Tag: Jair Bolsonaro

  • [Point de vue] Après Lula, quelles leçons pour la gauche ?

    [Point de vue] Après Lula, quelles leçons pour la gauche ?

    Élu pour la quatrième fois président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva redonne espoir au-delà de ses frontières. Mais entre les félicitations et l’emprunt d’une méthode de campagne, l’intérêt se porte sur la façon dont cette victoire s’est construite.

    Pedro Sánchez y voit un encouragement pour l’Espagne. Selon l’hebdomadaire brésilien Veja, ses soutiens, comme ceux de Jean-Luc Mélenchon et du péronisme argentin, s’inspirent de l’« Exército do Lula » (« l’armée de Lula »). Animé par le député André Janones, ce canal WhatsApp distribue des missions : relayer les messages favorables ainsi qu’inviter des proches. Autre consigne : ignorer les publications adverses, sans les commenter ni les partager. En France, le député insoumis Antoine Léaument reprend cette idée : ne plus amplifier les contenus d’extrême droite, même pour les contredire.

    L’intérêt de cette expérience tient à une idée simple : responsabiliser les citoyens, les impliquer dans la campagne en leur donnant les moyens d’agir. Les électeurs participent à une campagne dont ils peuvent se sentir acteurs.

    La preuve : le 24 octobre, les foules se pressent à Copacabana, à Rio, puis sur l’avenue Paulista, à São Paulo. Familles, enfants et personnes âgées se mêlent aux chants et aux danses. La joie devient une manière de résister à la peur. « Vous êtes affecté de joie. Votre puissance d’agir est augmentée », expliquait Gilles Deleuze.

    Le geste voyage aussi. De la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum à l’acteur américain Mark Ruffalo, le « L » formé avec les doigts devient un signe de ralliement international. Un petit air de Hunger Games, version brésilienne : deux doigts suffisent pour se reconnaître.

    Mais les réseaux qui mobilisent servent aussi à désigner des cibles. Après le scrutin, des appels à licencier les électeurs du Parti des travailleurs (PT), celui de Lula, et des listes de commerces à boycotter circulent. Au Paraná, l’élue bolsonariste Jessicão exhorte à congédier les salariés favorables au PT. À Rio, la justice du travail ordonne à la députée bolsonariste Índia Armelau de cesser d’encourager ces discriminations. Selon la Folha de S.Paulo, 1 143 signalements de harcèlement électoral sont enregistrés dans les trois jours suivant le vote, sans constituer autant de licenciements établis.

    Ces représailles rappellent que la victoire électorale ne suffit pas à protéger la liberté de chacun. Elles invitent à regarder l’expérience brésilienne dans toute sa complexité. Et le nombre d’abonnés à un canal ne dit pas combien d’électeurs il a convaincus.

    Ce qui peut voyager du Brésil est aussi une exigence : permettre aux citoyens d’agir, puis protéger leur droit d’avoir choisi. L’espoir change de camp lorsqu’une victoire devient possible. Il prend racine lorsqu’on peut la célébrer sans craindre de perdre son emploi.

    Journaliste, Dani Legras nous livre son analyse de la présidentielle au Brésil, son pays.

  • [Point de vue] Lula, la victoire du sursaut

    [Point de vue] Lula, la victoire du sursaut

    Je dois l’avouer : je respire un peu mieux.

    À l’issue du premier tour, Luiz Inácio Lula da Silva, habitué aux renaissances comme aux revers, doit retrouver le chemin des électeurs. Sa campagne semble trop compter sur son bilan. Flávio Bolsonaro, lui, s’appuie sur l’héritage familial et deux préoccupations majeures : l’insécurité, qui pèse sur le quotidien, et le coût de la vie, qui éprouve les budgets. Lui-même évangélique, il sait parler à cet électorat devenu central.

    Entre les deux tours, la mobilisation populaire gagne la rue. D’abord tétanisés par un possible retour de l’extrême droite, des citoyens agissent sans attendre les consignes du Parti des travailleurs. Étudiants, artistes et supporters de football se retrouvent dans les rassemblements. L’élan se nourrit aussi de rencontres minuscules. Dans un reportage de la revue Piauí, un couple propose aux passants une minute de conversation ; d’autres offrent une fleur pour engager la discussion. « Ce que la vie nous demande, c’est du courage », écrit Guimarães Rosa dans Grande Sertão : Veredas. Ils semblent l’avoir pris au mot.

    Sur WhatsApp, le député André Janones donne à cette mobilisation un puissant relais. Téléphone à la main, Lula appelle à convaincre autour de soi. Chacun contribue avec ses mots, ses proches, le temps dont il dispose.

    La campagne revient au quotidien : préserver le pouvoir d’achat, travailler moins sans perdre de salaire, protéger les droits sociaux. Et défendre la démocratie.

    Selon le politologue André Singer, ce changement s’amorce dès septembre. L’entre-deux-tours l’amplifie et élargit le rassemblement aux déçus du gouvernement : critiquer Lula n’empêche pas de redouter le retour du bolsonarisme.

    Entre les deux tours, Lula gagne dix millions de voix supplémentaires, bien davantage que Flávio Bolsonaro. Dans le Nordeste, son bastion électoral, il renforce son soutien, dans le Sud-Est, il réduit son retard. La participation, elle aussi, progresse.

    Ces voix lui donnent la victoire, mais l’obligent aussi : répondre aux attentes sociales face à un Congrès renforcé à droite. Ses responsabilités dépassent les frontières du pays. En Amazonie, Lula sera attendu sur la lutte contre la déforestation et la défense des peuples qui l’habitent. La forêt stocke d’immenses quantités de carbone et alimente les pluies en Amérique du Sud. Sa destruction aggrave le réchauffement climatique. Son avenir nous concerne jusqu’à Marseille, déjà confrontée aux sécheresses et aux chaleurs extrêmes.

    Reste à gouverner ce Brésil, avec ses fractures et son goût de l’improbable. On pourrait y voir du réalisme magique, mais on connaît quelques-uns des artisans du prodige : des citoyens qui s’arrêtent pour parler à des inconnus, une fleur à la main.

    Journaliste, Dani Legras nous livre son analyse de la présidentielle au Brésil,
    son pays.

  • [Point de vue] Brésil : les fantômes et les algorithmes

    [Point de vue] Brésil : les fantômes et les algorithmes

    À chaque scrutin, le pays semble redécouvrir son racisme, sa misogynie, son autoritarisme et sa nostalgie de la dictature. Comme si ces vieilles connaissances venaient de débarquer au port de Salvador. Le bolsonarisme n’apporte rien de neuf. Il a remis au goût du jour un héritage soigneusement conservé, avec des outils autrement plus sophistiqués.

    À deux jours du second tour, le dernier sondage Datafolha donne Lula et Flávio Bolsonaro à égalité, avec 50% des suffrages valides chacun. Un résultat vertigineux pour un pays qui, quatre ans plus tôt, pensait avoir tourné la page Bolsonaro. Le père a transmis son ADN politique, le fils entend en faire un héritage présidentiel. Au Brésil, les ambitions politiques se transmettent parfois comme les vieilles propriétés : avec les titres, les dettes et les secrets. Une autre affaire trouble la campagne. Meta, maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, est au cœur d’une controverse sur le traitement des candidats. Selon la presse brésilienne, des restrictions auraient pénalisé les comptes de Lula, tandis que des contenus de Flávio Bolsonaro auraient bénéficié de recommandations algorithmiques interdites par les règles électorales.

    Meta invoque des défaillances techniques et conteste tout favoritisme. Le Tribunal supérieur électoral a exigé des explications. Son conseil de surveillance a aussi dénoncé des failles de modération électorale.

    Il ne s’agit pas d’affirmer que la Silicon Valley choisira le prochain président du Brésil. Mais lorsqu’une entreprise privée contrôle une grande part de l’information politique, la frontière entre dysfonctionnement technique et déséquilibre démocratique devient particulièrement inquiétante. L’affaire dépasse les frontières brésiliennes. En France, des responsables de gauche alertent sur les conséquences d’une victoire bolsonariste, avant la présidentielle de 2027. L’inquiétude est légitime. Mais l’Europe aurait tort de regarder le Brésil comme un miroir exotique de ses propres dérives. Elle connaît trop bien les vieux démons de l’autoritarisme, et certains se portent admirablement bien.

    Ce qui frappe, c’est la rencontre entre des idéologies anciennes et des technologies capables d’en amplifier la portée. Le mépris, la peur, la haine de l’autre n’ont rien de nouveau. Leur vitesse de propagation, en revanche, aurait de quoi impressionner les propagandistes d’autrefois. Dimanche, les Brésiliens choisiront leur président. Ils ne pourront effacer les stigmates de leur histoire. Mais ils devraient au moins pouvoir voter sans se demander si les algorithmes ont décidé, eux aussi, de participer au scrutin.

    Journaliste, Dani Legras nous livre son analyse de la présidentielle au Brésil,
    son pays.

  • [Entretien] Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris : « Lula doit convaincre les abstentionnistes »

    [Entretien] Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris : « Lula doit convaincre les abstentionnistes »

    La Marseillaise : Flavio Bolsonaro est en tête de deux points à l’issue de ce premier tour et il bénéficie de la réserve de voix des autres candidats de droite. Comment analysez-vous ce résultat qui n’était pas celui annoncé par les sondages ?

    Christophe Ventura : C’est une demi-surprise. On sait bien que la polarisation est très forte au Brésil et que le bolsonarisme est puissant et qu’il était plutôt poussé par les sondages ces derniers temps. Sur le premier tour, on a des résultats, en ce qui concerne la présidentielle, qui sont un peu l’inverse de ce que disaient les médias. Les sondages montraient qu’il y aurait 2-3 points d’écart à l’avantage de Lula et c’est Bolsonaro qui sort en tête avec ces points d’avance. Ce qui n’est pas une surprise, en revanche, ce sont les résultats au niveau du congrès brésilien et du Sénat en particulier, ainsi qu’au niveau des 27 États fédérés du Brésil. De ce point de vue là, la poussée des droites annoncée a été confirmée, puisque 15 États sur 27 sont aux mains du bolsonarisme désormais. Pour Lula, le résultat est mauvais, il a baissé en vote partout par rapport au score qu’il avait fait en 2022 contre Jair Bolsonaro. Plus que ce que les sondages indiquaient, y compris dans ses fiefs électoraux comme le Nordeste, où, en général, il caracole en tête. Il a gagné là-bas, mais moins que d’habitude.

    Ce second tour s’annonce très compliqué. Les reports de voix sont plus favorables à Bolsonaro qu’à Lula qui n’a plus beaucoup de réserve de voix. Bolsonaro peut s’attendre à un ralliement plus important des droites dont les voix se sont éparpillées sur les autres candidats. Pour Lula, le trou de souris, si j’ose dire, pour pouvoir faire une remontada, c’est la mobilisation totale de la gauche et de tous les gens qui sont avec lui dans la coalition. Mais c’est aussi, peut-être, d’essayer de convaincre des 33,4 millions d’abstentionnistes. Est-ce que dans ce stock d’abstentionnistes, certains vont retourner voter au second tour pour éviter que l’extrême droite ne l’emporte ? C’est peut-être la seule clé pour Lula désormais.

    Comment expliquez-vous le résultat de Lula ? Son bilan est-il mauvais ?

    C.V. : Si on s’intéresse aux questions économiques et sociales, le bilan de Lula est plutôt bon pour un président sortant qui a gouverné avec un congrès à majorité conservatrice, il faut toujours le rappeler. Il avait des marges de manœuvre assez restreintes. Pourtant, il y a eu des avancées du point de vue de la croissance, l’emploi, la hausse des salaires, etc. Ce mauvais résultat s’explique par une combinaison de choses. La première est le fait qu’encore une fois, Lula a gouverné dans un pays où le bolsonarisme est une force très puissante qui représente à peu près la moitié de la population brésilienne. Celle-ci est unie à la fois par un rejet de Lula, du Parti des Travailleurs (PT), une haine de la gauche au Brésil après les années 2010. Les gens qui sont derrière Jair Bolsonaro considèrent que son emprisonnement est une injustice. C’est un peu comme avec Trump. La base sociale du bolsonarisme fait fi des évolutions économiques, sociales ou de la réalité de la justice brésilienne et reste derrière son champion. Ce qui semble avoir dominé la campagne, c’est moins le bilan du gouvernement que les diatribes, les polarisations, les insultes. Les questions liées à l’insécurité, aux cartels mais aussi à la corruption ont été au centre du débat. Ajoutons à cela la guerre culturelle : la droite et Bolsonaro tapent sur Lula en disant qu’il est le protecteur à la fois des minorités, des LGBT et du wokisme. Il y a un vote religieux très fort au Brésil. Et aujourd’hui, les évangélistes qui représentent un tiers de l’électorat votent massivement pour Bolsonaro au nom de la défense des valeurs chrétiennes, de la famille traditionnelle et, pour eux, Lula, c’est le camp des dégénérés. Je pense également qu’il paye ses 80 ans. Il y a certainement des jeunes primos électeurs, une génération qui arrive avec l’envie de changement, indépendamment de savoir s’ils sont d’accord ou pas avec lui.

    Au-delà du coup d’État, Jair Bolsonaro, le père, a été condamné pour « tentative d’abolition violente de l’État de droit démocratique ». C’est le risque que fait peser un retour de l’extrême droite au pouvoir ?

    C.V. : Oui, bien sûr, ce qui se joue, ce sont les pulsions autoritaristes du bolsonarisme et de l’extrême droite en général. Ce n’est pas la dictature mais la restriction des droits individuels et collectifs, gagnés justement par les combats, les luttes sociales, et qui assume aussi de discipliner le corps social s’il y a des contestations. C’est, comme l’avait fait en son temps Bolsonaro père, l’arrêt du financement par l’État de politiques et de programmes qui visent à défendre les droits des minorités et des femmes. C’est un pouvoir réactionnaire. Quand vous avez une force politique, dont le premier dirigeant a conspiré pour ne pas accepter les résultats d’une élection, assassiner le président Lula et un juge, vous savez à quoi vous avez à faire.

    Donald Trump, qui espère rallier tout le continent, a-t-il pesé sur cette élection ?

    C.V. : C’est l’objet de mon article du mois dans Le Monde diplomatique. Les ingérences américaines au Brésil, ce n’est pas nouveau, ça existe depuis très longtemps. Mais Trump, depuis son retour au pouvoir, n’a eu de cesse de s’immiscer dans la vie politique brésilienne. D’abord avec les droits de douane qu’il impose au Brésil constamment et dont la seule justification, c’est le fait que son copain Bolsonaro est en prison. Ce qu’il estime être une injustice. Ces politiques de taxe douanière sont demandées par les fils de Bolsonaro, Flavio et son frère Eduardo, qui vit aux États-Unis. Ce dernier a écopé de quatre ans de prison parce que justement, il a demandé et obtenu de Trump qu’il applique des droits de douane contre le Brésil.

    Je suis très inquiet car je pense que pour ce second tour, on risque d’avoir encore des mots, des tweets, des posts sur Truth Social [le réseau social du président américain, Ndlr.] de Donald Trump en permanence, pour que son candidat Flavio Bolsonaro, l’emporte. Parce que gagner le Brésil, c’est faire basculer tout le continent. Cela aura une répercussion mondiale. Pour Trump, c’est autre chose que l’Équateur ou même la Colombie.

    C’est un coup de tonnerre au Brésil : le président sortant Lula da Silva est devancé de deux points par Flavio Bolsonaro (45% contre 47%) à l’issue de ce premier tour de l’élection présidentielle. Avec 56 millions de voix, il a fait mieux que son père, l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro, qui en avait engrangé 49 millions quand il avait été élu en 2018 et 51 millions quand il avait perdu face à Lula en 2022. S’il est élu au second tour, il bénéficiera d’un Parlement penchant fortement à droite. Pour le champion de la gauche, âgé de 80 ans et en quête d’un quatrième mandat non consécutif, l’enjeu est désormais de convaincre les 21% d’abstentionnistes et les électeurs qui ont voté blanc.