Tag: Moyen-Orient

  • [Entretien] Matthieu Rey : « La Syrie est un laboratoire inédit pour la région »

    [Entretien] Matthieu Rey : « La Syrie est un laboratoire inédit pour la région »

    Les Syriens célèbrent ce lundi le premier anniversaire du soulèvement qui a mis fin à la dictature. Il y a un an, en quelques jours seulement, une coalition rebelle dirigée par le mouvement islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS) renverse la dynastie Assad et son régime sanguinaire qui dirige le pays depuis plus d’un demi-siècle.

    Un an plus tard, le chef de HTS et ancien djihadiste Ahmed al-Charaa est nommé présidentde la transition en cours. Le nouveau pouvoir doit faire face à de nombreux défis, le premier étant de réconcilier une nation brisée par quatorze années de guerre civile, hantée par ses milliers de morts et de disparus.

    La Marseillaise : Le régime syrien a été renversé il y a un an. Quel bilan pouvez-vous tirer de cette première année de transition ?

    Matthieu Rey : Les premiers mois sont portés par un optimisme général, un certain élan en se disant qu’un nouveau monde est en train d’émerger, que tout redevient possible, qu’un tas de questions mises en suspens, telles que la dégradation du pays, les libertés, le retour des déplacés, pourront être résolues. Puis, il y a l’éclatement de ces espoirs liés au fait que la chute d’une personne ou son départ, en l’occurrence, ne règle pas tout du jour au lendemain. Le legs de l’ancien régime et de ses sbires n’est pas réglé. Ces derniers côtoient des populations qui elles-mêmes ont des particularités confessionnelles et des rapports aux nouvelles autorités loin d’être faciles, aisées ou établies. La superposition de tout ça a conduit au massacre de mars. Enfin, il y a eu une désillusion face à un certain nombre de questions non traitées dont les politiques économiques et le processus de justice transitionnelle qui n’est pas du tout lancé. On voit des arrestations, mais il n’y a pas de procès, il n’y a pas de codification de ce qui doit être fait, une commission des disparus se met en place mais encore une fois sans véritable prérogative. Le début d’institutionnalisation du nouveau régime procède largement sous la forme d’un conseil de personnalités désignées qui se réunit à Damas, entérine la transition en faisant d’Ahmed al-Charaa le nouveau président temporaire.

    Comment les nouvelles autorités organisent la reconstruction ?

    M.R. : Les autorités se sont principalement concentrées sur la diplomatie, en se disant qu’une fois que les sanctions levées, la reconnaissance de l’État adviendra et tout s’améliorera. En interne on a une fragmentation très forte en localité ou en province, ce qui est une réalité historique pour la Syrie mais qui surgit d’autant plus à ce moment-là. On le voit particulièrement dans toutes les forums régionaux de reconstruction, on organise des levées de fonds par ville ou par province mais aucun effort national de reconstruction n’est mis en œuvre. Enfin, on a une montée en puissance surtout pendant l’été des sentiments confessionnels, ce qui complexifie le débat. Tout ceci souligne à la fois le caractère morcelé et la difficulté à avancer un projet politique. Localement, le pays demeure extrêmement fatigué avec des préoccupations très terre à terre pour la plupart, c’est-à-dire à combien d’heures d’électricité ou d’eau, allons nous pouvoir bénéficier par jour.

    Ahmed al-Charaa est-il reconnu président par toute la population syrienne ?

    M.R. : La question qui se pose c’est : est-ce qu’ils ont la capacité de dire que ce n’est pas leur président ? C’est ça la principale innovation dans le monde syrien. Aujourd’hui, on peut avoir des gens qui disent ce n’est pas mon représentant voire même c’est un tyran et je veux le chasser. Le président refuse toute représentation personnelle. Ce président a par ailleurs entériné le fait qu’il n’y aura pas d’élection tout de suite, le temps que l’espace public se reconstruise, elles ne peuvent pas se tenir dans un pays de déplacés. L’exemple égyptien l’a très bien montré, organiser des élections directement c’est prendre une photo des forces en présence sur le moment, telles qu’elles sont structurées et non pas ce que veulent les populations. On voit que les réseaux sociaux sont viscéralement polarisés en ce moment avec des niveaux de violence qu’on n’avait pas connus même à l’époque d’Assad, avec des niveaux de désinformation similaires de toutes les parties et donc une difficulté à organiser une discussion collective.

    D’autant que le pays est actuellement attaqué par Israël…

    M.R. : On a une année particulièrement troublée avec trois questions lancinantes. La première est celle de l’occupation israélienne massive du territoire telle que ne l’a jamais connue la Syrie depuis sa fondation qui commence par la destruction systématique de tout son appareil militaire dans le week-end suivant la chute du régime. Ce qui signifie que le nouveau régime n’a plus les moyens techniques de conduire un certain nombre d’opérations militaires et de maintien de l’ordre. Le deuxième facteur de déstabilisation c’est le legs de l’année 2014, avec ces deux pendants, qu’est-ce qu’on fait de l’État islamique et comment le nouveau pouvoir s’arrime à sa lutte parce qu’il est lui-même menacé ? La problématique autour de Daesh soulève une autre question, à savoir : qu’est-ce qu’on fait avec les forces kurdes qui se sont retrouvées au lendemain de la chute de Bachar al-Assad comme des forces militaires constituées aussi par leurs alliances occidentales ? Cette question est aussi celle de l’identité politique de la future Syrie parce que les Kurdes réclament une kurdicité que le nouveau pouvoir est prêt à leur accorder.

    Qui sont les soutiens d’Assad dont vous dîtes qu’ils tentent de créer des zones d’instabilité ?

    M.R. : Les grands du régime ont disparu, il n’y en a plus en Syrie. La plupart sont partis en exil et quelques-uns se sont fait arrêter, comme l’ancien gouverneur de Deraa, qui était l’auteur et le responsable des premiers événements qui ont abouti au déclenchement de la Révolution. Il est en prison. Les Iraniens ont plié bagage parce qu’ils ont bien compris qu’ils ne sont pas les bienvenus. Les Russes ne se sont pas interposés dans la lancée des troupes, n’ont pas nui à la transition. De toute façon, ils ont quand même une grosse préoccupation autre qui est l’Ukraine. Mais ils ont quelques armes de négociation à travers la production de la monnaie syrienne et la présence de Bachar el-Assad sur leur territoire. Ce qui est plus problématique et constitue aujourd’hui la zone de désordre, c’est toutes les têtes de milices. Parce que le régime Assad, à l’arrivée, n’en est plus un régime mais un écho de milices plus ou moins autonomes les unes des autres, dirigées par des chefs de guerre.

    Êtes-vous optimiste pour la suite ?

    M.R. : La Syrie est un énorme laboratoire totalement inédit pour la région, duquel peut se dessiner un avenir vraiment différent de ce qu’on a connu ces 30 ou 40 dernières années. Je reste optimiste parce que ce renversement, c’est le fruit d’une population qui a résisté face à l’une des pires dictatures au monde. Cela me donne un espoir assez fort, à condition que deux choses restent en place : un espace public qui n’est pas verrouillé et que le travail de la société sur elle-même continue.

  • Les Kurdes mobilisés pour la paix et la libération d’Apo

    Les Kurdes mobilisés pour la paix et la libération d’Apo

    La communauté kurde de Marseille a de nouveau battu le pavé, ce dimanche dans la cité phocéenne, alors que la situation du peuple kurde au Moyen-Orient est toujours incertaine, entre tensions en Syrie et début de processus de paix avec le gouvernement Turc.

    « Nous sommes là pour sensibiliser l’opinion publique et la communauté internationale sur la question kurde. Cette dernière doit prendre ses responsabilités, doit prendre part dans le processus de paix lancé en Turquie », explique Salih Azad, responsable du Centre démocratique kurde de Marseille. Il rappelle que le PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan, « a annoncé il y a une semaine le retrait total de ses combattants des frontières de la Turquie », après des années de combats face au gouvernement Turc.

    Le tout, sous l’impulsion de son leader, Abdullah Öcalan dit Apo, emprisonné depuis 1999 en Turquie, qui avait appelé à la dissolution du PKK comme premier pas dans un processus de paix. D’où le slogan lancé par la communauté kurde, ce dimanche : « Liberté pour Öcalan ».

  • [Entretien] Ofer Cassif : « J’espère qu’Israël ne violera pas de nouveau cet accord »

    [Entretien] Ofer Cassif : « J’espère qu’Israël ne violera pas de nouveau cet accord »

    La Marseillaise : Quel regard portez-vous sur la première phase de cet accord ?
    Est-ce la fin du génocide à Gaza
     ?

    Ofer Cassif : Je l’espère sincèrement. Je me réjouis de la signature de cet accord. Il était nécessaire, même si ce n’est pas tout à fait ce que j’aurais aimé avoir. De mon point de vue, un bon accord, qui bénéficierait aux deux peuples, acterait la fin totale de l’occupation, le retrait d’Israël de toute la bande de Gaza et de la Cisjordanie, y compris le démantèlement des colonies. Et, bien sûr, la libération des Palestiniens avec leur État établit avec les frontières de 1967, vivant aux côtés de celui d’Israël. C’est ce que j’aimerais voir. Mais, dans les circonstances actuelles, la chose la plus importante est, bien sûr, de mettre fin à ce terrible génocide, de libérer les otages et j’espère que cela fonctionnera correctement. J’espère qu’Israël s’y tiendra et ne violera pas de nouveau l’accord après la première phase, comme il l’a fait auparavant, et j’espère que le monde continuera de mettre pression pour atteindre une vraie paix et la justice.

    Est-ce la pression populaire exercée par les milliers de manifestants qui ont défilé chaque semaine dans les rues qui a contraint Netanyahu à accepter cet accord ?

    O.C. : C’est certain que cela y a contribué, des Israéliens ont perdu leurs emplois parce qu’ils ont manifesté et se sont opposés à ce génocide. Mais c’est surtout la pression exercée par les activistes internationaux qui a changé la donne. Ceux qui ont très clairement fait entendre leurs voix contre. Je voulais saluer tous ceux qui étaient impliqués dans la pression du gouvernement israélien pour atteindre cet accord. Les activistes internationaux, les Israéliens qui ont démontré, et les Palestiniens qui ont continué à se battre et n’ont jamais abandonné.

    Comment envisagez-vous la suite d’un point de vue politique ? Vous appelez à vaincre le fascisme en Israël. Est-ce par la tenue d’élections ?

    O.C. : Les élections sont censées se tenir en octobre 2026, mais je pense que Benjamin Netanyahu aimerait les convoquer plus tôt afin d’utiliser cet accord à son avantage dans la campagne à venir. Le scrutin pourrait ainsi avoir lieu en février, mais rien n’est officiel pour le moment. J’ai peur qu’il y ait une grande chance que les élections ne soient pas transparentes. Netanyahu et sa bande sont déjà en train de fomenter des plans pour utiliser tout ce qui est en leur pouvoir pour manipuler les résultats de cette élection. Mais nous ferons tout notre possible pour les en empêcher.

    Qui pour lui faire face ?

    O.C. : Nous avons besoin d’une vraie opposition. Des personnalités telles que Yaïr Lapid, Benny Gantz ou encore Avigdor Lieberman se sont positionnées comme des opposants à Netanyahu, mais politiquement, l’offre est la même. La clé pour empêcher des attaques comme celles qui ont eu lieu dans le Sud d’Israël le 7 octobre est la libération des Palestiniens. La fin de l’occupation et la reconnaissance de l’État palestinien sont la clé pour une paix stable et durable dans tout le Moyen-Orient.