Tag: Paul Cézanne

  • Cezanne et Monet : palette en main, ils ne concevaient la vie que devant une toile

    Cezanne et Monet : palette en main, ils ne concevaient la vie que devant une toile

    Il y a cent ans, Monet s’éteignait dans sa maison-jardin de Giverny. L’ancien journaliste, Philippe Simon, lui rend un hommage, ô combien mérité, dans Le miroir des eaux. Il y a cent vingt ans, Cezanne s’éteignait à Aix-en-Provence, sa ville natale. L’essayiste et romancier, Thierry Maugenest, fait apparaître son fantôme durant la Seconde Guerre mondiale, au sein de sa sublime fiction : Dans l’ombre de Cezanne. Autant dire que notre plume déborde de joie, puisque nous avons toujours mis la peinture au sommet de tous les arts – du naïf à l’expressionniste, en passant par le figuratif, l’abstrait, l’impressionniste, le symboliste, le cubiste, et le surréaliste. Un proverbe chinois ne dit-il pas que le pinceau laisse des traces, alors que les paroles sont vides ?… Surtout lorsqu’il est tenu par deux génies.

    Le miroir des eaux

    Qui dit Claude Monet, dit Octave Mirbeau, l’un des plus grands écrivains et critique d’art du XIXe siècle, amoureux, comme l’était le peintre, des arbres et des fleurs ; mais aussi Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur qui créa les Brigades mobiles, ancêtres de l’actuelle Police judiciaire. C’est à ce dernier, auteur d’un article sur les Nymphéas, que Philippe Simon donne une place de choix pour la collection : « Le roman d’un chef-d’œuvre ». Pourquoi ? Parce qu’une amitié, qui durera par-delà la mort de Monet, naquit entre l’artiste qui vivait loin des hommes, et un Tigre politique, passionné de culture. C’était en un temps où l’on croyait encore en la liberté de l’esprit, et au sentiment du beau. Merci à Clemenceau d’avoir retiré le voile noir qui recouvrait le cercueil de son ami, en disant « Jamais de noir pour Monet ! »

    Dans l’ombre de Cezanne

    Nous sommes en Provence, la Seconde Guerre mondiale fait rage, et des peintres, décidés à entrer en résistance contre le régime de Vichy, se retrouvent dans une bastide (Château Noir) où Cezanne travailla durant les quinze dernières années de sa vie. Comment alors ne pas être hantés par le spectre qui habita ce domaine posé au pied de la montagne Sainte-Victoire, et dont le maître des rouges, des jaunes, et des bleutés, aimait le silence si profond qu’il en devenait harmonie ? Aussi, malgré les bombardements, la Gestapo, les miliciens, et les blindés, trouvons-nous agréable de retrouver en cet inattendu revenant, le timide, l’indépendant, le solitaire, jamais satisfait de lui-même, et qu’une pneumonie terrassa, alors qu’il peignait sur le motif, sans lui laisser le temps de comprendre qu’il deviendrait un mythe.

    En guise de conclusion

    Que l’on s’appelle Claude Monet ou Paul Cezanne, les peintres ont vécu, vivent, et vivront pour le plaisir de nos yeux. Même les Anciens se plaisaient à dire que leurs divinités étaient mieux servies par eux que par les poètes. Nous ne craignons pas de l’écrire hautement, et les lecteurs de bonne foi se rangeront à notre avis, ces deux livres sont parmi les meilleurs de l’année 2026. Nous finirons par des citations. La première est de Monet, la seconde de Cezanne : « J’ai mis du temps à comprendre mes nymphéas… Je les cultivais sans songer à les peindre… Puis, tout d’un coup, j’ai pris ma palette. Depuis, je n’ai guère eu d’autre modèle. »… « Le Louvre est le livre où nous apprenons à lire. Nous ne devons pas nous contenter de retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Sortons-en pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. »

  • [C’est l’été] La palette de Cézanne inspire les musiciens à Aix

    [C’est l’été] La palette de Cézanne inspire les musiciens à Aix

    Au long des 5 km qui relient Aix à la Sainte Victoire, la route Cézanne laisse entrevoir certaines des inspirations de ce peintre et père de l’art moderne. Passé à la postérité sous ses coups de pinceau, le Domaine Saint-Joseph accueillera mercredi le concert d’ouverture des Musicales de la route Cézanne. Les pianistes Christophe Bukudjian et Josquin Otal à la manœuvre, le Sacre du printemps composé en 1913 par Igor Stravinsky y résonnera, avant la transcription pour deux pianos de La valse de Maurice Ravel et les Suites pour deux pianos de Rachmaninov.

    Hommages à Satie et Judy

    Jusqu’au 27 juillet, les Musicales de la route Cézanne proposent des « concerts au lever du jour » comme cela sera le cas jeudi à 8h30 avec « deux pianistes qui donnent vie à L’histoire de Babar de Poulenc » ainsi qu’au Casse-Noisette de Tchaïkovsky, et « des grandes soirées en plein air ». Parmi celles-ci, The last moon, « création mondiale » confiée à l’accordéoniste et compositeur Vincent Peirani, le 23 juillet, ou le Trio George Sand, le lendemain au Musée Granet, pour « un voyage au cœur du XIXe siècle, entre musique, peinture et littérature ». Le Château du Tholonet accueillera, lui, les trois dernières soirées du festival : un programme « de Vivaldi à Piazzolla », un hommage de la soprano Julie Fuchs à Erik Satie et un concert du Amazing Keystone big band, accompagné de la chanteuse Neïma Naouri, qui « retrace la vie éclatante de Judy Garland ».

  • [Exposition] Achille Emperaire, l’éternel ami de Cézanne

    [Exposition] Achille Emperaire, l’éternel ami de Cézanne

    Né à Aix en 1829, de dix ans plus âgé que Cézanne, Emperaire poursuivit pendant toute sa vie le rêve d’accroître sa taille. 148 centimètres, il était bossu et minuscule. L’un de ses ateliers comportait un trapèze et des agrès : il effectuait quotidiennement des étirements. Il vécut à Paris, tenta d’imposer sa peinture. Cézanne, Gasquet et Zola l’estimaient. Le jury du Salon et les galeries refusèrent de l’exposer.

    Sa cinquantaine passée marqua son retour définitif à Aix-en-Provence. Dans une lettre, il écrivait que « Paris est un vaste tombeau, un simple et terrible mirage ». Pendant l’été 1870, il arriva qu’Emperaire s’offre un moment de baignade dans le bassin du Jas de Bouffan. Une robe de chambre, des babouches et un tabouret lui furent réservés pour qu’il prenne la pose. Cézanne avait choisi l’un de ses plus hauts formats (200 x 100 cm) pour saluer la mélancolie de son ami.

    Il avait à peine de quoi acheter des couleurs. Certaines de ses toiles sont peintes recto-verso. C’est le cas du tableau de l’affiche de l’exposition de Vincent Bercker où l’on découvre des peintures de petit format, des fusains et des sanguines, principalement des nus féminins.

    Entre Fragonard
    et Seurat

    Ce peintre, qui accompagna quelquefois Cézanne sur le motif du côté de Château Noir, relève à la fois du XVIIIe siècle et d’une grande modernité. Ses nus peuvent évoquer Fragonard. Les formes généreuses et géométriques qu’il agence anticipent Matisse, ses nocturnes font songer aux noirs et blancs de Seurat.

    Achille Emperaire mourut le 8 janvier 1898. Il avait 68 ans. Après la Seconde Guerre mondiale, un fonctionnaire de la mairie qui s’appelait Victor Nicolas, l’antiquaire Raphaël Chipota, Jean Leymarie, qui préfaça en 1953 une plaquette des Amis des Arts, proposèrent une exposition. En 2013, un catalogue rassembla son iconographie ainsi qu’un maximum de renseignements.

    Autrefois, dans une salle du musée Granet, grâce à Louis Malbos qui fut son conservateur, figuraient plusieurs travaux d’Emperaire. La rénovation du musée provoqua le transport vers Nice d’une partie de la collection. Des fuites d’eaux naufragèrent le grand format d’un « Duel » qui scénographiait deux mousquetaires. On aimerait savoir ce que sont devenus d’autres tableaux d’Emperaire : un grand Nu couché féminin, un paysage bleuté de la campagne d’Aix, ainsi que les ocres de Nature morte, pichet, palette et fruits.

    Exposition « Achille Emperaire » chez Vincent Bercker, 10 rue Matheron, Aix-en-Provence. Accès libre.
    À découvrir jusqu’au 31
     juillet.

  • Les sites cézanniens rouvrent et dévoilent de nouvelles histoires

    Les sites cézanniens rouvrent et dévoilent de nouvelles histoires

    Révélés au grand jour à l’occasion de l’Année Cézanne, ces deux sites avaient ensuite fermé afin de poursuivre leur restauration. Près d’un an plus tard, la Bastide du Jas de Bouffan, demeure de jeunesse du peintre Paul Cézanne, et l’Atelier des Lauves, niché sur les hauteurs d’Aix et témoin de ses dernières années, accueillent à nouveau le grand public. Dès ce samedi 4 juillet, les visiteurs pourront (re)découvrir ces deux lieux emblématiques jusqu’au 31 octobre 2026, avant une nouvelle fermeture programmée.

    Derrière les murs de ces sites chargés d’histoire, les travaux de restauration se sont poursuivis avec minutie afin de leur redonner leur éclat d’antan, explique Pierre Laforest, administrateur des sites cézanniens. Parallèlement, un important programme de recherche scientifique est en cours. Dans la ferme de la Bastide, la Société Paul Cézanne, cofondée par Denis Coutagne en 1998, va s’installer pour y développer un centre international de recherche et documentation dédié au peintre.

    « L’engagement de la Ville était de rouvrir ces sites tout en tenant le pari de montrer des monuments en cours de restauration, pour permettre aux visiteurs de se familiariser avec le travail patrimonial de restauration, de diagnostic et de découverte. Des recherches qui nous amènent à mieux connaître le peintre », note la direction du Patrimoine de la Ville.

    « Ouvrir tous les ans au public impose une organisation particulière. Ici, on fait des études fondamentales, en même temps que des travaux, de la muséographie et tous les lots techniques. Ça donne quelque chose d’étonnant, y compris auprès de nos partenaires », souligne David Kirchthaler, chargé des opérations monument historique pour la Ville d’Aix.

    Dès samedi, les visiteurs pourront se plonger dans les premiers pas de Cézanne en tant que peintre, mais aussi dans l’histoire de la Bastide et de sa restauration. Ils pourront découvrir l’Atelier des Lauves, recréé presque à l’identique, à l’intérieur comme à l’extérieur. Les oliveraies de l’époque cézannienne y ont été replantées et retrouveront, à terme, l’aspect du paysage immortalisé par le maître aixois.

  • [Chefs-d’œuvre des musées] Musée Granet, « Trois crânes » pour une fin d’exposition

    [Chefs-d’œuvre des musées] Musée Granet, « Trois crânes » pour une fin d’exposition

    Leur présence est signalée dans le grand salon du Jas de Bouffan, dans l’appartement de la rue Boulegon ainsi qu’à l’atelier des Lauves. On les aperçoit dans cet ultime espace, Vincent Bioulès les a figurés dans des études préparatoires, des huiles sur toile sur lesquelles il s’exerça au moment d’achever en avril 2006 son grand format de l’Atelier Gris commandité par le musée Granet.

    Ce motif du Crâne apparaît chez Cezanne en 1866. Avec l’accompagnement et le vocabulaire qu’un artiste commençant utilise, pour méditer à propos d’une Vanité : un chandelier doté d’une bougie écrasée, les pages blanches d’un livre religieux, des roses et des pivoines, fragiles et desséchées complètent son propos. En revanche, pendant ses dernières années de création, Cezanne affrontait directement cette expérience. Sur toile ou bien en aquarelle, quand bien même il arrive qu’elles soient posées sur un drap ou bien sur un tapis d’Orient, les « pyramides de crânes » qu’il scrutait relevaient d’un total silence. Le peintre les rangeait sommairement sur un plan de table ; elles engagent une radicalité, jamais les conventions d’un discours de finitude.

    D’ordinaire visibles à l’Institute of Arts de Detroit, ces trois crânes sont datés des années 1898-1900. Ces « extinction studies » n’ont ni mâchoires ni dents. Les creusements de leurs arcades et de leurs orbites sont sauvagement neutres, sans échappatoire ni divertissement. La vérité et la beauté ne sont pas obligatoirement incompatibles, chaque cavité se distingue magistralement de l’autre, les volumes et les colorations de ces messagères sans voix ni regard sont magiquement nuancés.

    Cette chronique, la douzième et dernière consacrée à l’exposition du musée Granet comporte involontairement un élément dissuasif. Succès oblige, aucune réservation n’est à présent possible, les derniers jours de cet événement, 11 et 12 octobre, sont programmés à guichets fermés. L’office du tourisme d’Aix avance un total de fréquentation proche des 372 000 visiteurs de l’exposition Picasso-Cezanne de 2009. 77% des visiteurs sont français, les gens de Paca sont plus nombreux que ceux d’Ile de France. Les 23% restants sont des étrangers ; avec en tête les USA, 120 nationalités sont dénombrées.

  • Hortense, épouse de Paul Cezanne : épreuves et solitudes

    Hortense, épouse de Paul Cezanne : épreuves et solitudes

    Leurs amours furent clandestines, elle garde son nom de jeune fille avant de devenir officiellement, en 1886, Madame Cezanne. De neuf ans plus âgé qu’elle, le peintre la rencontre à Paris en 1869. Pendant l’été de 1871, quand elle quitte l’Estaque pour la capitale, Hortense Fiquet est enceinte : son fils naît le 4 janvier 1872. Longtemps expéditive et malveillante, l’histoire de l’art entame à son propos une indispensable réévaluation. Entre 1872 et 1892, elle fut un modèle fréquemment sollicité : Cézanne l’immobilisa pour 28 ou 29 toiles, des dizaines de dessins et des aquarelles.

    On s’intéressait à ses apparitions parce que Matisse, Picasso, Braque et Juan Gris, un écrivain comme Rilke, les ont passionnément regardées. Dans les coulisses des catalogues et des biographies, en tant que personne, Hortense Fiquet était largement dépréciée. John Rewald et les historiens de l’art estimaient qu’elle ne comprenait rien à l’œuvre de son mari. D’abord sincèrement amoureux, le peintre préféra la solitude de l’atelier et les séparations. Sans songer au divorce, sur fond de pressions familiales et de soucis d’argent, ce fut souvent « Guerre et Paix » Cezanne résumait ironiquement ses relations avec son épouse et son fils : « une boule », « un boulet ». Pour ce couple, rien de glorieux : une tristesse qui se retient et des accalmies.

    Hérisson et « Cœur simple »

    Le mérite du récent volume (69 euros, 396 pages, Venus Star Éditions) composé par deux érudits, François Chédeville et Raymond Hurtu, est d’avoir retracé les sentiments éprouvés par ces deux personnes lieu après lieu, en région parisienne, lors de séjours en Suisse ou bien à Vichy, en Provence où Hortense s’ennuyait copieusement ; instable et désargenté, Cezanne changea de domicile au moins 30 fois. Sources et témoignages sont rares, cette recherche est complexe : le couple n’a pas conservé les lettres qu’il échangea, des photographies d’Hortense existent uniquement après le décès de Cezanne. L’entourage du peintre, si l’on excepte les compagnes du docteur Gachet et de Renoir, n’avait pas d’affection pour Madame Cezanne.

    Chédeville et Hurtu aboutissent à de très simples conclusions. Cette union entre un peintre sans aisance vis-à-vis des femmes et la brocheuse d’un atelier de reliure, était grevée par de lourdes différences de culture et de tempérament. Hortense était « un cœur simple », un être enjoué et déterminé. Le très subtil Cézanne pouvait se comporter comme un rustre ou bien comme un hérisson.

    Elle avait son charme et son maintien. Elle savait s’habiller. Ses vestes à col haut, le velours noir et les rubans de satin gris qu’elle arbore quand ses cheveux sont dénoués, ses corsages rouge carmin et sa robe avec des rayures verticales, le nœud bleu de sa chemise ne s’oublient pas. Elle se plia aux exigences d’un peintre, qui raconte Vollard, suspendait ses gestes et méditait pendant de longues minutes avant de poursuivre son travail. Ne pas bouger, les paroles étaient interdites. Quand il souffrait d’insomnie, il la réveillait, elle lui faisait la lecture. Cette femme élégante et dévouée ne fut pas constamment docile. Son regard s’absente, devient maussade, trahit des soucis, de l’impatience et de l’ennui.

    Après le décès du peintre, grâce au dynamisme des ventes d’Ambroise Vollard, sa silhouette d’héritière s’alourdit et s’endurcit, trouve de quoi effacer les frustrations d’antan. Elle reste énigmatique. Ses cheveux sont courts, son visage fait penser à Gertrude Stein. Hortense s’émancipe, échappe à la cage picturale : elle fréquente les grands hôtels, s’habille richement, flambe une partie de sa fortune au casino de Monte-Carlo, achève sa vie en 1922 à Paris, dans un appartement de la rue Miromesnil.

    Absentes dans l’exposition du musée Granet, trois pièces singulièrement émouvantes de Cezanne surmontent cette donne ingrate. À cause des rebuffades de sa belle-famille, Hortense habitait rarement le Jas de Bouffan. New York et le Metropolitan Museum n’ont pas consenti aux prêts de Madame Cezanne dans la serre et de Madame Cezanne au fauteuil jaune. En extérieur, près d’un muret du Jas, voici des fleurs et les branches d’un arbre ; les avant-bras et les mains de la modèle sont à peine esquissés. Dans la seconde toile, composition vacillante et déséquilibrée, le regard d’Hortense est ferme ; sa main gauche serre la tige d’une rose. Manque aussi chez Granet, issue d’une collection privée, l’aquarelle qui accompagne cet article. « Une tendresse inhabituelle », écrivait John R Rishel : pas loin d’Hortense qui se remémore, surgissent les pétales et les feuilles d’une fleur qui favorise les jeux de mots.