Tag: gilets jaunes

  • [Entretien] « Il y a une volonté de délégitimer la mobilisation sociale »

    [Entretien] « Il y a une volonté de délégitimer la mobilisation sociale »

    La Marseillaise : Quelle analyse faites-vous des éléments de langage utilisé par le gouvernement pour parler des manifestations ?

    Alexis Lévrier : Il y a une volonté de délégitimer la mobilisation sociale en adoptant un lexique qui réduit les manifestants à des pilleurs. Alors, ces pillages, ils existent. Ce qui s’est passé le 17 octobre est extrêmement choquant mais la mobilisation, on sait qu’elle est nettement antérieure, qu’elle a commencé avec les lycéens et s’est étendue à l’université. Il y a certainement une volonté de masquer les failles du dispositif policier puisque tout le monde savait que le 17 octobre allait être une énorme mobilisation, elle était annoncée depuis des mois. On savait aussi que ce serait très hétérogène puisqu’il y aurait à la fois les lycéens et les étudiants, des syndicats traditionnels, les Gilets jaunes qui ont toujours une dimension très éruptive et puis le risque effectivement de black bloc ou de casseurs.

    Au lieu de souligner l’hétérogénéité de ce mouvement, le gouvernement a préféré ne garder que la partie la plus visible et la plus condamnable qui était les pillages. Le lexique reflète cela. On peut considérer que c’est un contre-feu médiatique qui a été créé par le gouvernement pour délégitimer ce mouvement et d’autre part pour ne pas reconnaître ses propres failles.

    Comment expliquer que certains médias reprennent parfois mot pour mot ces éléments de langage ?

    A.L. : Il y a ce qu’on appelle le journalisme de préfecture qui fonctionne très bien. Pour être plus nuancé, il y a toujours au début cette tendance-là qui est de relayer le discours dominant. Au moment des Gilets jaunes il y avait eu une fake news qui venait du ministère de l’Intérieur accusant des Gilets jaunes d’être entrés à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, dans les salles de réanimation pour volontairement mettre en danger la vie des patients. La presse a révélé, Le Parisien en l’occurrence le soir même, que ce n’étaient pas des gens sans foi ni loi qui voulaient tuer de pauvres patients, c’était des gens qui avaient été nassés, qui avaient été victimes de gaz lacrymogènes et cherchaient un lieu où se réfugier pour fuir les violences policières. Ça avait d’ailleurs conduit à une plainte contre Christophe Castaner, le fragilisant considérablement.

    C’est un phénomène extrêmement classique dans les médias mainstream, dans les médias audiovisuels, sur les chaînes d’information en continu qui doivent retransmettre l’événement en direct pour lesquels le discours gouvernemental est une source considérée comme fiable au départ et qu’on met à distance dans un second temps. C’est souvent la presse écrite qui, dans un second temps, a décrypté et démasqué les faux-semblants de la communication gouvernementale.

    Pourquoi les comptes rendus de manifestation se focalisent surtout sur les débordements ?

    A.L. : Une manifestation traditionnelle ça ne les intéresse absolument pas. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont maintenu en état de vie végétative le mouvement des Gilets jaunes qui ne représentait plus rien. Ces mouvements, ces violences sont télégéniques. La clé, c’est ça. Il y a le discours gouvernemental, la passivité, la tendance à reprendre un discours officiel, au moins dans un premier temps. Mais il y a aussi la télégénie de la violence et le fait que ça sera toujours plus vendeur et plus synonyme d’audience de filmer des feux de poubelle, des exactions, des gens qui pillent et qui cassent. Donner l’impression d’un mouvement intrinsèquement violent, alors même que ces violences sont périphériques. On ne filme pas les manifestants pacifiques. On filme les violences. C’est ce qui fait de l’audience.

    Mais n’est-ce pas un traitement anxiogène ?

    A.L. : Oui, ça fabrique de la peur, mais il faut aussi s’interroger sur le regard des téléspectateurs qui sont friands de cette violence-là. Si ça fait de l’audience, c’est bien parce qu’il y a des gens qui regardent. Il faut aussi peut-être s’interroger nous-mêmes, sur ce que nous attendons de ces images. Est-ce que nous sommes capables de regarder un cortège qui manifeste dans le calme avec des revendications parfaitement légitimes, partagées par une large partie de la population, mais qui ne génère pas de violence ?

    Par ailleurs, je trouve qu’on n’a pas tiré les leçons des Gilets jaunes qui ont été une faillite des médias dans la façon de raconter les violences policières. Ils ont été victimes de manière structurelle de cette violence : ils ont été éborgnés, ils ont perdu des mains, ils ont vraiment eu des blessures extrêmement graves pour un certain nombre d’entre eux. On voit aujourd’hui que les lycéens sont concernés – ça paraît encore plus scandaleux quand il s’agit d’enfants – et qu’aucune manifestation, alors que c’est un des droits les plus fondamentaux dans une démocratie, ne se déroule dans un cadre normal. Dans ces journées de mobilisation, on relaye toujours le discours policier. Que CNews le fasse, c’est son idéologie mais que les autres chaînes aussi, c’est beaucoup plus problématique.

    L’auteur de l’attentat raciste de Trappes, Kevin T., a justifié son acte en disant avoi voulu « venger les commerçants » après les événements du 17 octobre en s’en prenant « aux Noirs et aux Arabes ». Quelle responsabilité des médias ?

    A.L. : J’attends beaucoup des jours qui vont suivre et de la campagne qui s’ouvre. Cet attentat à Trappes nous montre que « les mots sont des pistolets chargés », comme disait Jean-Paul Sartre, et que la violence de la presse d’extrême droite a des conséquences sur le terrain. Toute l’histoire de l’extrême droite médiatique le montre. Durant l’entre-deux-guerres des mouvements politiques qui dépendaient de ces médias d’extrême droite. La Fédération nationale des Camelots du roi était adossée à l’Action française, s’en prenait physiquement à des hommes politiques ou à des figures de la société civile, des universitaires, qui avaient été ciblés dans le journal. Les mots de l’extrême droite ont une traduction dans la société civile. Il était évident que le discours de CNews, qui est tenu de manière obsessionnelle à l’encontre de l’immigration et de l’islam, allait conduire à des actes de ce type. Le grand remplacement, dont il faut rappeler qu’Aurore Bergé, la ministre en charge de la lutte contre la discrimination estime que ce n’est pas une théorie raciste, a déjà conduit à des attentats dans le monde, et notamment en Nouvelle-Zélande. II était évident qu’en France aussi, il se passerait la même chose. La violence des mots a pour vocation, dans la presse extrême droite, de déboucher sur une traduction physique. Ça a été le cas à Trappes, il y en aura d’autres. On sait désormais à quoi conduisent les mots de l’extrême droite. Il serait temps d’en tirer les conséquences dans la façon dont on l’accueille sur les plateaux. Je m’inquiétais beaucoup de l’évolution de l’audiovisuel public mais j’ai été rassuré par la façon dont Sarah Knafo a été reçue dans la matinale de Franceinfo, c’est-à-dire en rappelant toutes les condamnations dont Éric Zemmour a été l’objet, et en lui demandant s’il n’y avait pas un lien entre ce discours raciste, obsessionnel de son parti, et finalement l’attentat de Trappes.

  • À Aix, la jeunesse maintient la pression dans la rue

    À Aix, la jeunesse maintient la pression dans la rue

    Travailleurs, étudiants, lycéens, retraités et familles se sont rassemblés au pied de la Rotonde pour cet « acte III » de la mobilisation, samedi. Cette manifestation, qui n’avait pas été déclarée, a tout de même réuni « 800 personnes », selon un syndicat étudiant, « 700 au plus fort », selon les chiffres de la police. Un peu moins que les semaines précédentes, « mais n’oublions pas les vacances : les étudiants, qui pour beaucoup, rentrent pour les vacances, manifestent dans leurs villes natales et les lycéens habitent loin, n’ont pas le permis… Aix est une ville étudiante et se vide rapidement pendant les congés », analyse Lina, étudiante.

    Le cortège a emprunté le boulevard Victor-Hugo avant de bifurquer vers le boulevard Carnot. Encadrés par les forces de l’ordre, les manifestants ont finalement été contraints de revenir vers le centre-ville. La mobilisation s’est déroulée

    Les revendications demeurent intactes et la détermination ne faiblit pas. « On se sent encore plus obligés d’être là alors qu’on nous interdit de manifester », déroule une étudiante de Sciences Po. « On a une répression assez ferme, avec ce couvre-feu pour les mineurs, cette interdiction de manifester, alors qu’à Aix-en-Provence, les manifestations se sont toujours très bien passées », estime Paul Maille, pour Génération.s et Jeunes Génération.s, lui aussi étudiant. Une mobilisation moins importante en nombre, certes, mais que Léonard, étudiant ayant participé aux premiers blocus avant de rejoindre différents cortèges, juge désormais mieux ancrée.

    « à fond »

    « Aujourd’hui, on est un peu au pic de la mobilisation, j’espère qu’on sera encore plus nombreux, notamment le 5 novembre. Le 17 octobre à bien aidé, on a récupéré beaucoup de personnes, notamment issu du monde professionnel. En tant qu’étudiant, on a commencé depuis longtemps et on espère que ça va s’amplifier. C’est le cas au niveau national, international… Avec l’intersyndicale qui va nous suivre, ça va être encore plus important, analyse Léonard. On espère qu’il y aura de réelles décisions. On a eu des réponses, mais ce ne sont pas celles qui étaient attendues. »

    Au-delà des revendications de la jeunesse, très majoritaire dans le cortège ce samedi, des manifestants de tous âges et issus de divers secteurs professionnels tenaient aussi à faire entendre leur voix. « Je suis AESH et je suis à fond dans cette cause. J’ai 63 ans, bientôt à la retraite, mais je me sens complètement impliquée dans ce mouvement qui est un regroupement des forces, sourit Muriel, qui tient une pancarte indiquant “je ne lâche rien”. Ce n’est pas fini. Je ferais partie des gens dans la rue le 5 novembre, quitte à perdre de mon tout petit salaire. Il y a même des syndicats de mon établissement qui font des cagnottes pour donner à celles qui, comme nous, perdent de leur salaire. »

    Un peu plus loin dans le cortège, une infirmière, accompagnée de sa fille, ne se dit pas surprise par la poursuite du mouvement.« Demandez aux gens, à tous ceux qui font les métiers de première ligne. Demandez-leur s’ils arrivent à vivre, à nourrir leurs gosses, à se projeter. Ils vous répondront sûrement que c’est difficile. Tous ces gens vont se retrouver dans la rue jeudi. » Avant cette date, rumeurs de blocus lycéens et étudiants courent déjà le cortège.

  • À Forcalquier, le mouvement mise sur l’intersyndicale

    À Forcalquier, le mouvement mise sur l’intersyndicale

    Mobilisés sur le rond-point d’Intermarché samedi, de nombreux manifestants se réjouissaient de l’appel à la mobilisation intersyndicale du 5 novembre, espérant qu’il donne davantage de puissance à leur mouvement, plutôt affaibli dans les Alpes-de-Haute-Provence, où environ 80 personnes ont manifesté à Forcalquier et une petite centaine à Digne.

    Lucie, 16 ans, présente à toutes les manifestations lycéennes, était à Forcalquier. « C’est super important d’être là pour le 5 novembre. Cela va être une énorme grève. Avec mes potes, on est toujours prêts, on se met au courant de toutes les manifestations. On voudrait que le mouvement continue et ne s’essouffle pas », explique celle qui est scolarisée au lycée Esclangon, à Manosque.

    Une centaine à Digne

    L’adolescente se réjouit de la présence des syndicats : « Ils ont de l’expérience, ils savent les risques, ce qu’il faut faire si on se retrouve en garde à vue. On se sent protégés quand ils sont là ». « L’intersyndicale, c’est hyper important. Cela nous donnera plus de puissance, c’est évident », abonde Cécile Ahmed Abdi, enseignante à Sainte-Tulle et militante féministe engagée dans diverses associations. Elle sera mobilisée jeudi. « Jeudi, le monde du travail vient s’intégrer dans le mouvement », se réjouit Dylan, militant LFI.

    Lou Terrasson, 27 ans, intermittente du spectacle habitant Forcalquier, manifestait « pour la culture et contre les coupes budgétaires ». « Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres et je suis dans la catégorie des moins riches », regrette celle qui est particulièrement impactée par la hausse des prix du carburant, travaillant pour une compagnie de théâtre marseillaise, Peanuts. « Tout le monde est d’accord pour faire grève à la compagnie. » « Dès le 5, on ne consomme pas ! », lance Nelly, Gilet jaune de Forcalquier.

  • Nouveau samedi de colère sociale en vue

    Nouveau samedi de colère sociale en vue

    Une nouvelle fois, Marseille s’annonce comme être l’épicentre de la colère sociale, dans la région, pour ce samedi et « l’acte III » du mouvement social de la jeunesse. De nombreux appels à la manifestation sont relayés sur les réseaux sociaux et font état de plusieurs rendez-vous dans la cité phocéenne, notamment à 14h aux Réformés. Le comité de lutte des étudiants d’Aix-Marseille université, tout comme l’assemblée générale des étudiants ou encore la coordination des Gilets jaunes, partagent le rendez-vous. La fédération des Bouches-du-Rhône du PCF donne rendez-vous à 14h sur les escaliers de la gare Saint-Charles et appelle « les communistes à se retrouver pour un rassemblement en point fixe, dans une zone non concernée par l’interdiction préfectorale ».

    Halloween oblige, certains mots d’ordre tournent autour des déguisements et autres appels nocturnes comme à la Plaine… De quoi faire craindre le pire du côté des forces de l’ordre (lire article ci-contre).

    À la différence du samedi précédent, cette fois, les syndicats locaux ne sont pas organisateurs de la manifestation marseillaise et n’ont pas non plus attaqué l’arrêté préfectoral devant la justice. L’Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône ne communique pas sur l’événement. Mais plusieurs organisations de la CGT, comme les Unions locales Marseille Sud, de la Joliette ou encore celle du centre-ville appellent tout de même à la mobilisation. Quand la FSU 13 dénonce un « arrêté liberticide » et appelle à « poursuivre et amplifier les mobilisations », notamment en vue de la grève interprofessionnelle et intersyndicale du 5 novembre. Le syndicat Solidaires 13 adopte la même position que la semaine passée, « en grève et dans la rue », pour cette date.

    Les syndicats présents

    en Vaucluse et dans le Var

    Notons enfin qu’un autre appel à la manifestation est relayé par plusieurs organisations syndicales et progressistes, dont le PCF, pour Aix-en-Provence.

    Dans le Var comme en Vaucluse, les syndicats sont à l’initiative des mobilisations du samedi. Pour le premier département, c’est une intersyndicale CGT, FSU et Solidaires qui a déposé un parcours de manifestation, validé en préfecture et qui s’élancera depuis la Bourse du travail de Toulon (notre article du 30/10). L’intersyndicale étant soucieuse « de ne pas reproduire » la situation de la semaine précédente où la mobilisation avait été ballottée entre interdiction préfectorale et autorisation à la dernière minute après une contestation en justice. Cette fois, et malgré les arrêtés d’interdiction, les Varois pourront bien battre le pavé sereinement.

    En Vaucluse, l’Union départementale CGT, avec Solidaires et FO, appelle à la mobilisation à Avignon, notamment pour faire « face à la criminalisation du mouvement social ». Sur fond de bras de fer avec la préfecture puisque cette dernière juge « cette manifestation illégale » à la suite de la prise d’arrêtés d’interdiction. Et ce malgré la déclaration de la manifestation et des discussions qui n’ont pas pu aboutir à un compromis sur le trajet. « Aucun accord sur un parcours alternatif n’a pu être trouvé », justifie la préfecture. Pas de quoi refroidir les représentants du monde du travail, qui maintiennent bien l’appel à la mobilisation devant la préfecture à 10h et déposent un recours contre ledit arrêté. Plus que ça : une large intersyndicale, avec l’Unsa, la CFDT, la FSU et la LDH dénonce la situation dans un communiqué commun, ce vendredi. Rappelons que la manifestation du 24 octobre s’était globalement déroulée dans le calme pour la Cité des Papes.

    Multiples rassemblements dans les Alpes du Sud

    Du côté des départements des Alpes-de-Haute-Provence et Hautes-Alpes, pas de gros point de rendez-vous, mais une multiplication de mobilisations et pas d’interdiction de manifester. On recense au moins quatre appels aux rassemblements pour le premier département, mais une seule manifestation est déclarée : à Barcelonnette par la CGT, FSU et Solidaires. Plusieurs ronds-points sont ciblés comme à Digne-les-Bains et Forcalquier ou la place de la République de Sisteron, dès le matin. Principe similaire pour les Hautes-Alpes avec deux appels à la mobilisation, à Gap et Briançon, à 14h.

  • Les lycéens et les étudiants restent mobilisés

    Les lycéens et les étudiants restent mobilisés

    En raison des vacances de la Toussaint, les lycées sont fermés jusqu’au lundi 2 novembre. Cela n’a pas empêché les différents collectifs d’élèves de se structurer en une Coordination lycéenne de Montpellier (CLM). Une délégation devait se rendre à Paris le jeudi 29 octobre pour une assemblée générale nationale.

    Les étudiants sont également en congé. Le collectif « UM en lutte » occupait tout de même le bâtiment 36 du campus Triolet de la faculté des sciences pour y organiser des conférences, des ateliers et des AG. Par ailleurs, selon le collectif, « l’activité a repris sur le campus par l’entrée rue du Truel et les barricades des autres entrées n’ont pas été levées ».

    Quant aux annonces gouvernementales du 26 octobre, pour Chloé Binot, porte-parole du collectif lycéen « Joffre Engagé•es », membre de la CLM, « c’est un cache-misère pour calmer la colère sociale. Ça ne marchera pas ». Théo Haffner-Martin, membre du Syndicat de combat universitaire de Montpellier (Scum), estime de son côté que « très peu de solutions sont données ». La CLM et le Scum revendiquent toujours les « 10 mesures d’urgence » portées par l’Union étudiante.

    Convergence des luttes

    Les actions à mener le jour de la rentrée sont en discussion. La CLM et le Scum appellent d’ores et déjà à rejoindre les cortèges du samedi 31 octobre et du jeudi 5 novembre.

  • [Entretien] Emmanuelle Reungoat : « Le mouvement témoigne d’une vivacité démocratique »

    [Entretien] Emmanuelle Reungoat : « Le mouvement témoigne d’une vivacité démocratique »

    La Marseillaise : Assistons-nous à un retour des Gilets jaunes ?

    Emmanuelle Reungoat : Non, je ne le dirais pas comme ça. Ce que je trouve intéressant c’est la marque symbolique laissée par les Gilets jaunes et l’impact mémoriel qu’ils ont eu. C’est l’une des principales luttes qui a marqué les esprits au cours de la dernière décennie parce que c’est un mouvement qui a été fort, massif, long et qui a subi beaucoup de répression policière. C’est aussi un mouvement qui a proposé des modes d’action directs et qui avait un rapport au pouvoir assez frontal. Le mouvement des Gilets jaunes peut redescendre dans la rue mais il ne se reproduira pas de la même manière parce que c’est un mouvement singulier et très hétérogène.

    Qu’est-ce qui différencie le mouvement actuel de celui des Gilets jaunes ?

    E.R. : On a gardé en mémoire l’image d’un mouvement de ceux qui ont du mal à finir les fins de mois mais il était socialement plus hétérogène que ça. Il y avait aussi une hétérogénéité politique forte. Le mouvement actuel l’est un peu moins même s’il gagne en hétérogénéité en élargissant ses revendications. Un mouvement lycéen rejoint par des étudiants, ce n’est pas tous les jours mais c’est classique. Ces jeunes rejoints par la majorité des syndicats de travailleurs, ça l’est beaucoup moins. Mais le mouvement reste tout de même plus proche de l’univers large des valeurs de gauche, puisqu’il demande plus de services publics, plus d’État, et scande des chants antifascistes. Ce mouvement est donc plus marqué politiquement que celui des Gilets jaunes. Pour fonder un important mouvement social, il faut une désectorisation en mêlant différents secteurs professionnels. On se demande aujourd’hui jusqu’où peut aller ce mouvement.

    Les agriculteurs qui vivent une importante crise depuis plusieurs années pourraient-ils amplifier le mouvement ?

    E.R. : Les agricultures ont un traitement différencié. Il y a des mouvements que l’on va considérer comme plus légitimes que d’autres et qui ne vont pas être mobilisés par les mêmes forces politiques. Ce n’était pas non plus un corps de métier très mobilisé au moment du mouvement des Gilets jaunes. La profession a un réseau syndical professionnel qui, quand il se mobilise, a une force de frappe importante. Mais, même s’il y a eu un appel de la Confédération paysanne à rejoindre le mouvement, ce n’est pas une profession qui, historiquement, participe à la convergence. Dans le mouvement des Gilets jaunes, il y avait des secteurs professionnels très mobilisés que l’on a moins vus ou peu vu lors du mouvement actuel. Il y avait par exemple beaucoup de femmes travailleuses dans la santé, des infirmières, des aides-soignantes, des travailleuses à domicile. Je ne suis pas sûr qu’elles soient aussi présentes dans le mouvement actuel.

    Ne vit-on pas actuellement les conséquences de l’incapacité d’Emmanuel Macron de répondre aux revendications des Gilets jaunes à l’époque ?

    E.R. : Si, c’est très juste. C’est l’une des caractéristiques de ce gouvernement de se montrer incapable de se mettre en discussion avec la société civile ou avec d’autres forces sociales. D’autant que ce gouvernement a une légitimité électorale très relative depuis les dernières législatives. C’est très risqué de réduire les revendications de la population à des gestes de communication parce que le grand débat national d’Emmanuel Macron n’était pas une réponse, c’était un détournement de l’attention. Quand on fait ça, on prend le risque de saper les fondements démocratiques à savoir la croyance dans les institutions et la confiance dans les gouvernements. C’est ça que le président Macron paye aujourd’hui avec ce mouvement. Mais je trouve très positif qu’il y ait ce mouvement social très important qui se mette en place et notamment de la part des lycéens. Cela témoigne d’une vivacité démocratique. C’est plutôt une bonne nouvelle qu’une grande partie des gens croient encore en la politique pour changer la vie et pour formuler des demandes de transformation sociale.

    Comment ressortent les syndicats de cette situation ?

    E.R. : Il faudra du temps pour répondre à cette question. Le mouvement des Gilets jaunes était assez distant, si ce n’est assez méfiant, à l’égard des syndicats. C’était notamment lié aux trajectoires professionnelles des manifestants qui avaient évolué dans des secteurs où les syndicats ne sont pas présents. Dans le mouvement actuel, c’est différent, les syndicats sont au soutien des lycéens et des étudiants. L’un des effets forts des luttes sociales, c’est la mise en relation des différents acteurs qui peut perdurer dans le temps. Cela transforme les sociabilités et crée des réseaux qui peuvent se remobiliser après. Ça peut changer à bas bruit un paysage politique pendant plusieurs années.

    Comment analysez-vous la réponse policière du gouvernement ?

    E.R. : Il y a une forme de brutalisation du maintien de l’ordre qui a franchi une étape dans ce mouvement social. La réponse principale à ce mouvement est sécuritaire. Et il n’y a pas que de la répression policière, il y a aussi l’usage de l’appareil judiciaire avec beaucoup de garde à vue et beaucoup de comparutions immédiates. Les autorités utilisent aussi le droit administratif avec des restrictions de circulation, des interdictions de manifester dans certains lieux, dans certains centres-villes, etc. Tout cela est utilisé pour limiter le mouvement social et réduire les capacités de mobilisation. On franchit une étape en termes d’intensité, ce qui n’est pas du tout rassurant du point de vue de l’État de droit. Cela a deux effets : ça pousse certains à descendre dans la rue pour défendre leurs droits. Mais ça contribue aussi à la diminution du mouvement. On a beaucoup et très fortement critiqué la Pologne et la Hongrie ces dernières décennies, quand il y avait des restrictions des libertés publiques. On n’en est pas là, mais le risque est bien présent.

    Entretien réalisé par Tristan Arnaud

  • Manosque tient tête à l’autoritarisme

    Manosque tient tête à l’autoritarisme

    Plus d’une centaine de manifestants se sont rassemblés samedi matin sur le rond-point de l’A51, à côté du péage de Manosque, avant que la préfecture ne prenne un arrêté d’interdiction de manifester. Alors qu’une chorale militante et itinérante à vélo apprenait des chants de lutte internationaux aux manifestants, les forces de l’ordre sont allées à leur rencontre sur le rond-point et leur ont demandé de se disperser, leur manifestation n’ayant pas été déclarée en préfecture. « La préfète est en train de prendre un arrêté d’interdiction de ce rassemblement illégal », leur a annoncé Jean-Luc Thaon, le chef de circonscription de Manosque au commissariat de police nationale. « Vous avez une obligation légale de déclaration », leur a-t-il expliqué. « Il n’y avait pas de demande d’autorisation la semaine dernière, et ça s’est très bien passé. C’est un État autoritaire ! », a réagi Éliane, gilet jaune historique dans le département, au mégaphone. Des manifestants ont suggéré de se rendre à Forcalquier, « capitale de la contestation dans le département », pour protester contre un événement organisé pour octobre rose.

    « Une casse systématique des services publics »

    « La CGT participe au mouvement parce qu’on est sur les mêmes axes de revendication par rapport à la vie chère, au prix de l’essence, à la jeunesse », a expliqué Olivier Ponce, professeur au lycée Beau de Rochas à Digne et représentant de la CGT éduc’action, espérant que le mouvement « monte crescendo », malgré la baisse de la mobilisation dans le département.

    Nadège Bonanno, secrétaire de la CGT de l’hôpital, a expliqué que le syndicat n’avait pas déclaré la manifestation en préfecture pour ne pas se faire accuser de récupération, mais soutenait le mouvement. « Il faudrait que les gilets jaunes déclarent, on peut les aider pour le faire. »

    « Il y a une casse systématique des services publics, de l’éducation, de la santé », déplore Jean Michel Münch. « Mon neveu a jeté des œufs sur les flics samedi à Marseille, il a pris 12 mois, 6 avec bracelet et 6 avec sursis, c’est disproportionné ! », regrette Érin*, professeure manosquine depuis 25 ans. « Parcoursup m’a envoyé mon fils à Briançon, alors j’ai un loyer à payer à Aix et un à Briançon. Je ne pourrais pas m’en sortir financièrement sans mon conjoint, avec deux enfants en études. »

    « On refait 1789 pour ne pas revivre 1939 », avait écrit une manifestante sur son tee-shirt.

    * Le prénom a été modifié

  • Malgré la colère, un joyeux défilé à Gap

    Malgré la colère, un joyeux défilé à Gap

    Je viens à chaque manif à Gap, c’est toujours familial. Là, avoir tous ces policiers et même un drone pour nous surveiller… C’est clairement exagéré », lance Léa, venue manifester à Gap. À 9h, début du rassemblement qui a mobilisé jusqu’à 400 personnes, le tribunal n’avait toujours pas statué sur l’interdiction de manifester au centre-ville. Cette tentative d’étouffer la contestation a suscité d’autant plus d’incompréhension et de colère : « C’est inutile, il n’y a eu aucun débordement samedi dernier », rappelle Flo, qui fait partie des Gilets jaunes. « S’exprimer est un droit, poursuit Léa. Et quand il est interdit, ça devient un devoir. »

    Alors que les prises de parole sur les « atteintes liberticides » du gouvernement se succèdent, la décision tombe sous les applaudissements : suite au recours des syndicats (CGT, FO, FSU et Solidaires), l’arrêté du préfet est suspendu. « C’est une belle victoire, réagit Julien Bouillé, secrétaire départemental de la CGT. Vouloir interdire les manifs, c’est une volonté du gouvernement de diviser le monde social, opposer les gilets jaunes et les syndicats. Car si elle était interdite, les syndicats ne se seraient peut-être pas mouillés. »

    Le cortège, toutefois non déclaré, a donc pu se rendre au centre-ville et défiler dans une ambiance joyeuse entre les étals du marché. Alain et Florence, ardéchois, rendent visite à leur fils. Ils en ont profité pour se mobiliser tous ensemble, avec des pancartes résumant une grande partie de la colère sociale : la casse des services publics, la question des retraites, les atteintes à l’environnement, ou encore le danger de l’extrême droite. Comme beaucoup, ils dénoncent aussi le récit médiatique dominant, « qui ne reflète en rien la réalité ».

  • 1200 personnes ont manifesté à Toulon samedi en dépit de l’autorisation tardive d’un tracé

    1200 personnes ont manifesté à Toulon samedi en dépit de l’autorisation tardive d’un tracé

    Samedi matin, s’il demeurait certain qu’en dépit des nombreux arrêtés émis par le préfet du Var, de nombreux Toulonnais bâteraient une nouvelle fois le pavé dans l’après-midi, les modalités, elles, l’étaient beaucoup moins. Et elles sont restées floues jusqu’à 13h45, soit un petit quart d’heure avant l’heure de rendez-vous donnée pour le départ de la manifestation. En cause : l’attente de la décision du tribunal administratif concernant le référé liberté déposé vendredi par l’Union syndicale Solidaires du Var et l’association Résistance Handi Droits, au sujet de l’interdiction de manifester. Si celle-ci a été maintenue dans le périmètre du centre-ville, en vertu des arrêtés préfectoraux, un tracé alternatif a été autorisé, sur une distance d’à peine 1,5 km, dans le quartier du Pont-du-Las, avec un aller-retour de la place Martin Bidoure au rond-point de Bon Rencontre.

    Un parcours pourtant refusé la veille par l’Union syndicale Solidaires du Var, qui avait déposé une demande de manifestation en préfecture, au cours des négociations avec cette dernière. Mais qu’elle s’est résolue, faute de mieux, à accepter. « Ce n’est pas une vraie victoire car on voulait manifester en centre-ville », avouait Olivier Rosay, secrétaire Solidaires du Var, le verre à moitié vide avant le départ du cortège : « Il y a du monde, mais le déferlement médiatique a été dissuasif. Le gouvernement a réussi son coup en montrant en boucle des images de violence ».

    Mais c’est aussi cette organisation incertaine jusqu’à la dernière minute – bien indépendante de la volonté des organisateurs, qui avaient proposé de se retrouver à la Bourse du travail avant le départ, sans que cela ne parvienne aux oreilles de tout le monde –, et des informations contradictoires sur le lieu de rendez-vous (la gare était annoncée depuis le début de semaine), qui n’ont pas facilité l’acheminement des manifestants vers un lieu qui plus est peu identifiable. « Ça a été super compliqué de trouver le rassemblement », affirme Camille, qui s’est d’abord rendue porte d’Italie, à la gare, et place d’Armes, et avoue qu’elle et ses amies sont « tombées sur les manifestants par hasard ».

    20 gardes à vue, la police réprime des soignants

    Le cortège a donc grossi à vue d’œil au cours du kilomètre qui sépare la Bourse du travail de la place Martin Bidoure, où des manifestants sont ensuite arrivés par petits groupes, tandis que d’autres se sont joints à la foule une fois celle-ci engagée dans les rues du Pont du Las. 1 200 personnes ont alors défilé dans le calme, mais non sans revendications. Guélaud et Isabelle, qui n’avaient « même pas entendu parler des arrêtés », comptaient « être là quoi qu’il en soit ». Sur leur pancarte, on lit « Si nous ne sommes rien pour eux, soyons tout face à eux ». Une manière de dire que « nous sommes 80 millions. Qu’est-ce que vous allez faire si on se révolte vraiment ? », demandent-ils. Pour ces Varois, il est d’autant plus « important de manifester dans une région très à droite. La ville n’est pas dotée d’une grande force en termes de population comme de conviction, mais il est important que des voix s’élèvent partout, pas qu’à Paris ».

    « On continue notre mobilisation, et on appellera à l’amplifier car il y a une profonde colère sociale dans le pays », promet Olivier Rosay, qui donne déjà rendez-vous « pour la grève du 5 novembre, car ce sont les travailleurs qui font tourner l’économie. Les salariés, les couches populaires, n’arrivent pas à joindre les deux bouts ».

    Mais une fois le cortège revenu à son point de départ, l’après-midi a pris une autre tournure. Un groupe d’environ 150 personnes, pour la plupart d’un âge peu avancé, a pris la direction du centre-ville. Il a été stoppé à hauteur du lycée Bonaparte, sur le boulevard de Strasbourg, par des tirs de grenades lacrymogènes des forces de l’ordre. La tension est montée et a définitivement franchi un cap après des lancés de feux d’artifice de manifestants dans leur direction. Sous les coups des charges policières couplées à l’usage des grenades lacrymogènes et de quelques tirs de flash-ball répondant aux jets de pierre, le groupe de manifestants restant, qui s’est étiolé au fur et à mesure, au contraire du dispositif policier, a reculé jusqu’au Pont du Las, dans un tango où chaque pas en avant en précédait deux en arrière. Encerclé sur l’avenue du XVe Corps, jonchée de feux de poubelle, il a fini par se disperser aux alentours de 19h.

    Aucune casse majeure n’est à déplorer. 64 personnes ont été interpellées, dont 20 placées en garde à vue. La préfecture dénombre deux blessés parmi les manifestants, autant chez les policiers. Un bilan heureusement modéré, ces derniers ayant « enlevé le matériel médical de certains collègues », relate Jody, une soignante bénévole. Cela, avant le début de la manifestation, au prétendu motif qu’elle n’était alors pas encore autorisée. Pas de quoi freiner la motivation de la jeune aide-soignante et militante, qui s’est mobilisée, comme d’autres, après avoir vu « les images des blessés et de soignants ciblés la semaine dernière ». Mais il faut croire que les pansements et le désinfectant peuvent troubler l’ordre public.

  • Usés, les policiers craignent la suite

    Usés, les policiers craignent la suite

    Une présence sur le terrain accrue et le recours à toutes les unités demandé par le ministère de l’Intérieur, du Raid à la BRI en passant par le GIGN et même l’armée. Pour assurer le maintien de l’ordre après le naufrage du 17 octobre, le gouvernement sort les muscles. Une pression supplémentaire sur des agents sursollicités et qui ne veulent plus y aller, inquiets pour leur intégrité physique, témoigne-t-on au sein de la police marseillaise.

    « Il y a eu beaucoup de blessés chez les CRS et mobiliser des policiers qui ne sont pas employés habituellement pour ça, c’est les mettre en danger », alerte Arnaud Blaise, délégué du syndicat Unité Police à la Division Nord. Et de rappeler le rôle de chacun : « Le Raid doit intervenir sur des missions à haut risque, les enquêteurs, eux, sont dans les bureaux, travaillent avec les dossiers. Ils ne sont pas employés pour le maintien de l’ordre. »

    Le manque de moyens est aussi matériel. « On va manquer de casques », lâche le syndicaliste. Aucune leçon n’a été tirée du 17 octobre, analyse-t-il. « On nous envoie au feu. Des collègues n’avaient jamais vu ça en 25 ans de police, ils m’ont dit “c’est la guerre, ils veulent nous tuer“. Et faute d’organisation, on nous donne des instructions trop tard », déplore-t-il. Pour lui, la situation a atteint le niveau « de violences urbaines », où seuls les CRS sont à même d’intervenir, avec « les BAC, les BST (Brigade spécialisée de terrain), bref les unités de voie publique à condition que les agents fassent des stages régulièrement. Ce n’est pas le cas ». Arnaud Blaise dénonce la « com’ » du ministre Laurent Nunez. « Ce qu’on demande, ce sont des actes pour les policiers qui servent la République, qui protègent les Français et qui sont contre la violence. On ne rentre pas dans la police pour frapper les gens », assène-t-il. Jouer la dissuasion, avec du « bleu partout », n’empêchera pas, selon lui, les casseurs. Une minorité « à qui on laisse la possibilité de faire du bruit », s’indigne-t-il, loin des revendications des Gilets jaunes ou des lycéens. Et de glisser, au passage, que la police nationale, « comme toute la fonction publique », a des requêtes aussi… Pas de doute, pour le syndicaliste, la solution sera aussi « politique ».