Tag: génocide

  • [Entretien] Serge Coutouris, CGT : « Un mouvement de grève historique sur cinq continents »

    [Entretien] Serge Coutouris, CGT : « Un mouvement de grève historique sur cinq continents »

    La Marseillaise : Quelles sont les raisons de ce mouvement de grève ?

    Serge Coutouris : Les travailleurs portuaires et dockers ont toujours refusé de participer aux guerres, car nous sommes fidèles à nos valeurs de paix, d’internationalisme et d’unité des travailleurs. Que ce soit pendant la guerre d’Indochine, du Vietnam, d’Algérie, d’Irak ou récemment d’Ukraine, notamment en refusant de charger ou décharger le matériel militaire, armes et munitions. Aujourd’hui, il y a un contexte où les conflits se multiplient et s’enlisent. Le capital tente, par tous les moyens, de s’approprier et de piller les richesses de certains pays. Et le génocide du peuple palestinien se poursuit dans le silence et la complaisance, non seulement des médias, mais aussi des instances internationales et des pouvoirs politiques. Notre fédération, depuis des années, a participé à de multiples rencontres avec des représentants de dockers d’autres pays. C’est le cas au sein d’EDC [European Dockworkers Council, instance européenne qui réunit des syndicats de dockers de plusieurs pays Ndlr], dont nous sommes adhérents et qui regroupe dix pays en Europe. Mais aussi en échangeant avec d’autres syndicats via des organisations internationales, comme la FSM [Fédération syndicale mondiale Ndlr] ou l’IDC [Conseil international des dockers Ndlr]. Tout cela a abouti à des rencontres à Athènes, Gênes et une majeure à Istanbul, le 8 mai dernier. De cette rencontre est sortie la Déclaration d’Istanbul, signée par des syndicats grecs, italiens, turcs, basques, marocains et chypriotes…

    La Marseillaise : Sur quoi porte cette déclaration ?

    S.C. : Cette déclaration porte sur quatre thèmes principaux : elle appelle à l’action contre les guerres et la militarisation, avec l’arrêt immédiat du génocide à Gaza, mais aussi à l’arrêt de la déréglementation et des attaques sur nos droits sociaux dans les ports et enfin, contre l’automatisation de nos métiers. Cette déclaration a permis au mouvement de grandir et de dépasser le cadre européen, elle a été signée par d’autres syndicats avec le temps. Enfin, EDC appelle aussi à la mobilisation ce 30 octobre, avec sa propre déclaration, mais qui fait écho à celle d’Istanbul et dont nous sommes également signataires. On est donc sur une coordination de lutte internationale historique. Ce qu’il se passe ce 30 octobre, c’est inédit. On a déjà eu des luttes communes avec des syndicats homologues européens, mais je n’ai pas souvenir d’une action de cette ampleur. Notre démarche concerne plus de 120 syndicats sur cinq continents qui se mobilisent, avec des formes diverses et variées. Dernièrement, des dockers irlandais, indiens, australiens, brésiliens et même états-uniens, se sont joints à l’appel.

    Qu’est-ce qui unit des dockers aussi éloignés géographiquement ?

    S.C. : On fait tous face à un ultralibéralisme sans foi ni loi. On voit bien que les attaques sont similaires d’un pays à un autre. Et les quatre thèmes de la Déclaration d’Istanbul ont des échos partout. Il y a une offensive réactionnaire et une montée du fascisme qui prône la guerre et gangrène la démocratie. Notre mouvement est motivé car dans beaucoup de pays, les travailleurs portuaires et dockers, tout comme les autres travailleurs, sont attaqués dans leurs droits et leurs libertés. L’actualité en France nous rappelle d’ailleurs nos heures les plus sombres : avec une répression policière contre les jeunes qui se soulèvent et des atteintes aux libertés. En parallèle, il y a une volonté du pouvoir à cibler certains ports, les militariser et les utiliser dans ce cadre. Ce qui est hors de question. Notre mouvement sert aussi à dire aux pouvoirs politiques français et européens : ne touchez pas à nos ports, ni à notre modèle social. Cela va d’ailleurs faire très mal au capital puisqu’on va perturber ou immobiliser les transports maritimes sur cinq continents.

    La CGT est plus que forte dans votre profession. Est-il nécessaire de disposer d’une telle organisation pour porter ce type de mouvement ? Et quel message adressez-vous au mouvement lycéen au regard du syndicalisme que vous pratiquez ?

    S.C. : Notre fédération représente 90% des travailleurs portuaires et dockers en France. Notre syndicalisme est fort et il s’est d’ailleurs renforcé puisqu’on a 87% de représentativité au niveau national. Grâce à cette représentativité, c’est la CGT qui pèse dans les négociations et l’on ne connaît pas la problématique d’organisations réformistes qui trahissent. Aujourd’hui, la jeunesse entre en action en réaction à un ultralibéralisme qui leur promet un avenir bien sombre : des salaires très bas, des libertés qui se restreignent de jour en jour, des inégalités sociales se creusent de plus en plus. Il est clair que les travailleurs doivent être aux côtés de cette jeunesse qui demande un monde meilleur. Notre mouvement du 30 octobre porte aussi sur ces sujets-là. Au-delà de la situation des ports, c’est aussi l’arrêt des politiques militaristes, agir pour l’arrêt du génocide… Notre organisation syndicale est de classe et de masse. Et ce qui est important ici, c’est le mot organisation. Si l’on veut obtenir satisfaction pour nos revendications, nous sommes convaincus qu’il faut s’organiser. Sans organisation, les mouvements populaires n’aboutissent pas, ils s’enlisent et ne permettent pas de trouver des réponses aux revendications. D’ailleurs, pour notre mouvement du 30, ce sont des organisations syndicales de multiples pays qui se sont parlé malgré nos différences, nos histoires et cultures de lutte différentes. Nous avons dépassé nos appartenances à nos organisations internationales et les divergences qu’il peut y avoir entre elles, pour que ça soit les syndicats qui soient à l’initiative de ce 30 octobre. Et cela permet à chacun de s’y inscrire.

  • [Entretien] Législatives en Israël, « une question de vie ou de mort »

    [Entretien] Législatives en Israël, « une question de vie ou de mort »

    Ce mardi, 7,3 millions d’Israéliens sont appelés aux urnes pour élire
    les 120
     députés de la Knesset. Ce scrutin, en un seul tour, est présenté comme un référendum pour ou contre Benjamin Netanyahu, le Premier ministre sortant. Ce dernier est donné au coude-à-coude
    avec le camp formé autour de son principal rival, le centriste de droite Gadi Eisenkot, ancien chef d’État-major. La Liste arabe unie, composée du parti communiste Hadash, le parti laïc Taal et du parti nationaliste Balad, peut faire pencher la majorité d’un côté ou de l’autre et ainsi empêcher Netanyahu de former un gouvernement.

    La Marseillaise : Comment s’est déroulée cette campagne durant laquelle on a tenté de vous mettre hors de course ?

    Ofer Cassif : Personne ne peut savoir quels seront les résultats, mais nous sommes optimistes. Nous avons fait de notre mieux, en parcourant le pays de long en large. Nous espérons que nombreux seront ceux qui iront voter pour la Liste commune, tant au sein de la population arabe que de la population juive démocratique. Tout le monde comprend que nous sommes à un carrefour, qu’il ne s’agit en réalité pas d’un carrefour en X mais en E : soit nous allons droit en enfer, soit nous commençons le changement. Nous en avons vraiment besoin, c’est plus urgent que jamais. Les fascistes et leurs collaborateurs ont tenté de nous empêcher de nous présenter. Nous n’abandonnons jamais. Nous poursuivons notre combat, la justice est de notre côté, nous continuons à lutter contre le fascisme et le racisme.

    « Aller droit en enfer », c’est maintenir Netanyahu au pouvoir ?

    O.C. : Un gouvernement dirigé par Netanyahu, poursuivra l’extermination du peuple palestinien. Au moment où l’on se parle, le génocide continue à Gaza, le nettoyage ethnique en Cisjordanie s’aggrave d’heure en heure. Et, avec cela, la persécution au sein même d’Israël, des citoyens palestiniens et, plus généralement, de ceux qui font entendre une voix alternative et critique à l’égard du gouvernement. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous interdire d’agir, pour nous réduire au silence. Il est donc évident que s’ils reprennent le pouvoir, ils achèveront leur œuvre, pour ainsi dire. Cela signifie un nettoyage ethnique total et l’extermination des Palestiniens, y compris au sein de l’État souverain d’Israël. Je n’exagère pas quand je dis que c’est une question de vie ou de mort. De toute évidence, nous avons besoin d’un changement de toute urgence. Le prochain gouvernement, même s’il est dirigé par Gadi Eisenkot, ne mettra pas fin à l’occupation, aux guerres et à la colonisation de la Syrie ou du Liban. Mais si nous sommes assez forts et que nous parvenons à exercer davantage de pression, alors il est certain que certains crimes vont cesser. Commençons par mettre fin au génocide à Gaza, par nous retirer de là-bas et démanteler les nids du terrorisme, à savoir les soi-disant « avant-postes ». Et bien sûr, mettre fin à l’assaut fasciste contre la société israélienne sur le plan intérieur. Ces mesures, le prochain gouvernement, s’il n’est pas dirigé par Netanyahu, pourrait les prendre.

    Le président américain Donald Trump lui a apporté son soutien.

    O.C. : Je trouve tout à fait normal qu’une merde trouve une autre merde à son goût (sic). Il a soutenu Milei, il a soutenu Bolsonaro, il a soutenu Orbán. Il a toujours soutenu la lie de l’humanité. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il le fasse encore une fois.

    Le coût de la vie est également l’un des enjeux de ce scrutin ?

    O.C. : Le coût de la vie en Israël est extrêmement élevé. Les prix des biens de première nécessité comme l’alimentation, le logement, l’éducation et les soins de santé, sont sans commune mesure avec ceux de la plupart des autres pays de l’OCDE, et même de certains qui n’en font pas partie. Cela inquiète beaucoup la population. Alors, pourquoi les gens en Israël, contrairement à ce qui se passe actuellement en Espagne, en France, et ailleurs, ne descendent-ils pas dans la rue ? Parce qu’ils sont totalement absorbés par les soi-disant questions de sécurité, du danger venant du Hamas et du Hezbollah. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce gouvernement, qui a toujours servi les capitalistes et les classes dirigeantes, souhaite entretenir cette situation de peur, de rage et de frustration, car cela détourne l’attention des masses des questions de classe liées au coût de la vie. Et ce, afin de la recentrer sur la survie élémentaire face au risque réel, telle que définit par le gouvernement et la plupart des partis d’opposition, à savoir les Palestiniens et les pays arabes voisins.

    Le système éducatif aussi est
    en déclin. Comment l’expliquer
     ?

    O.C. : Le système éducatif n’existe littéralement pas. C’est une combinaison de deux choses. Tout d’abord, dans la pratique, même si ce n’est pas toujours légal, les parents payent de plus en plus cher pour l’éducation de leurs enfants dès leur plus jeune âge. L’autre, c’est que l’État, s’implique de plus en plus dans le contenu de l’enseignement. Au lieu de rendre les jeunes Israéliens plus ouverts d’esprit et plus sceptiques, on leur fait un lavage de cerveau avec des absurdités nationalistes, racistes et colonialistes. Les jeunes Israéliens d’aujourd’hui comptent parmi les plus ignorants du soi-disant « monde occidental ». Ce n’était pas comme ça il y a 30 ans ou 40 ans. C’est beaucoup plus facile pour un dictateur de gouverner ses sujets s’ils sont ignorants.

  • Le droit international, boussole pour la paix

    Le droit international, boussole pour la paix

    Blocages politiques, impuissance face aux grands conflits mondiaux, réformes impossibles, difficultés financières… Créée en 1945 pour maintenir la paix et la sécurité internationales, l’Organisation des Nations unies (ONU) traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. « En tant qu’institution, elle est en danger », constate avec inquiétude Michel Dolot, porte-parole du Mouvement de la paix des Bouches-du-Rhône. Lors d’un forum qui s’est tenu vendredi, veille du congrès national de l’organisation ces 10 et 11 octobre, chercheurs, universitaires, diplomates et responsables d’ONG se sont réunis autour d’une question volontairement provocatrice : « Et si l’ONU n’existait pas ? » Objectif de la journée : disséquer les blocages du droit international, jeter les bases d’un nouveau multilatéralisme et inviter la société civile à se mobiliser.

    Raphaëlle Maison, professeure de droit international public à l’Université Paris-Saclay, dit avoir une « très grande difficulté à défendre l’ONU », devant un tableau qu’elle qualifie de « cauchemardesque ». Elle et son collègue, le professeur de sciences politiques à l’Université Bourgogne-Europe à Dijon et chercheur au Centre de recherche et d’étude en droit et science politique, Raphaël Porteilla, sont sans appel : « La politique a trahi les idéaux de la Charte des Nations unies. »

    Et d’illustrer. Dans la résolution 2 803 du 17 novembre 2025, le Conseil de sécurité reprend le premier point du plan Trump pour Gaza, qui vise, selon Raphaëlle Maison, à « effacer les traces du génocide, en tirer profit et rééduquer les survivants afin qu’ils oublient leur histoire ». Le 11 mars 2026, quelques jours après l’opération conjointe américano-israélienne en Iran, le même organe de l’ONU dénonce « les attaques inacceptables perpétrées par la République islamique (…) contre les territoires de l’Arabie saoudite, de Bahreïn, des Émirats arabes unis, du Koweït, d’Oman, du Qatar et de la Jordanie et considère que ces actes portent atteinte au droit international », omettant de mentionner les frappes aériennes des deux membres permanents du Conseil de sécurité. Raphaëlle Maison dénonce une « inversion du réel ».

    L’Assemblée générale des Nations unies n’est pas en reste. Le 24 septembre, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, suspecté de crimes de guerre, y prend la parole malgré le mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale en novembre 2024. « Quelques jours avant, le président états-unien faisait publiquement part de son choix possible d’annihiler l’Iran », poursuit-elle. « Le crime est désormais revendiqué à l’Assemblée générale des Nations unies, alors que le recours à la force et la menace de recours à la force sont interdits par la Charte. Les propos de Donald Trump sont une sorte de profanation. » Pour Raphaël Porteilla, « tout ça montre que le monde continue d’être structuré par des hiérarchies coloniales, raciales, et expose de manière assez crue un ordre juridique international impérialiste ». Il ajoute : « Il y a des règles, mais il y a la souveraineté des États, c’est-à-dire leurs intérêts individuels, et ces intérêts priment sur les règles internationales. Cinq peuvent décider du sort des résolutions. »

    Le patrimoine juridique

    de l’humanité

    Face aux « dérives politiques des institutions » de l’ONU et notamment du Conseil de sécurité, Raphaëlle Maison appelle à revenir au texte de la Charte, qui constitue « le patrimoine juridique de l’humanité », et à une évolution coutumière de ce texte pour renforcer le rôle de l’Assemblée générale.

    L’enseignante propose par ailleurs quelques pistes : abolir le Conseil de la paix pour Gaza ; promouvoir le recours à la Cour internationale de justice pour le règlement des différends ; ne pas céder à la propagande de guerre, « cette guerre contre le terrorisme qui justifie tout » ; réaffirmer l’égalité en droit des États, le principe de non-ingérence et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

    Peuples dont il est question en préambule de la Charte : « Nous, peuples des Nations unies (…) ». Raphaël Porteilla croit « que les citoyens ont quelque chose à dire et ce sont eux, que ce soit dans la rue ou à travers les urnes, qui vont pouvoir demander aux gouvernants de respecter ceux pour quoi ils ont été élus », bien que la paix soit la grande absente des programmes. Face à l’impérialisme, le politologue pousse à trois gestes individuels : conserver la faculté de s’indigner ; se former au droit international pour débloquer le verrouillage de l’information ; et enfin s’engager pour donner du sens à l’indignation.

    Il assène : « Pour moi, le droit international reste la boussole sur laquelle on doit se fonder pour construire l’avenir des générations futures. Sans ce droit international, imparfait, incomplet, critiquable et réformable, sans cette base de valeurs qui sont les principes de la Charte, l’anarchie reviendra et elle guette avec une odeur guerrière et de suprémacisme nauséabond. Il nous faut nous lever ensemble. »

  • La Course pour la Mémoire continue de transmettre au plus grand nombre

    La Course pour la Mémoire continue de transmettre au plus grand nombre

    Toujours debout, comme le chante Renaud. L’association Courir pour la Mémoire (CPLM) a repris à son compte cette expression engagée pour en faire le slogan de la 10e édition de la course pour la mémoire, en hommage aux victimes des génocides et pour lutter contre le négationnisme.

    L’événement se tiendra le dimanche 18 octobre à partir de 8h45, avec la présence de l’ancien champion du monde 1998 Youri Djorkaeff comme parrain. « C’est une édition que l’on a voulue marquante, parce qu’un anniversaire, ça se fête, avec un nouveau parcours », souligne le président, Gérard Kirkorian.

    « Le départ se fera au niveau du stade nautique Florence-Arthaud et le peloton prendra la direction de Malmousque, via la corniche Kennedy. Ceux qui s’élanceront sur le 5 km feront une boucle et ceux sur le 10 km enchaîneront avec un deuxième tour », détaille Aurélie Cisneros, coordinatrice de la course. 1 500 coureurs et marcheurs sont déjà inscrits, laissant espérer un nouveau record après les 2 000 participants historiques atteints l’an dernier.

    Inspiré par Manouchian

    Inscrite au sein du mois de l’inclusion aux côtés de Marseille en rose, l’Algernon et Marseille-Cassis, la Course pour la Mémoire a toujours eu « un esprit de résistance », inspiré par Missak Manouchian, militant communiste et résistant fusillé au Mont Valérien pour avoir défendu la France contre l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale. « Il faut toujours se battre pour rappeler ce message de paix et de vivre-ensemble », insiste le président d’honneur Pascal Chamassian, attaché à la dimension sociale de la course.

  • Les rafles de 1943 à Marseille, un crime contre l’Humanité

    Les rafles de 1943 à Marseille, un crime contre l’Humanité

    « La rafle menée à Marseille dans le quartier Saint-Jean les 23 et 24 janvier 1943, ainsi que le pillage et la destruction du quartier dès février 1943, caractérisent indubitablement des crimes contre l’humanité au sens de la charte du tribunal militaire international de Nuremberg applicable aux crimes commis durant la Seconde Guerre mondiale » a solennellement exprimé mercredi le Procureur national antiterroriste (PNAT), Olivier Christen, devant plus de 70 victimes et descendants de victimes réunis au Palais Monthyon avec le collectif Saint-Jean et les avocats, Me Pascal Luongo et Me Michel Pautot.

    Le Procureur national a été accueilli par Olivier Leurent, le président du tribunal judiciaire qui a présidé en 2014 le premier procès à Paris du génocide des Tutsi au Rwanda. « La reconnaissance des crimes est essentielle et l’attente des victimes est légitime d’une justice intemporelle et surtout imprescriptible. Le devoir de mémoire est plus que nécessaire car l’oubli et l’ignorance sont la porte ouverte au renouvellement des crimes contre l’humanité. » Marseillais de naissance au sein d’une famille italienne, le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone, a dit combien il était important « que la vérité soit établie sur ces faits terribles commis à Marseille. »

    Une reconnaissance, un classement sans suite

    Il y avait une dimension symbolique forte pour le PNAT à venir ici-même énoncer solennellement que « des persécutions, déportations et autres actes inhumains ont été commis à Marseille à l’encontre d’un groupe de population civile expressément ciblé pour des motifs politiques, raciaux ou religieux ». Qu’en outre cette tragédie a été perpétrée « dans le cadre d’un plan concerté au nom d’un état pratiquant une politique hégémonique idéologique, la rafle ayant été menée conjointement par les forces allemandes et françaises à l’instigation des plus hautes autorités SS. »

    Olivier Christen a salué le travail d’investigation notamment archivistique mené par les gendarmes de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH) dirigé par le colonel Nicolas Philippotin, présent mercredi. 22 victimes de 20 familles ont été entendues. 17 personnes ont souhaité porter plainte pour crime contre l’humanité.

    Les enquêteurs ont identifié les 12 000 membres des forces de police et de gendarmerie françaises mobilisés pour la rafle et ont identifié 150 noms dans la liste des 100 000 collaborationnistes. « Pour celles encore vivante, il n’a pas été possible d’établir leur implication précise » a dit Olivier Christen. Les recherches en Allemagne pour retrouver des personnes n’ont pas abouti. Si la juste qualification juridique des crimes est posée, « la procédure a été classée sans suite, en l’absence de responsables pénalement poursuivables identifiés 83 ans après les faits » n’a pu que conclure le Procureur national.

    Pour autant les responsables sont connus. Heinrich Himmler, le ministre de l’Intérieur du IIIe Reich qui a donné l’ordre. Karl Olberg, le chef de la SS en France, qui écrit que « l’autorité allemande veut nettoyer de tous les indésirables les vieux quartiers et les détruire par la mine et le feu. » Sont aussi responsables Bernhard Griese, le chef des SS, Rolf Müller, le chef de la Gestapo à Marseille, René Bousquet, le chef de la police de Vichy, Antoine Lemoine, le préfet de Région, Pierre Barraud, l’administrateur provisoire de Marseille sous tutelle. Tous posent sur le même cliché pris à l’Hôtel de Ville le 23 janvier 1943 au terme de la dernière conférence préparatoire à l’Opération Sultan.

    Le maire de Marseille, Benoit Payan, voit dans cette reconnaissance « le résultat de décennies de lutte pour la mémoire de Marseille. Merci à l’ensemble des familles et associations mobilisées dans ce combat pour la Justice et la mémoire des victimes trop longtemps oubliées. Marseille se souvient. »

    « Ce travail de mémoire résonne avec une force particulière auourd’hui. À l’heure où l’extrême droite progresse et où le Rassemblement national cherche à se détacher de l’histoire du Front national, nous ne pouvons pas effacer d’où vient ce parti, fondé notamment avec d’anciens Waffen-SS », souligne pour sa part le sénateur communiste Jérémy Bacchi.

    Après deux heures de restitutions pédagogiques des 7 années d’enquête pénale et d’échanges avec quelques rescapés et de nombreux descendants de victimes, le Procureur national antiterroriste, Olivier Christen, a pris la parole vers midi pour annoncer officiellement la reconnaissance par la justice du crime contre l’humanité. PHOTO D.C.

  • À Marseille, les lycéens cultivent la mémoire de l’Arménie

    À Marseille, les lycéens cultivent la mémoire de l’Arménie

    L’Histoire est condamnée à se répéter si l’on ne retient pas les erreurs du passé », nous préviennent Youssef et Quentin, élèves en 1ère, qui tenaient à prononcer quelques mots à l’occasion d’une cérémonie visant à honorer la mémoire des victimes du génocide arménien. « Un outil face à l’oubli, face aux idées extrêmes, il s’agit d’accomplir notre devoir de citoyen », explique Youssef devant une assemblée franco-arménienne. Dans un climat fraternel, ils profitent également de l’occasion pour souhaiter la bienvenue aux lycéens d’Erevan, la capitale arménienne. « Rien de plus beau que deux peuples qui se rencontrent sans se craindre, rien de plus humain que le vivre-ensemble », se réjouit Quentin.

    La curiosité au cœur

    des échanges

    Concrétisé en 2024, ce programme d’échange franco-arménien représente une opportunité exceptionnelle pour ces lycéens. « Pour certains, c’est le voyage le plus important de leur vie, ils rencontrent des jeunes de leur âge mais avec une histoire différente, ça les touche beaucoup », rapporte Rose Guiragossian, professeure d’histoire-géographie au lycée Nelson-Mandela. Accompagnés par les lycéens marseillais, les élèves arméniens vont découvrir cette semaine le patrimoine culturel de la région.

  • [Entretien] Olivier Faure : « Pour la droite, la question salariale n’existe pas »

    [Entretien] Olivier Faure : « Pour la droite, la question salariale n’existe pas »

    La Marseillaise : Quels enseignements tirez-vous de ce premier débat ?

    Olivier Faure : La primaire est lancée, il y aura deux autres débats, et l’audience de près de 4,6 millions de spectateurs en cumulé, montre un intérêt pour le choix du candidat socialiste. J’attends les prochains rendez-vous avec impatience pour continuer à dérouler mes propositions.

    Les échanges ont révélé des divergences sur LFI, l’Ukraine, la Palestine… Elles sont compatibles avec cette candidature commune ?

    O. F. : Je ne désespère pas de convaincre ceux qui ne partagent pas encore mon point de vue. Mais les perdants se sont engagés à se retirer et se ranger derrière celui qui l’a emporté.

    Selon l’issue ce sera compliqué de réunir les gauches aux législatives ?

    O. F. : Le Parti socialiste décidera seul de ce qu’il fait aux législatives. Aucun point de vue extérieur ne s’impose à nous. Personne ne connaît le contexte des législatives après la présidentielle. La question sera tranchée le moment venu. Moi je me bats pour la victoire.

    Vous défendez le rassemblement des gauches tout en prenant vos distances avec Jean-Luc Mélenchon. Où placez-vous cette ligne rouge ?

    O. F. : Je suis candidat à la présidence de la République. Je suis en concurrence avec Jean-Luc Mélenchon. Mais contrairement à Raphaël Glucksmann ou Jérôme Guedj je ne passe pas ma vie à me définir par rapport à lui. Il n’est pas candidat à notre primaire. Le moment venu lorsque j’aurai gagné la primaire j’assumerai les désaccords de fond qui justifient une candidature distincte de la sienne. Sur son deux poids deux mesures, quand il est un soutien du peuple palestinien – et je partage cette nécessité par rapport à l’obligation morale de prévention des génocides – mais soutient du bout des lèvres la résistance ukrainienne, le peuple Ouïghour ou Taïwanais. Je pourrais multiplier les exemples comme lorsqu’il rentre dans des logiques complotistes et antisémites en prétendant que le gouvernement est sous l’emprise du Crif, lorsqu’il évoque une nécessaire bifurcation écologique mais veut rouvrir le gazoduc Nord Stream avec la Russie…

    Ces divergences ont remplacé les questions économiques qui opposent les candidats de la primaire ?

    O. F. : Non, il y a d’autres sujets qui n’ont pas pu être évoqués. Je ne comprends pas que lorsqu’on parle de pouvoir d’achat, un homme de gauche se confonde avec ce que propose la droite. Pour la droite, la question salariale n’existe pas : si le pouvoir d’achat baisse, il faut se tourner exclusivement vers l’État, soit en baissant les impôts de ceux qui en payent, soit en rapprochant le net du brut. Mais c’est la retraite du salarié, sa protection contre la maladie ou le chômage qu’on atrophie. C’est aux entreprises d’augmenter les salaires et je plaide pour un salaire anti-inflation garanti, indexé sur l’inflation jusqu’au salaire médian.

    L’État, lui, doit agir sur le reste à vivre. C’est les politiques en faveur du logement notamment. Nous devons redonner un souffle au mouvement HLM et protéger les locataires en mettant en place un bouclier logement qui permette de ne jamais consacrer plus de 30% de ses revenus à son loyer. Ça suppose d’encadrer les loyers et le foncier. Et puis, sur le plan de l’alimentation, je plaide pour une Sécurité sociale alimentaire.

    Quelle mesure vous distingue le mieux de Raphaël Glucksmann ?

    O. F. : Je ne cherche pas à me distinguer mais à affirmer des positions et être un repère fiable et clair. Sur l’abrogation de la réforme Borne, je suis clair. Sur le Smic je dis qu’il faut le porter à 1 700 euros net. Je refuse la TVA sociale. Je ne pratique pas les doubles standards. Sur Gaza, il y a une faute morale à ne pas nommer un génocide alors que nous avons ensemble plaidé la reconnaissance du génocide des Ouïghours.

    Un dernier mot sur votre déplacement à Marseille ?

    O. F. : Je viens participer à un débat présidentiel au Vélodrome sur l’intelligence artificielle. C’est un des plus grands défis – avec la lutte contre le dérèglement climatique – que l’humanité doit affronter depuis Adam et Ève. Nous avons besoin de l’encadrer. Elle a des conséquences sur nos vies, notre travail, la création et la destruction d’emplois, notre démocratie, notre environnement. Puisque le pape Léon XIV est en France, il faut lire son encyclique, Magnifica Humanitas, où il dénonce la concentration des pouvoirs entre les mains d’acteurs privés transnationaux qui redéfinissent seuls les conditions d’accès à la vie publique. Il a lui-même appelé à désarmer l’intelligence artificielle, à la soustraire du monopole et à l’empêcher de dominer l’humain. Nous en sommes là. Ne laissons pas à quelques démiurges le choix de notre destin.

  • À Montpellier, le cri d’alerte d’un militant pacifique palestinien

    À Montpellier, le cri d’alerte d’un militant pacifique palestinien

    Il devait être accompagné de Mahmoud Zwahre. Son homologue militant et chercheur ayant dû rentrer précipitamment en Palestine en raison du décès de son neveu, Mohammed Khatib a livré seul son témoignage, mercredi 9 septembre, salle Pelloutier à Montpellier. La veille face à la presse locale, ce militant cofondateur du Comité de coordination de la lutte populaire (PSCC) avait donné un premier récit glaçant.

    En compagnie de militants de l’AFPS 34, il décrit les deux stratégies distinctes de l’État d’Israël. D’un côté, la « terreur à Gaza » où les frappes de l’armée israélienne se poursuivent malgré l’accord de cessez-le-feu, ce qui a déjà coûté la vie au moins 73 600 civils (hors disparus). « 74 200 enfants de moins de 5 ans ont besoin d’un traitement, 24 600 femmes enceintes souffrent de malnutrition aiguë. C’est orchestré car seuls 200 camions par jour entrent à Gaza au lieu des 600 autorisés », dénonce Évelyne Duval (AFPS).

    De l’autre côté, en Cisjordanie, M. Khatib pointe une logique de « transplantation méthodique » des populations. « L’armée israélienne n’intervient pas directement, si ce n’est pour faciliter aux colons israéliens l’accès aux terres occupées. » Une opération de longue haleine destinée selon lui à « anéantir les conditions de vie des Palestiniens et les pousser à l’exil ». Du côté d’Al Maghayer, à l’est de Ramallah, 27 communautés ont été détruites, assure-t-il.

    Le militant raconte comment les colons armés s’en prennent à des Palestiniens isolés, notamment des paysans dans des fermes qu’ils s’approprient. « Ils attaquent les maisons, en portant des coups, parfois en assassinant, choisissent un terrain et font du pâturage. » Afin de coordonner les déplacements des colons, des routes interdites aux Palestiniens ont été construites entre les villages occupés. En octobre, débutera la cueillette des olives. Mohammed redoute le « châtiment des colons » et de nouveaux « morts » car « les Palestiniens ne renonceront jamais à leurs vergers ». C’est pourquoi il appelle les militants internationaux à se mobiliser. « Quand ils sont présents aux côtés des familles, les colons ne se comportent pas pareil. »

    Dans les villes, les populations sont peu à peu confinées. Et la violence fait là aussi son apparition. « L’ambassadeur des USA prétend que ce sont des opérations isolées alors qu’il s’agit d’une stratégie au plus haut sommet de l’État. Le but est d’annexer les terres et changer le statut juridique de la Cisjordanie. »

    De sombres projets contre lesquels résistent les militants non armés du PSCC. Depuis son village de Bil’in, Mohammed et les siens organisent régulièrement des manifestations culturelles, parfois sous les traits de personnages d’Avatar pour dire la résistance non violente. Dès 2004, c’est elle qui avait permis la conservation de villages que l’édification d’un mur d’apartheid devait confisquer au profit d’Israël, la Cour suprême israélienne ayant donné raison à ce village frontalier. Aujourd’hui, le PSCC mène des actions de reconstruction et d’entraide appelées « Faz3a ». « On essaie d’amener l’eau, l’électricité, d’éviter les démolitions de maisons », explique-t-il.

    S’il n’attend pas grand-chose des élections législatives israéliennes du 27 octobre, il est convaincu que « le départ du gouvernement d’extrême droite de B. Netanyahou faciliterait les procédures ». Car depuis le 7 octobre 2023, Israël ne reconnaît plus le droit international. Pourtant condamnée par la Cour internationale de justice et rappelé à l’ordre par l’ONU, « elle ne rend plus de comptes », grâce à la protection américaine de l’allié Donald Trump.

    Voilà pourquoi, en plus de leur courage, les militants du PSCC comptent sur un sursaut de la communauté internationale, dont la France. « L’Europe est incapable de prendre des décisions, elle doit réagir ». De son côté, Mohammed ne lâchera pas. « Il y aura des martyrs mais notre maintien sur le territoire est notre outil de résistance. » Et Robert Kissous (AFPS 34) de conclure : « En 3 ans, plus d’un millier de Palestiniens ont été tués en Cisjordanie. Il faut empêcher ce nettoyage ethnique, retrouver la possibilité d’un État palestinien et le droit du peuple à s’autodéterminer. »

  • « Toutes les tensions au Moyen-Orient mènent à la Palestine »

    « Toutes les tensions au Moyen-Orient mènent à la Palestine »

    La Marseillaise : Pourquoi cette région du monde qu’est le Moyen-Orient est-elle si souvent à feu et à sang ?

    Pierre Barbancey : Les grandes puissances occidentales n’ont jamais voulu comprendre une chose essentielle : sans résolution de la question palestinienne, c’est-à-dire le droit du peuple a son autodétermination, il n’y a pas de paix possible au Moyen-Orient. C’est ce qu’on voit dans l’actualité : toutes les tensions, tous les chemins mènent à la Palestine. Deux acteurs que sont les États-Unis et Israël se tiennent la main dans ce contexte, chacun avec ses buts propres, mais ils se retrouvent sur ce parcours.

    Quels sont les intérêts communs des États-Unis et d’Israël ?

    P.B. : Les États-Unis veulent la stabilité au Moyen-Orient par intérêt économique face à la Chine. Cette région leur est essentielle : 20% du pétrole et gaz mondial y transitent par le détroit d’Ormuz. C’est énorme. Les États-Unis ont besoin d’alliés, quel que soit le régime, qui travaillent sur une même longueur d’onde politique et économique. Cela passe par faire tomber les dirigeants des pays qui ne sont pas en phase avec eux, comme en Irak, en Syrie, en Libye, ou maintenant l’Iran, et on peut craindre pour l’Algérie. Ça vaut aussi pour les organisations et les milices comme le Hezbollah ou les Houthis. Dans ce jeu d’alliances, Washington est obligé de composer avec ceux qui refusent les accords diplomatiques avec Israël. Et depuis la chute de Saddam Hussein [Irak], la place du leadership régional est à prendre, on voit l’Iran et l’Arabie saoudite s’y essayer, comme la Turquie qui est un pays musulman non arabe. Israël postule aussi à ce titre, et c’est là qu’on voit les intérêts israéliens et états-uniens se retrouver.

    Comment Israël agit-il pour prendre ce leadership régional ?

    P.B. : Netanyahou applique le concept du Grand Israël : donc génocide à Gaza et nettoyage ethnique en Cisjordanie. Ses colons ne sont pas juste des terroristes isolés mais rentrent dans le cadre de la stratégie du gouvernement israélien. Cela déborde sur le Liban et la Syrie, car au lendemain de la chute de Bachar al Assad [Syrie], Israël a avancé sur le plateau du Golan occupé depuis 1967, et a repris depuis quelques jours. Ça rejoint la volonté des États-Unis de faire tomber les opposants pour mettre en place des régimes affaiblis, comme en Syrie, tandis que Trump fait d’Erdogan [Turquie] son grand ami. La Palestine est reléguée à l’arrière-plan, bien que revenue sur le devant depuis le 7 octobre avec plus de 70 000 morts recensés, plus d’un millier de Palestiniens tués en Cisjordanie, et des milliers sont dans les geôles israéliennes.

    Ce tableau traduit-il une nouvelle polarisation mondiale ?

    P.B. : Tout est lié, quand on parle énergie, pétrole et gaz. Depuis la disparition de l’URSS, il n’y a plus de guerre froide. Il y a des guerres d’influence, mais la nouveauté est qu’on peut retrouver des pays alliés sur une question mais pas sur une autre, les camps ne sont pas figés. Les Européens et les États-Unis ne veulent plus dépendre du gaz russe, il leur faut passer par le Golfe. C’était au cœur des discussions du sommet du G20 en Inde en 2023, où ils ont défini ces nouvelles routes, en concurrence avec la Route de la soie chinoise. Netanyahu y a présenté le nouveau Moyen-Orient, sans la Palestine, et la nouvelle voie qu’il a montré passe… par Israël. De l’autre côté, l’Iran fournissait des drones à la Russie, et malgré les embargos, la Chine continue de s’y approvisionner, dans un bras de fer avec Trump. La stratégie de guerre commerciale a été présentée comme alternative à la guerre létale, Trump parlait de 6 semaines, on en est à 3 mois. Depuis quelques jours les affrontements ont repris, prennent de l’ampleur, et touchent les civils iraniens. Et bientôt certainement la Jordanie.

    Assiste-t-on à un élargissement des conflits au niveau mondial ?

    P.B. : Dans un tel contexte, ces nouveaux paramètres amènent de nouveaux comportements, de nouvelles alliances, et tout n’est pas linéaire au fond. Jusqu’où cela peut aller ? Il y a des peuples derrière ces calculs, mais on leur demande assez peu ce qu’ils pensent.

  • [Portrait] Christoph Wiesner, directeur des Rencontres Photographiques d’Arles

    [Portrait] Christoph Wiesner, directeur des Rencontres Photographiques d’Arles

    Pour fendre les conventions et l’armure d’une conversation, obtenir des détails un tant soit peu inédits, la tâche de l’intervieweur-portraitiste est quelquefois laborieuse. Les appartenances profondes de ce profil franco-allemand échappent aux définitions. Le personnage public de Christoph Weisner affiche la robustesse et la bonne humeur d’un cycliste d’autrefois, par exemple Rudi Altig ; il incarne tout aussi bien le retrait et l’élégance d’un cousin de Max Ernst. L’impeccable culture de cet ancien étudiant de l’École du Louvre qui cite dans ses éditoriaux Edouard Glissant, Didi-Hubermann ou Pasolini, n’est pas intimidante. Il ne reçoit pas dans son bureau de directeur, préfère retrouver ses interlocuteurs sous les platanes, rue du Docteur Fanton, dans la cour intérieure du bâtiment des Rencontres.

    À côté des thématiques des récentes années – écologie, minorités sexuelles, post-colonialisme – et des noms déjà connus, souvent féminins, mis à l’honneur pendant les Rencontres qu’il a dirigées
    – Berenice Abbott, Sophie Calle, Nan Goldin, Lee Miller, Sabine Weiss – quelques indices singuliers surviennent quand il évoque ses expériences arlésiennes les plus marquantes. En sus des joies qu’il vient d’éprouver en demandant à Harry Gruyaert de redistribuer autrement la magie de ses vues urbaines ou bien en convainquant, au terme de trois séjours à New York, une photographe de 93 ans, Martine Barrat pour qu’elle réalise ce qui risque d’être son ultime grande exposition, Christoph Wiesner pointe parmi ses plus vives émotions une soirée de juillet 2024 pendant laquelle la photographe japonaise Ishiuchi Miyako recevait le Prix Women in motion. 77 ans sobrement assumés, cette dame s’était habillée avec le kimono traditionnel d’une amie de sa mère, victime de l’explosion atomique d’Hiroshima. Tandis qu’en bande passante, on apercevait les lumineuses polychromies de ses photos qui remémorent les empreintes et les plis des vêtements déposés au Mémorial de la Paix, une interprète traduisait ses commentaires. Avec la force de ses images, Miyako faisait comprendre que le présent d’une photographie révèle souvent les deuils et l’irréversible distance qui nous séparent du passé. Simultanément l’infime tremblement ou bien la surface d’une photo rendent visible la remontée de traces et d’indices proches de l’invisible.

    Les charges de travail de cet homme-orchestre sont complexes. Avec un simple claquement de doigts, on ne peut pas demander à Christoph Wiesner d’avoir la capacité d’invention du beaucoup plus jeune Festival du Dessin d’Arles de Fréderic Pajak dont l’équipe vient d’enregistrer en avril-mai, loin des chaleurs de l’été, à l’occasion de sa quatrième édition, un merveilleux et fervent succès. Dans une institution comme les Rencontres d’Arles, les héritages sont contraignants, le comptage des billets d’entrée (175 000 visiteurs, l’an dernier) est déterminant. Les recettes du Festival équilibrent la moitié du budget: la seconde moitié, ce sont pour 20% les mécènes, et puis 30% de subventions. Depuis 2013, les voies tracées par l’ancien directeur François Hébel et son scénographe Olivier Etcheverry sont reconduites; la juxtaposition des 47 expositions d’une programmation polyphonique susceptible de cocher la plupart des cases de l’air du temps, n’est pas foncièrement cohérente.

    Des Rencontres qui n’oublient pas les urgences du présent

    La cible principale reste le maintien d’une plate-forme qui, depuis les miracles survenus dès 1970 grâce aux tenaces intuitions de Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier, aura fait d’une sous-préfecture de 52 000 habitants la capitale mondiale de la photo. Le pôle d’attraction majeur, ce sont les Rencontres professionnelles de la première semaine qui dénombrent cette année grand public compris, les passages de 22 000 passionnés, artistes, collectionneurs ou bien éditeurs. Qu’ils reviennent et se renouvellent est l’espoir de l’équipe des Rencontres qui ne pourra pas offrir en 2027 à la curiosité d’un public averti uniquement quelques lucioles, des relectures ainsi que la restitution d’un incontournable Bicentenaire de la Photographie. La guerre en Ukraine et le génocide de Gaza pourraient révéler une nouvelle génération de photographes. Sans trop d’illusions on forme des vœux pour que surgissent des créateurs qu’Arles découvrirait: ils seraient les équivalents inattendus d’Edward Weston, de Duane Michaels ou bien de Martin Parr.