « La séduction est un thème léger en apparence, mais que l’on traite avec rigueur pour viser le meilleur de ce qui existe dans la littérature en science humaine », détaille Mathieu Garling, fier de proposer une programmation multidisciplinaire. Plus de quarante intervenants discuteront mensonge, érotisme et désir cette semaine, lors de divers rendez-vous à Marseille.

    Oriane Castan
  • [#DisMoiPourquoi] j’ai des idées bizarres juste avant de m’endormir ?

    [#DisMoiPourquoi] j’ai des idées bizarres juste avant de m’endormir ?

    Imrane 10 ans, en CM1 à l’école Gabriel-Péri de Bollène (84)

    La question que tu poses, c’est peut-être « d’où viennent les idées ? ». Tes idées, elles proviennent de tout ce que ton corps et ton esprit reçoivent et ont stocké comme informations autour de toi. Parce que tu vas t’endormir, ces données sont stockées ; la frontière entre le rêve et la réalité devient floue et alors c’est là que naissent des idées « bizarres ». Mais bizarre, qu’est-ce que ça signifie pour toi ? Originale, improbable ? Peut-être que c’est ça la créativité, quand justement tu ne laisses plus ta raison, qui cadre les choses, empêcher tes pensées de divaguer et donc d’avoir des idées… inattendues, peut-être. Il y a des artistes, les surréalistes par exemple, qui ont cherché à recréer cet état d’ouverture à la nouveauté, juste avant de basculer dans le sommeil. Regarde des tableaux de Salvador Dali. N’avait-il pas des idées bizarres ? »

    Caroline Antherieu-Yagbasan. chercheure en philosophie AMU au Centre Gilles-Gaston-Grange.

  • [#DisMoiPourquoi] je la retiens mieux quand je raconte une histoire à quelqu’un ?

    [#DisMoiPourquoi] je la retiens mieux quand je raconte une histoire à quelqu’un ?

    Jade, 8 ans en CE2 à l’école Jean Henri Fabre d’Avignon

    On retient mieux quelque chose quand on fait l’effort de l’expliquer à quelqu’un. Car, pour l’expliquer à un autre, tu dois d’abord l’avoir compris. Mais en plus, une histoire, c’est une construction, avec un début, un milieu et une fin. Ce qu’on appelle un récit, qui donne du sens à tous les détails. C’est pour cela que le philosophe Paul Ricoeur a fait un lien entre le récit et l’Histoire ; un événement historique, c’est un événement qu’on a raconté d’une certaine façon, pour lui donner du sens. Donc, avant de raconter une histoire à quelqu’un, tu dois d’abord la retenir, et ensuite retrouver l’ordre du récit. Si on élargit encore la réponse à ta question, les humains ont toujours inventé des histoires. Avant l’invention de l’écriture, la transmission de ces histoires était toujours orale. Les conteurs, les aèdes, connaissaient par cœur la structure et des formules qui les aidaient à avancer, comme des étapes pour ne pas perdre le fil. Ils inventaient les détails, ce qu’on appelle « étoffer ». Le fil, l’étoffe, le textile, tu vois que le mot « texte » est lié au tissage ? comme quand tu déroules un fil, avec une idée précise du résultat. »

    Caroline Antherieu-Yagbasan. Chercheure en philosophie AMUau Centre Gilles-Gaston-Grange.

  • Contre la baisse de la biodiversité, les mesures actuelles ne suffiront pas

    Contre la baisse de la biodiversité, les mesures actuelles ne suffiront pas

    Plus d’aires protégées, plus de prairies naturelles, plus d’arbres, moins d’engrais dans l’agriculture… Pour lutter contre la perte de biodiversité, les objectifs en Europe sont là. « Mais personne n’a jamais vraiment évalué quels pourraient être leurs effets à long terme sur les espèces communes », souligne Stanislas Rigal. Dans une étude parue dans Nature Ecology & Evolution, le chercheur au Centre de synthèse et d’analyse sur la biodiversité (Montpellier) montre que même si elles sont respectées à la lettre, ces mesures ne suffiront pas. « Elles améliorent la situation mais la biodiversité continue de s’éroder en 2050, résume-t-il. Alors même que ces mesures sont jugées ambitieuses. »

    Le réchauffement climatique, la reforestation, l’agriculture intensive… « Les effets de ces facteurs sur la biodiversité sont bien documentés sur les dernières décennies, précise Stanislas Rigal. De nombreuses études ont montré que les effectifs d’oiseaux communs et d’insectes chutent globalement en Europe, avec un moteur principal qui est le modèle agricole intensif. » Il a regroupé les données d’abondance de 265 espèces d’oiseaux et 144 espèces de papillons sur plus de 20 000 sites dans 26 pays européens entre 2000 et 2021. Pourquoi les oiseaux et les papillons ? Parce que les données sont là. « Mais aussi car les oiseaux, situés en haut de la chaîne alimentaire, sont fortement impactés par ce qu’il se passe en amont, ajoute le chercheur. Et les papillons réagissent bien à la qualité de leur habitat. »

    Quatre scénarios

    Pour imaginer le futur, quatre scénarios ont été envisagés dans lesquels les objectifs européens de conservation sont remplis en 2050, mais pas tout à fait de la même manière. Le premier, dit SSP1 (voir Repères), se contente de remplir les objectifs. Les trois autres les remplissent mais avec une certaine philosophie : l’un vise à préserver la biodiversité pour elle-même, l’autre pour le lien que nous entretenons avec elle et le dernier pour les services qu’elle rend. Ce qui se traduit, par exemple, par le positionnement des aires protégées sur les hot-spots de biodiversité dans le premier cas, là où les activités humaines ont une influence sur le paysage dans le deuxième cas et sur les zones qui stockent beaucoup de carbone dans le dernier cas.

    Résultat : aucun de ces scénarios, même les plus ambitieux, n’inversent la tendance. L’abondance des oiseaux des champs continue de chuter en 2050. Idem pour les papillons des champs et des forêts. Seuls les oiseaux des forêts tirent leur épingle du jeu. Mais c’est déjà le cas aujourd’hui. « Ils profitent du retour du couvert forestier en Europe », précise Stanislas Rigal. Mais pas les papillons forestiers qui ont besoin d’espaces ouverts au sein des forêts.

    Alors que faire ? « Définir des objectifs plus ambitieux », résume le chercheur, qui y travaille dans le cadre du projet Beyonds.

  • Les escapades personnelles d’un philosophe espagnol

    Les escapades personnelles d’un philosophe espagnol

    Ne vous attendez pas à ce que nous entrions dans la tête d’un philosophe, qui plus est dans celle de l’un des plus grands penseurs du XXe siècle… nous en serions incapable. Ne vous en faites pas, le préfacier de Tableaux des petites et grandes choses de l’existence (traduit par Valeria Dos Santos) est là pour y entrer à notre place. Normal, lorsqu’on s’appelle Frédéric Schiffter, que l’on dénonce « le blabla et le chichi » de ses confrères philosophes, et que l’on s’intéresse autant à Schopenhauer qu’à Cioran. C’est d’ailleurs sous sa plume que vous saurez que les dix-sept textes d’Ortega Y Gasset vous invitent à voyager avec ce dernier en Espagne, en France, à vous arrêter devant un paysage, à visiter une grotte préhistorique, à contempler rêveusement des toiles orgiaques, à songer au visage émerveillé des femmes, et autres occupations qui vous délasseront le corps et l’esprit.

    Voir, vivre, apprendre

    Un admirable choix du détail. Un surprenant don d’évocation. Comme les tableaux des grands peintres, ces textes n’ont pas pris une ride. Si certains lecteurs le pensent, alors il leur faudra avouer qu’ils ont vieilli magnifiquement. En conclusion, chez Ortega, l’homme qui a vu, vécu, et appris, et l’écrivain qui sait déshabiller ses phrases de tout lyrisme et les saupoudrer parfois d’une pointe d’humour sont d’accord. Si nous devions ne retenir qu’un seul passage, ce serait : « On attendait tout de la raison. Or, aujourd’hui, nous commençons à constater que cela est faux, que dans un sens concret et rigoureux, les choses cérébrales ont leurs racines dans le cœur. »… À vous de choisir le vôtre. Il y a de quoi établir un répertoire de citations. Après avoir lu ce livre, il est fort à parier que vous ouvrirez la porte d’une librairie pour acheter ses œuvres. Si c’est le cas, nous vous conseillons : Méditations sur Don Quichotte, et La révolte des masses.

    Séguier,
    21,50 euros

  • La halle Delacroix rappelle l’état d’urgence du centre-ville

    La halle Delacroix rappelle l’état d’urgence du centre-ville

    « L’effondrement des planchers [du 3 Halle Delacroix, Ndlr.] est un incident grave. Le sujet prioritaire pour nous était de savoir si la façade tenait », explique Franck Caro qui sort la tête de l’eau après plusieurs journées de stress et d’angoisse. « On a décidé de renforcer le 16 rue d’Aubagne. On a remis des étais, des étrésillons aux fenêtres. Samedi soir, on a été sûr qu’il était stable. Ce qui nous a permis dimanche de faire tomber les éléments les plus fragiles afin qu’ils ne touchent pas les toitures périphériques. »

    La façade instrumentée de détecteurs du 3 Halle Delacroix est jugée correcte. « Nous n’avons pas détecté de mouvements significatifs. Nous allons poser plusieurs étais tirants de 10 mètres. » Des engins d’élévation passeront par-dessus la façade pour accompagner la descente de manière délicate de bouts de toiture. « J’ai demandé aux ingénieurs de se réassurer sur les calculs. La nuit dernière, un butonnage métallique a été mis en œuvre de haut en bas avec de gros triangles qui renforce la façade. Ensuite, nous dégagerons les bas de mur pour les observer, vérifier en particulier le 3 rue Vacon qui a vibré, mais on n’est pas très inquiet. » Viendra ensuite « l’évacuation en toute sécurité des gravats avant l’étape des experts pour comprendre la cinétique de ce qui s’est passé ».

    « Je vous le dis avec mes tripes »

    Sur ce mur de refends qui a lâché, Franck Caro ne dira rien. « L’urgence est de préserver l’environnement le plus vite possible. Des explications, on en aura. Je comprends évidemment les citoyens de ce quartier qui ont vécu les effondrements de la rue d’Aubagne et qui vivent à nouveau les tremblements de sol, la poussière. » L’homme qui dirige depuis 2021 la SPLAIN est affecté par l’événement. « J’ai des collaborateurs, des compagnons qui travaillent en zone de risque extrême. On se retrouve à être regardé comme des soignants qui maltraitent le malade alors que c’est tout sauf notre philosophie. Oui, il y a eu des erreurs, quelque chose d’anormal qui s’est passé. C’est un incident majeur dont je ne connais pas les causes réelles. Mais ce n’est pas le moment d’en parler, d’accuser qui que ce soit, sinon je démobilise tout le monde. L’urgence, je vous le dis avec mes tripes, c’est d’aller de l’avant car Marseille en a énormément besoin. Évidemment, le temps viendra d’un retour sur ce qui s’est passé », ajoute Franck Caro. « On assumera nos responsabilités mais mon Dieu, cette ville a besoin d’avancer et il ne faut pas que les soignants se retrouvent à être maltraités dans l’opinion publique. »

  • Ânerie ne prend qu’un n…

    Ânerie ne prend qu’un n…

    Le transparent ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a l’art d’enfoncer les portes ouvertes : « Les élèves qui rendent des copies mal rédigées ne peuvent pas avoir le Bac », a-t-il asséné en mai dans un entretien au Figaro au moment
    de la publication de sa circulaire pour la rentrée 2026-2027. L’ancien directeur général de l’enseignement scolaire a pour mantra la supposée « baisse du niveau » ;
    un discours décliniste mâtiné d’élitisme alors que des suppressions massives d’heures
    de cours sont encore programmées ainsi
    que de nombreuses suppressions de classes dans le premier degré.

    En agitant le niveau
    de l’orthographe pour obtenir le Bac, alors que l’épreuve de philosophie se déroule ce lundi 15 juin, le dernier ministre macroniste
    de l’Éducation, diffuse
    un écran de fumée pour masquer les véritables enjeux éducatifs.

    Enseignants jetés en pâture

    Il jette aussi en pâture les enseignants, incapables à ses yeux d’apprendre à lire et à écrire correctement à leurs élèves. Surtout, il individualise le parcours scolaire selon l’idéologie de la méritocratie plutôt que de se pencher sur les conditions matérielles et sociales des usagers de l’école, enfants et parents compris. Il faut toute
    une société pour élever un enfant. Or la compétition entre établissements, les contournements de la carte scolaire, la baisse (celle-ci est vraie)
    du niveau de vie
    des familles ont des conséquences délétères sur la scolarité des enfants. Mais de cela,
    le sixième ministre de l’Éducation nationale d’Emmanuel Macron, n’en a cure et convoque la science des ânes pour masquer la médiocrité
    de sa politique.

  • Un Bac 2026 sous le signe de l’orthographe

    Un Bac 2026 sous le signe de l’orthographe

    Top départ pour la semaine la plus stressante de la vie d’un lycéen. Ce lundi débutent les épreuves écrites du baccalauréat 2026 avec le redouté examen de philosophie, et après l’épreuve écrite de français, en fin de semaine dernière. Mais cette année, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a sûrement augmenté le niveau de stress des bacheliers. « Toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire ne peut pas avoir la moyenne au Bac », a-t-il assené, le 19 mai. Intention louable sur fond de questionnement réel ou opération de communication pour un ministre en manque de visibilité ?

    Du côté des syndicats d’enseignants, la réponse est limpide : « Sur l’orthographe, il y a déjà des instructions pour pénaliser les erreurs. Le ministre enfonce une porte ouverte : on s’en est toujours préoccupé », tacle Nadine Cesari, représentante du Snes-FSU au lycée Joliot-Curie à Aubagne et également professeure de lettres. Forcément, sur la forme, le calendrier de l’annonce ne passe pas : à quelques semaines à peine des épreuves. « Ça va être difficilement applicable, et on n’a rien de concret sur la formalisation de cette annonce. Et nous restons maîtres de l’évaluation », rassure Nicolas Bernard-Hayrault, également professeur de lettres au collège de Pélissane et co-secrétaire départemental du Snes-FSU. Reste que le rectorat de l’académie d’Aix-Marseille, dans son dossier de presse pour ce Bac 2026, persiste et signe : « La prise en compte de la qualité rédactionnelle sera renforcée dans les barèmes nationaux de toutes les disciplines. »

    Mais c’est surtout sur le fond que l’intention ministérielle provoque l’ire des profs. « On a 4 heures plancher de français par classe pour préparer un Bac dont le contenu est plus exigeant qu’avant. Il n’y a pas de miracle possible », explique Nadine Cesari. Avant de renvoyer la macronie à ses responsabilités : « Lancer une grande apostrophe sur l’orthographe c’est jeter un voile sur une responsabilité institutionnelle et de choix budgétaires. »

    Dans le viseur, la réduction des heures d’enseignement, et donc de français. Proche de la retraite, Nadine Cesari peut témoigner de l’évolution de la place accordée au cours de français : « Il y a 10 ans, en seconde on avait 6-7 heures de cours. Avec la perte d’heures d’enseignement, on réduit la présence d’adultes et de professeurs devant les élèves. De fait, on précarise l’apprentissage. » Car les profs de français savent aussi compter : « Les changements de rythme scolaire dus aux dernières réformes ont fait perdre presque une année scolaire aux élèves, juste pour l’école. La réforme du collège de 2015 a mis des horaires planchers. Et avec la réforme Blanquer, les élèves ont encore perdu des heures d’enseignement », énumère Nicolas Bernard-Hayrault.

    16 textes à travailler

    pour les oraux de français

    Derrière ces heures en moins, c’est la question des moyens qui se pose au regard de la supposée baisse de niveau en orthographe ciblée par le ministre. « À mes débuts, on avait des moyens pour des effectifs en classe réduits qui permettait de retravailler certains points, reprendre la méthodologie… », se remémore Nadine Cesari. Des heures qui manquent cruellement aujourd’hui : « Maintenant on n’a absolument plus le temps de retravailler l’orthographe. Les programmes sont de plus en plus ambitieux : il y a 16 textes à travailler pour les oraux de français du Bac en général, c’est la course toute l’année. »

    Même constat pour son homologue du collège : « Pour bien écrire français, il faut comprendre d’où vient le mot, son sens. Mais ce travail est compliqué à faire en si peu d’heures, avec 35 élèves par classe, et avec la multiplication d’autres injonctions », précise Nicolas Bernard-Hayrault. Il faut voir plus loin qu’un simple décompte de fautes dans une copie pour appréhender l’enjeu derrière ce débat sur l’orthographe. « Ce qui est sous-entendu avec les déclarations du ministre, c’est que l’orthographe doit être un outil de sélection. Et pourquoi pas de sélection sociale ? À travers ce totem, ce sont souvent les catégories sociales les plus défavorisées qui sont visées », note Nicolas Bernard-Hayrault.

    « Les tests de dictée font apparaître que les performances en orthographe sont marquées par l’origine sociale des élèves », écrit Patrick Charaudeau, linguiste et chercheur associé au CNRS dans Le Monde. Un bon sujet d’examen.

    « Lancer une grande apostrophe sur l’orthographe c’est jeter
    un voile sur une responsabilité institutionnelle »

  • [Entretien] Florian Gulli : « Le capitalisme produit une résistance individuelle »

    [Entretien] Florian Gulli : « Le capitalisme produit une résistance individuelle »

    La Marseillaise : Qu’aborde concrètement le livre « La matrice des classes sociales » de Vivek Chibber, dont vous avez écrit la préface ?

    Florian Gulli : Déjà, il faut souligner que, malgré ce que pourrait suggérer le titre, il ne s’agit pas de dire qu’il faut revenir à la façon dont la gauche parlait de classes sociales dans les années 1950. L’ambition est d’intégrer toutes les critiques qui ont été adressées à l’analyse de classe pour proposer une version plus robuste du matérialisme.

    Le cœur du livre part d’une question classique du marxisme. Karl Marx défendait que le capitalisme allait forcément s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. L’idée est qu’il fait mécaniquement souffrir de plus en plus de monde et qu’il crée, du même coup, ses propres fossoyeurs. Mille fois, on a annoncé que le capitalisme allait s’effondrer. Ça ne s’est jamais produit. Pour le justifier, des explications ont commencé à émerger à partir de la Seconde Guerre mondiale avec l’idée que le non-avènement de la révolution résulterait de l’émergence de médias manipulateurs. L’aspect matérialiste a été progressivement abandonné, pour laisser place à une gauche plus élitiste, qui perd progressivement le lien avec les classes populaires. Ici, l’auteur tente de donner une explication de classe au non-effondrement du capitalisme.

    Quelle explication propose-t-il ?

    F.G. : Lui, en suivant le schéma classique du marxisme, dit qu’en effet le capitalisme nous paupérise, nous prolétarise et nous fait souffrir. Une situation qui produit effectivement une résistance, mais individuelle, pas collective. La thèse est que l’erreur de Marx et des marxistes a été de croire que le capitalisme produirait forcément une résistance collective. Les gens souffrent du capitalisme et essaient de s’en sortir, mais en tentant de grimper à l’intérieur de leur entreprise, pour obtenir une meilleure position. Donc, s’ils n’ont pas fait la révolution, ce n’est pas parce qu’ils ont été abrutis par les mass media mais parce qu’ils se sont résignés. Cette perspective est compatible avec une certaine bienveillance à l’égard des classes populaires. C’est un phénomène de résignation générale.

    Comment expliquer l’émergence de cette résistance individuelle quand on sait qu’une résistance collective a pu exister ?

    F.G. : Il y a eu des transformations des conditions historiques et sociales. Au début du XXe siècle, la grande industrie rassemblait 30 000 ouvriers au même endroit, ce qui facilitait de fait le militantisme. On touche 30 000 personnes avec un tract en une heure, quasiment. Alors que dorénavant, les unités sont beaucoup plus petites, tout est très déconcentré. Donc, forcément, c’est plus difficile. Vivek Chibber parle aussi de l’évolution des villes et de la disparition des quartiers ouvriers, où il pouvait se créer des sentiments de solidarité et de proximité. Tout ça a disparu. L’idée n’est pas de dire que tout est foutu, mais qu’il faut trouver un moyen de briser la résignation.

    Et les partis et les syndicats sont dans ce cadre un outil indispensable pour l’auteur…

    F.G. : La perte de crédibilité de la gauche auprès des classes populaires vient d’abord de l’abandon de la conception matérialiste, mais aussi de la disparition des partis dans le quotidien des gens, avec des cellules de quartiers, ce genre de choses. Lui suggère d’y revenir. En fait, tant qu’on n’a pas créé une culture de partis, ce n’est pas très rationnel de faire grève. Autant ne pas y aller et laisser les autres s’engager. S’ils gagnent un truc, tant mieux. S’ils perdent, je n’ai rien perdu. Le seul truc qui a permis de mettre un terme à la logique du « passager clandestin », ce sont les partis, qui lient les uns avec les autres par des liens moraux.