Dans son cliché La pauvre maison va s’effondrer, une fillette crie son effroi dans les bras de sa mère, au milieu d’une pièce fissurée de toutes parts. « Au début des années 1970, existe encore en Italie, une misère qu’aucun média ne montre jamais. Alors, je photographie sans relâche la souffrance de tous ces invisibles à qui l’on interdit de rêver. » Des mots de Letizia Battaglia -qui a photographié la pauvreté mais aussi la dignité des habitants de Palerme, sa ville- repris dans Letizia Battaglia, photographe des années de sang, documentaire réalisé par Cécile Allegra et projeté le 2 décembre à l’Alcazar dans le cadre du Primed, festival de la Méditerranée en images. Elle est la première femme à diriger, en 1974, le service photo d’un journal, celui du quotidien communiste L’Ora, documentant les crimes de Cosa nostra. « L’Italie n’a pas encore conscience de la réalité de la mafia. On compte alors quatre meurtres par jour. Mais les photos de ces morts ne parviennent pas à changer l’opinion publique », où règne l’omerta et la terreur, entretenues par la collusion des mafiosi et du monde politique, témoigne Roberto Scarpinato, ancien procureur général de Palerme. « Mais Letizia va tout changer. Elle photographie les mêmes scènes et soudain, le public est frappé. »
Dans Ils l’ont tué dans l’obscurité, parmi ses nombreux clichés chocs, elle capte une mère implorant le ciel face au corps de son fils baignant dans le sang. Après s’être liée d’amitié à Boris Giuliano, chef de la police de Palerme, qui sera assassiné en 1979, elle multiplie les photos de scènes de crimes et de cadavres ensanglantés : de mafieux, mais aussi de magistrats ou de militants qui affirment un peu trop fort leur combat contre la pieuvre.
À travers ses photographies, Letizia Battaglia renvoie en pleine face des garants de l’unité de la société italienne, leurs propres responsabilités. Elle expose même ses clichés en plein cœur de Palerme, s’exposant ainsi elle-même aux menaces et représailles, avant de se lancer en politique. Avec son travail, elle rend aussi visible la lutte de magistrats membres du « pool antimafia » comme Paolo Borsellino ou Giovanni Falcone. Leurs assassinats en 1992 mettront un terme à son travail sur Cosa nostra. « J’ai fait mes photos en courant pendant 10 ans, la trouille au ventre. J’ai besoin de retrouver un peu d’innocence », dira-t-elle alors.
Compagnon et photoreporter aux côtés de Letizia Battaglia lors de ces années-là, Franco Zecchin viendra quant à lui présenter, vendredi 28 novembre à 18h, au Centre d’animation municipal Michel-Lévy, un ouvrage sur les années qu’il a passées avec elle, à l’invitation de l’association de transmission de la culture italienne, Passa Parola. « À sa mort », explique cet homme installé depuis 20 ans à Marseille, « j’ai pensé que ca serait un bel hommage de témoigner de ce travail et de cette vie ». Dans Letizia, il livre un regard intime sur cette figure admirable dont les Palermitains se sont emparés, « pour voir son côté humain, plutôt que le mythe ».

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