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  • À Naples, la renaissance d’un quartier par la culture et la solidarité

    À Naples, la renaissance d’un quartier par la culture et la solidarité

    La simple évocation du quartier de la Sanità avait le don de provoquer des réactions de rejet à Naples. Il était synonyme de criminalité, de grande pauvreté, de narchomicides et pour tout dire… de Camorra, la mafia locale.

    Mais, depuis plusieurs années, sans disposer de baguette magique, des habitants multiplient les initiatives pour faire changer la vie quotidienne dans leur quartier.

    Figure de proue de cette transformation : l’église Sant’Aspreno ai Crociferi. Défraîchie et inoccupée depuis 40 ans, elle est devenue un musée consacré aux œuvres du sculpteur contemporain Jago, en mai 2023. Le lieu est géré par la coopérative La Sorte, composée de jeunes du quartier : la moyenne d’âge de ses membres est de 24 ans.

    Un réseau citoyen contre la toile d’araignée mafieuse

    Imaginé pendant le confinement, le projet Luce per il rione Sanità (lumière pour le quartier de la Sanità) n’est pas un rayon de soleil isolé dans l’obscurité. La coopérative gère deux autres lieux culturels créés dans des églises désaffectées.

    « Il y a ce que fait notre coopérative, mais aussi toute une nuée de collectifs et d’associations qui ont créé un réseau d’une trentaine de lieux dans tout le quartier », précise Raffaela, une jeune femme qui travaille au sein du musée Jago. « Souvent, dans des lieux religieux abandonnés, on a ouvert ici un centre social, là une galerie culturelle », rapporte-t-elle. Habitante du quartier depuis sa naissance, elle insiste : « Cela fait des lieux ressources pour les jeunes, mais aussi des emplois ». « On fait partie d’une génération qui veut prendre ses affaires en main, même s’ils ne règlent pas tout, ces lieux maillent tout le quartier et contribuent à le faire changer au quotidien ». Face à la toile d’araignée mafieuse, ce réseau citoyen lui a « rendu l’espoir ».

  • Marseille : face au narcotrafic, le modèle napolitain

    Marseille : face au narcotrafic, le modèle napolitain

    Face au fléau du narcotrafic, la Ville de Marseille, en quête de solutions, est allée voir durant l’été les projets menés du côté de Naples, sa ville jumelle, confrontée depuis des décennies à la criminalité organisée. À l’initiative de l’association Crim’HALT, avec l’appui d’Amine Kessaci, militant écologiste, mobilisé contre le narcotrafic après l’assassinat de deux de ses frères, aujourd’hui adjoint à la Jeunesse et à la Citoyenneté à la mairie de Marseille, une délégation est partie en Italie pour un partage de bonnes pratiques entre travailleurs sociaux européens (La Marseillaise du 21 août 2026).

    Une vingtaine de jeunes professionnels engagés dans la protection de la jeunesse s’y sont retrouvés, fin août, pour participer à un stage d’une semaine au sein de la coopérative sociale italienne « Al di là dei sogni », dans le cadre du projet européen LEGAL acronyme d’Apprentissage, éducation et bonnes pratiques pour une légalité active en anglais.

    Projets à vocation sociale

    « Ce séjour a permis de prendre connaissance de ce qui se fait en matière d’engagement social, notamment à travers l’usage de biens mis à disposition par l’État. Nous avons aussi pu échanger sur notre travail avec nos collègues lituaniens, roumains, serbes et bulgares », commente Mohamed Benmeddour, un médiateur social dans les quartiers nord qui a fait le déplacement (lire encadré).

    Partenaire de l’association Crim’HALT, cette coopérative, implantée sur un domaine agricole de 17 hectares confisqué à la Camorra près de Naples, a une forte dimension symbolique. La propriété qui porte le nom d’Alberto Varone, un entrepreneur local assassiné en 1991 pour avoir refusé de céder aux extorsions d’un clan mafieux, incarne à la fois la lutte contre la mafia et la capacité de la société civile à reconquérir des territoires marqués par le crime organisé, observe Fabrice Rizzoli, enseignant en géopolitique des criminalités, spécialiste des mafias et président de l’association Crim’HALT.

    Al di là sei sogni illustre le potentiel de la réutilisation des biens confisqués. Anciens détenus, personnes handicapées, travailleurs sociaux et habitants y construisent des projets communs à vocation sociale et culturelle : insertion par le travail, agriculture solidaire, accueil de publics fragiles, médias associatifs ou encore futurs espaces de restauration, de création musicale et d’animation locale. Dernièrement, c’est une villa, saisie à un proche de la Camorra, qui est en voie de transformation en futur lieu culturel et solidaire. Une démarche encore rare en France.

    Utilité collective

    des biens saisis

    Adoptée en avril 2021, la loi sur l’usage social des biens confisqués permet de récupérer des biens immobiliers saisis à la criminalité afin de les transformer en logements sociaux, structures d’insertion ou équipements d’intérêt général. Inspiré du modèle italien, ce dispositif vise à donner une utilité collective à des patrimoines issus d’activités illicites. Mais il demeure encore très peu utilisé.

    Si, depuis 2025, les collectivités ont la possibilité de solliciter directement l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc), le mécanisme reste méconnu et rarement mobilisé. À Marseille, la transformation, en 2023, d’une villa confisquée à un trafiquant de cocaïne des Aygalades en centre d’hébergement d’urgence fait figure d’exception. Pourtant, plusieurs biens pourraient être réaffectés. Crim’HALT relève par exemple l’immeuble de standing de la Corniche, le Carlton Palace, saisi dans l’affaire de la fraude à la taxe carbone, qui reste vacant après l’échec de sa vente aux enchères en 2025.

    Au-delà de l’échange de pratiques, cette immersion a également permis aux participants de mesurer l’importance du travail de terrain mené par les acteurs associatifs italiens auprès des jeunes exposés aux réseaux criminels, insiste Crim’HALT. Une expérience qui doit nourrir la réflexion marseillaise sur la prévention et l’accompagnement des publics vulnérables. Des projets que sont venus défendre, à leur retour d’Italie, les membres de la délégation française auprès d’Amine Kessaci.

    Un exemple italien à adapter

    « Je suis venu pour voir ce qui se fait et ce que l’on peut faire », explique Mohammed Benmeddour, un des trois éducateurs marseillais reçus à la coopérative « al di là deisogni ». Il revient sur ces maisons du bord de mer confisquées à la mafia, qu’il compare au Carlton Palace saisi sur la Corniche à Marseille, « mis à prix 4 millions d’euros et qui n’a pas trouvé preneur aux enchères ». « Ce qu’ils font à la coopérative peut être importé à Marseille. Sur la Corniche, on pourrait loger plusieurs associations » estime-t-il, déplorant qu’en France, on ait « que le modèle répressif. Même si la loi de 2021 permet de saisir les biens de la criminalité organisée, c’est nouveau ». Reste à prendre aussi en compte « une conjoncture et une criminalité différentes en France », nuance-t-il.

    M.R.

  • Gagner du terrain, sur tous les fronts

    Gagner du terrain, sur tous les fronts

    Marseille a raison de regarder du côté de Naples. Non pour y chercher une recette miracle, mais parce que la ville italienne a appris, dans la douleur, qu’on ne gagne jamais la bataille contre la criminalité organisée sur un seul et unique terrain. Face à la pègre, il faut tenir tous les fronts à la fois.

    Sans surprise, il faut cibler les réseaux, démanteler les trafics, saisir les fortunes bâties sur le sang et la misère. Renoncer à la répression serait abandonner les habitants aux groupes criminels. Mais croire qu’elle suffit, relève de l’illusion. Derrière chaque point de deal prospèrent aussi le chômage, le décrochage scolaire, l’absence de perspectives et l’abandon des quartiers populaires.

    Un écho à l’Appel de Marseille

    L’expérience napolitaine est intéressante parce qu’elle conjugue ces dimensions. La confiscation des biens mal acquis n’y est pas seulement une sanction. Elle devient un outil de reconquête collective. Terres, villas ou bâtiments arrachés à la mafia sont transformés en lieux d’insertion, de culture, de solidarité. Un symbole fort : ce qui servait à asseoir la domination criminelle revient à la société.

    Cette approche fait écho à l’Appel de Marseille, lancé en janvier 2024 par des responsables progressistes, des élus, des syndicalistes et des acteurs associatifs. Leur conviction demeure juste : face aux trafics, il faut une réponse globale, déterminée et durable. Sécurité, justice sociale, services publics, prévention, éducation et émancipation ne s’opposent pas. Elles se renforcent. C’est à cette condition que la République pourra reprendre durablement le terrain perdu face aux narcotrafiquants.

  • [Regard sur l’Italie] Le refuge de Visconti accueille Letizia Battaglia

    [Regard sur l’Italie] Le refuge de Visconti accueille Letizia Battaglia

    Journaliste et romancière, Stefania Nardini vit entre Naples et Rome

    Il y a un petit coin dans l’immensité de la Méditerranée où terre et mer s’embrassent au nom de la beauté. C’est un bois – le bois de Zaro – dont l’ombre vient découper le bleu de la mer. Et c’est ici, sur l’île d’Ischia, à Forio, à quelques encablures de Naples, que la beauté a élu domicile. Il s’agit de La Colombaia, la demeure du grand cinéaste Luchino Visconti ; jusqu’au 30 août, elle accueille une magnifique exposition de photographies de Letizia Battaglia. L’artiste sicilienne retrace l’histoire à travers ses images, transmettant cette émotion que seul un détail peut susciter. Intitulée « Senza chiedere permesso » (Sans demander la permission), l’exposition réunit 35 photographies qui, telles un hymne à l’engagement citoyen, révèlent à la fois la violence de l’histoire et le courage de la vie. Parmi les visages présentés figurent ceux de Pasolini, Falcone et Mattarella. Des figures humaines dont l’histoire est racontée avec cette singularité propre au regard de Letizia Battaglia. « Quiconque possède un appareil photo, détient un moyen puissant et merveilleux d’exister, d’être, de vivre et de rencontrer le monde », écrit l’artiste.

    La Colombaia, à Forio d’Ischia, est un petit coin de Méditerranée où la présence du légendaire Luchino Visconti se fait sentir dans les moindres recoins de la villa. Le maestro est arrivé à Ischia en 1945 ; c’est ici que sont nés certains de ses chefs-d’œuvre, tels que Senso, Les Nuits blanches et Le Guépard. Durant les étés qu’il y passait, la villa fourmillait d’icônes du cinéma et de la culture du monde entier. Au milieu des allées de chênes verts et des pièces donnant sur la mer, on pouvait croiser Maria Callas, Alain Delon (qui était très lié avec le réalisateur), Romy Schneider et Helmut Berger, ainsi que des intellectuels de la trempe de Pasolini et Truman Capote. Véritable joyau architectural mêlant différents styles, la villa surplombe une mer qui semble libérer ses souvenirs ancestraux dans l’écho du ressac. J’ai découvert ce refuge magique alors qu’il était à l’abandon, ravagé par le pillage et le vandalisme. La Colombaia a connu deux renaissances : la première en 2001, pour le 25e anniversaire de la mort de Visconti, sous l’égide d’une fondation publique qui y a géré un musée et une école de cinéma jusqu’en 2015, une initiative qui a finalement échoué en raison de problèmes de gestion et de contraintes bureaucratiques. Puis, en 2023, grâce à des fonds alloués par le ministère de la Culture, la municipalité a obtenu les ressources nécessaires à d’importants travaux de restauration, rendant ainsi au lieu sa vocation artistique et sa beauté. « Ce fut une aventure », explique Anniria Punzo, directrice artistique de la villa, « qui a activement impliqué les habitants. Malheureusement, en raison des années d’abandon, beaucoup d’éléments ont été perdus. Aujourd’hui, toutefois, ce lieu a retrouvé la vie en hommage à Visconti et à son amour pour l’île. »

    Flâner à La Colombaia est une expérience véritablement unique. Le cinéma – et plus particulièrement le grand cinéma de Visconti – y perdure à travers des affiches d’époque et des livres miraculeusement retrouvés… Parallèlement, trente-cinq photographies de Letizia Battaglia rendent hommage à sa sensibilité artistique tout en s’inscrivant dans un récit unique : celui de la culture italienne qui, comme par enchantement, suscite l’espoir d’un avenir meilleur. « Dans les images exposées, Letizia Battaglia présente une archive à la fois intime et civique, personnelle et collective », explique la commissaire Chiara Arturo. « Ses photographies sont d’une grande qualité formelle, mais elles possèdent surtout une immense puissance éthique. Les regarder n’est pas un acte neutre. »

    Le maquis méditerranéen qui borde le vaste jardin entourant La Colombaia demeure le témoin silencieux de la vie du maestro Visconti ; ses cendres reposent au sein de cette nature sauvage. Un coin de Méditerranée qui, pour une fois, se fait hymne à la paix.

  • [Chroniques méditerranéennes ] Là où vivent les mots – Le refuge d’Erri De Luca

    [Chroniques méditerranéennes ] Là où vivent les mots – Le refuge d’Erri De Luca

    Un trésor de mots au cœur de la ville. C’est une petite librairie, le refuge d’Erri De Luca lorsqu’il revient à Naples. L’odeur du papier, les volumes, dont beaucoup sont introuvables, dressent un rempart silencieux contre le tumulte de notre époque. Raimondo Di Maio est là depuis des décennies. Et il a toujours utilisé les livres comme armes pour défendre la liberté.

    Il me montre une vitrine où sont exposés les textes d’Erri. Non seulement ceux que nous connaissons tous, mais aussi des livres qu’il a publiés sous l’égide de « Dante Descartes », le nom de la librairie.

    Depuis le 25 mai, De Luca est la cible d’un harcèlement en ligne orchestré par un activiste, suite à la publication d’un article dans un journal qui republiait un de ses textes paru dans le quotidien Israel Hayom. Dans cet article, l’auteur se déclarait sioniste, affirmant que ce qui se passe à Gaza ne peut être qualifié de génocide. Deux mots qui ont déclenché une véritable tempête. Entre ceux qui ont promis de brûler ses livres et ceux qui l’ont traité de traître, De Luca se trouve au cœur d’une tempête cauchemardesque.

    Que se passe-t-il ? « Nous sommes amis avec Erri depuis toujours », explique Raimondo. « Nous connaissons tous ses positions, ses idées. C’est un homme qui a toujours pris le parti des plus faibles. Il a même été jugé pour avoir soutenu le mouvement No TAV, qui s’opposait à la ligne ferroviaire à grande vitesse Turin-Lyon. »

    Les mots « incriminants » : sionisme et génocide.

    « Le sionisme revêt de nombreuses formes, la plus répandue étant l’idée de deux peuples, deux États. Erri s’est donc déclaré sioniste. Le mot génocide exprime un concept complexe. Appelons-le horreur, massacre. Erri, fort de son vocabulaire, a employé un terme qui nécessite une reconnaissance officielle de l’ONU pour être valide. C’était de sa part une tentative de perfectionnisme linguistique inadaptée à une masse qui se forge ses propres vérités pour se ranger du bon côté. »

    Ce qui se passe en Italie avec l’affaire De Luca est tout simplement kafkaïen. Un lynchage où une partie du monde culturel s’est ralliée à une vérité indiscutable.

    « Un monde incapable de s’attarder sur le particulier. Emprisonné dans une intolérance et un narcissisme qui le coupent de toute discussion, de tout débat et de toute circulation des idées. »

    Raimondo me montre quelques textes d’Erri publiés sous son label. Il doit y en avoir une douzaine.

    « Ce sont ses hommages à ce lieu », me dit-il en feuilletant Napòlide, un livre qui relate la condition philosophique de ceux qui sont nés à Naples et qui prennent leurs distances avec la ville tout en conservant ses traits au plus profond d’eux-mêmes.

    Il existe une Fondation Erri De Luca, créée en 2011. Pouvez-vous m’en parler ?

    Erri n’a pas d’enfants ; il a donc créé la fondation pour gérer les archives et son œuvre. Mais ce n’est pas tout. Entièrement financée par lui, cette organisation promeut des initiatives culturelles, des interventions humanitaires et la solidarité sociale, notamment par le biais de bourses d’études pour jeunes migrants. Je me demande maintenant si un homme comme lui devrait subir une telle vague de violence.

    Son exclusion d’un festival littéraire à Salerne pour « propos inappropriés » suite à ses commentaires témoigne de la passion qui existe en Italie pour la confrontation et les idées.

    Au point d’affirmer, à tort, qu’on n’est pas ce qu’on écrit. Certes, la littérature exige de la créativité narrative ; pourtant, écrire ne se résume pas à des éclairs de génie au service de la fiction. Au cœur de chaque page se trouve l’auteur : une âme faite d’histoire, d’expérience et de sensibilité. Un monde entier vit dans les mots. Un peu comme ici, dans cette petite librairie napolitaine, où le sens profond de la vie se cache parmi des milliers de livres. Où Erri De Luca aime se réfugier.

    Journaliste et

    romancière,

    Stefania Nardini vit

    entre Naples et

    Rome