Tag: Paul Cézanne

  • [Chefs-d’œuvre des musées] Musée Granet, « Trois crânes » pour une fin d’exposition

    [Chefs-d’œuvre des musées] Musée Granet, « Trois crânes » pour une fin d’exposition

    Leur présence est signalée dans le grand salon du Jas de Bouffan, dans l’appartement de la rue Boulegon ainsi qu’à l’atelier des Lauves. On les aperçoit dans cet ultime espace, Vincent Bioulès les a figurés dans des études préparatoires, des huiles sur toile sur lesquelles il s’exerça au moment d’achever en avril 2006 son grand format de l’Atelier Gris commandité par le musée Granet.

    Ce motif du Crâne apparaît chez Cezanne en 1866. Avec l’accompagnement et le vocabulaire qu’un artiste commençant utilise, pour méditer à propos d’une Vanité : un chandelier doté d’une bougie écrasée, les pages blanches d’un livre religieux, des roses et des pivoines, fragiles et desséchées complètent son propos. En revanche, pendant ses dernières années de création, Cezanne affrontait directement cette expérience. Sur toile ou bien en aquarelle, quand bien même il arrive qu’elles soient posées sur un drap ou bien sur un tapis d’Orient, les « pyramides de crânes » qu’il scrutait relevaient d’un total silence. Le peintre les rangeait sommairement sur un plan de table ; elles engagent une radicalité, jamais les conventions d’un discours de finitude.

    D’ordinaire visibles à l’Institute of Arts de Detroit, ces trois crânes sont datés des années 1898-1900. Ces « extinction studies » n’ont ni mâchoires ni dents. Les creusements de leurs arcades et de leurs orbites sont sauvagement neutres, sans échappatoire ni divertissement. La vérité et la beauté ne sont pas obligatoirement incompatibles, chaque cavité se distingue magistralement de l’autre, les volumes et les colorations de ces messagères sans voix ni regard sont magiquement nuancés.

    Cette chronique, la douzième et dernière consacrée à l’exposition du musée Granet comporte involontairement un élément dissuasif. Succès oblige, aucune réservation n’est à présent possible, les derniers jours de cet événement, 11 et 12 octobre, sont programmés à guichets fermés. L’office du tourisme d’Aix avance un total de fréquentation proche des 372 000 visiteurs de l’exposition Picasso-Cezanne de 2009. 77% des visiteurs sont français, les gens de Paca sont plus nombreux que ceux d’Ile de France. Les 23% restants sont des étrangers ; avec en tête les USA, 120 nationalités sont dénombrées.

  • Hortense, épouse de Paul Cezanne : épreuves et solitudes

    Hortense, épouse de Paul Cezanne : épreuves et solitudes

    Leurs amours furent clandestines, elle garde son nom de jeune fille avant de devenir officiellement, en 1886, Madame Cezanne. De neuf ans plus âgé qu’elle, le peintre la rencontre à Paris en 1869. Pendant l’été de 1871, quand elle quitte l’Estaque pour la capitale, Hortense Fiquet est enceinte : son fils naît le 4 janvier 1872. Longtemps expéditive et malveillante, l’histoire de l’art entame à son propos une indispensable réévaluation. Entre 1872 et 1892, elle fut un modèle fréquemment sollicité : Cézanne l’immobilisa pour 28 ou 29 toiles, des dizaines de dessins et des aquarelles.

    On s’intéressait à ses apparitions parce que Matisse, Picasso, Braque et Juan Gris, un écrivain comme Rilke, les ont passionnément regardées. Dans les coulisses des catalogues et des biographies, en tant que personne, Hortense Fiquet était largement dépréciée. John Rewald et les historiens de l’art estimaient qu’elle ne comprenait rien à l’œuvre de son mari. D’abord sincèrement amoureux, le peintre préféra la solitude de l’atelier et les séparations. Sans songer au divorce, sur fond de pressions familiales et de soucis d’argent, ce fut souvent « Guerre et Paix » Cezanne résumait ironiquement ses relations avec son épouse et son fils : « une boule », « un boulet ». Pour ce couple, rien de glorieux : une tristesse qui se retient et des accalmies.

    Hérisson et « Cœur simple »

    Le mérite du récent volume (69 euros, 396 pages, Venus Star Éditions) composé par deux érudits, François Chédeville et Raymond Hurtu, est d’avoir retracé les sentiments éprouvés par ces deux personnes lieu après lieu, en région parisienne, lors de séjours en Suisse ou bien à Vichy, en Provence où Hortense s’ennuyait copieusement ; instable et désargenté, Cezanne changea de domicile au moins 30 fois. Sources et témoignages sont rares, cette recherche est complexe : le couple n’a pas conservé les lettres qu’il échangea, des photographies d’Hortense existent uniquement après le décès de Cezanne. L’entourage du peintre, si l’on excepte les compagnes du docteur Gachet et de Renoir, n’avait pas d’affection pour Madame Cezanne.

    Chédeville et Hurtu aboutissent à de très simples conclusions. Cette union entre un peintre sans aisance vis-à-vis des femmes et la brocheuse d’un atelier de reliure, était grevée par de lourdes différences de culture et de tempérament. Hortense était « un cœur simple », un être enjoué et déterminé. Le très subtil Cézanne pouvait se comporter comme un rustre ou bien comme un hérisson.

    Elle avait son charme et son maintien. Elle savait s’habiller. Ses vestes à col haut, le velours noir et les rubans de satin gris qu’elle arbore quand ses cheveux sont dénoués, ses corsages rouge carmin et sa robe avec des rayures verticales, le nœud bleu de sa chemise ne s’oublient pas. Elle se plia aux exigences d’un peintre, qui raconte Vollard, suspendait ses gestes et méditait pendant de longues minutes avant de poursuivre son travail. Ne pas bouger, les paroles étaient interdites. Quand il souffrait d’insomnie, il la réveillait, elle lui faisait la lecture. Cette femme élégante et dévouée ne fut pas constamment docile. Son regard s’absente, devient maussade, trahit des soucis, de l’impatience et de l’ennui.

    Après le décès du peintre, grâce au dynamisme des ventes d’Ambroise Vollard, sa silhouette d’héritière s’alourdit et s’endurcit, trouve de quoi effacer les frustrations d’antan. Elle reste énigmatique. Ses cheveux sont courts, son visage fait penser à Gertrude Stein. Hortense s’émancipe, échappe à la cage picturale : elle fréquente les grands hôtels, s’habille richement, flambe une partie de sa fortune au casino de Monte-Carlo, achève sa vie en 1922 à Paris, dans un appartement de la rue Miromesnil.

    Absentes dans l’exposition du musée Granet, trois pièces singulièrement émouvantes de Cezanne surmontent cette donne ingrate. À cause des rebuffades de sa belle-famille, Hortense habitait rarement le Jas de Bouffan. New York et le Metropolitan Museum n’ont pas consenti aux prêts de Madame Cezanne dans la serre et de Madame Cezanne au fauteuil jaune. En extérieur, près d’un muret du Jas, voici des fleurs et les branches d’un arbre ; les avant-bras et les mains de la modèle sont à peine esquissés. Dans la seconde toile, composition vacillante et déséquilibrée, le regard d’Hortense est ferme ; sa main gauche serre la tige d’une rose. Manque aussi chez Granet, issue d’une collection privée, l’aquarelle qui accompagne cet article. « Une tendresse inhabituelle », écrivait John R Rishel : pas loin d’Hortense qui se remémore, surgissent les pétales et les feuilles d’une fleur qui favorise les jeux de mots.