De petites boules vertes à l’extrémité d’une branche. « Vous les voyez ? Dans quelques mois, ce seront des pistaches. » Camille Micheli œuvre à la ferme expérimentale d’Étoile-sur-Rhône, au cœur de la Drôme, dans un laboratoire à ciel ouvert. Chargée d’expérimentation pour la Chambre d’agriculture, elle s’occupe d’un petit bout de champ où deux rangées de pistachiers, d’ordinaire férus de garrigue, de Turquie ou d’Iran, tentent de s’acclimater. À quelques encablures, son collègue Christophe Chamet s’occupe d’arbustes épineux, eux aussi nouveaux sur le territoire : des grenadiers. Si tout se goupille bien, la récolte se fera en septembre et octobre.
L’opération commune lancée en 2023 s’appelle Pépigramette (acronyme de PÉcan, PIstache, GRenade, AMande et noisETTE). Elle est financée par la région Auvergne Rhône-Alpes et portée par plusieurs structures. Son but : diversifier les vergers en tenant compte du réchauffement climatique.
Trouver la variété la mieux adaptée
Cap sur 2050. « Deux degrés de plus en moyenne, la même quantité de pluie mais moins bien répartie », résume Christophe Chamet, et moins d’eau disponible pour les cultures. Alors même que la production traditionnelle d’abricots, de pêches et de cerises souffre déjà dans la Drôme. S’adapter semble inévitable. Exemple avec les grenadiers du chargé d’expérimentation : « Ils demandent 1 000 à 1 500 m3 d’eau par an, contre 2 500 à 3 000 m3 pour les abricotiers. En plus d’offrir une meilleure tolérance à la sécheresse. »
L’objectif est aussi de déceler les problématiques auxquelles pourraient faire face les arboriculteurs de demain. « Le grenadier n’aime pas le sol calcaire », d’après les petites mains de Pépigramette. Un problème quand on cultive au pied du Vercors, essentiellement constitué de cette roche blanche. « Il n’aime pas la pluie non plus, qui peut perturber sa floraison ou causer un craquement de la peau des fruits pouvant être à l’origine d’un problème de qualité. »
Charge à Christophe Chamet de trouver la variété la mieux adaptée pour supporter ces conditions. Quinze sont actuellement testées. « Certaines sont trop acides, avec une couleur plus ou moins belle, ou avec des pépins trop durs qui rendent difficile sa consommation. Auquel cas on peut faire du jus… Mais il faut avoir pensé la transformation et anticipé la commercialisation. » Et ce, bien avant de planter les grenadiers, capables de donner des fruits après trois ans en terre.
Patience est de mise pour la pistache. « La première récolte n’arrive que six ans après la plantation, et ce n’est pas la meilleure », prévient Camille Micheli, dont les plans les plus anciens commencent tout juste à donner leurs fruits. Seize variétés sont testées. « Certains ont été greffés en pépinière pour tenter de leur donner de la vigueur. Le pistachier n’aime pas l’humidité. Il faut un sol drainant, comme ici, à Étoile-sur-Rhône. » Malgré une bonne tolérance à la sécheresse, « planter sans irrigation n’est pas conseillé », poursuit la spécialiste. « Un été sans eau ne mettrait pas l’arbre à mal mais signifierait une baisse de rendement. » Rendement assuré par un plant mâle pour huit plants femelles. « Pas de pollinisateur pour les pistachiers, qui ont besoin du vent. » Et ce n’est pas ce qui manque en vallée du Rhône… La première récolte est prévue pour septembre.
« Il y a de la demande pour les agrumes »
Se lancer dans les pistaches n’est pas anodin. D’après Claire Goral, conseillère en arboriculture pour la Chambre d’agriculture, « les plants coûtent généralement entre 16 et 20 euros en racines nus. S’ils sont en pots, la facture peut vite monter. » Si plusieurs hectares sont envisagés, cela mérite réflexion… Tout comme pour la grenade : « Il faut d’abord se poser les bonnes questions. A-t-on un marché ? Est-ce viable ? Quelle distribution ? » Autant d’enjeux que l’équipe étoilienne porte à la connaissance des agriculteurs intéressés par la diversification de leur activité.
Mais alors, ces fruits ont-ils un avenir dans la Drôme ? « La grenade ne remplacera jamais l’abricot et la pêche en termes de surface et restera certainement une culture de niche », estime Christophe Chamet, qui se pose la question de sa consommation en France. « Mais qui sait, en 2050 cela sera peut-être différent ? »
Pour la pistache, Camille Micheli se veut prudente. « C’est encore tôt pour se prononcer. Cela pourrait dépendre de notre capacité à atteindre un stade mûr, lorsque la coquille s’ouvre. C’est cette pistache qui est consommée en snacking et qui se récolte facilement. Mais si elle reste fermée, le travail se complexifie avec de la machinerie. Cela sert ensuite pour les pâtisseries, les glaces… Ce qui n’est pas du tout le même marché, or mieux vaut être sûr de ses débouchés pour se lancer. »
Cette phase, la seconde du programme Pépigramette, prendra fin en 2028. Un bilan sera rendu et prendra en compte d’autres expériences effectuées non loin de là, en Isère, sur des amandes, de la noix de pécan et des noisettes. « On aimerait poursuivre ! », assurent d’emblée les membres de la ferme expérimentale. « Il y a de la demande pour les agrumes : pomelos, mandarines, citrons… Des productions ont déjà été lancées dans la Drôme et on espère les accompagner. »
Par Jérémy Perraud Le Dauphiné Libéré
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