Tag: frontières

  • [Entretien] Lucille Guenier : « Nos protocoles de sécurité ont été renforcés »

    [Entretien] Lucille Guenier : « Nos protocoles de sécurité ont été renforcés »

    La Marseillaise : Vous étiez à bord de l’Ocean Viking lorsque le navire a été attaqué par des gardes-côtes libyens. Pouvez-vous revenir sur les évènements ?

    Lucille Guenier : J’étais à bord, comme la plupart des équipes actuellement en mer, le jour de l’attaque. Les gardes-côtes libyens ont tiré sur notre bateau depuis le leur, de classe Corrubia, donc beaucoup plus petit, rapide et agile que le nôtre. Il n’y a pas eu d’abordage [assaut mené par un équipage pour monter à bord d’un autre navire, ndlr], mais c’était le risque. Depuis un an que l’attaque a eu lieu, aucune condamnation n’a été prononcée [malgré la plainte déposée par SOS Méditerranée, ndlr]. Les gardes-côtes libyens sont dans une totale impunité. Ils sont encore actifs. Il y a quelques semaines, nous avons même croisé le patrouilleur [navire des gardes-côtes], qui nous avait tiré dessus l’an dernier. Le constat aujourd’hui, après un an, c’est que rien n’a changé. Au contraire, les choses ont empiré. Ça a été un tournant pour nous en tant que personnel (…) mais pas au niveau politique. Ça n’a engendré aucune conséquence. Au contraire, le soutien aux gardes-côtes libyens par l’Union Européenne s’est amplifié.

    Vous parlez d’un tournant pour le personnel. Pouvez-vous en dire plus ?

    L.G. : D’abord, s’il n’y a eu aucune blessure physique, il y a eu des conséquences psychologiques. L’organisation a donc dû accompagner les équipes pour qu’elles puissent ensuite repartir en mer. Les opérations se sont arrêtées pendant quatre mois. Après, bien sûr, les protocoles de sécurité ont été renforcés et sont désormais beaucoup plus stricts. Il a fallu s’adapter au contexte et au fait que potentiellement, en faisant des sauvetages en mer, il était possible de se retrouver face à des gens qui tiennent des kalachnikovs alors que tout ce dont on dispose, nous, ce sont des gilets sauvetage. On a donc dû adapter nos protocoles de sécurité, accompagner le personnel navigant qui a été victime de cette attaque mais aussi celui qui ne l’a pas été et qui sait dorénavant que quand il opère en Méditerranée centrale, sur un terrain qui, a priori, n’est pas un terrain de guerre, il peut se retrouver sous la menace des balles.

    Avez-vous recueilli des témoignages de réfugiés d’interpellations violentes ?

    L.G. : Oui, très souvent. Les personnes qu’on secourt ont souvent essayé plusieurs fois de traverser la Méditerranée centrale. Elles se font intercepter par des gardes-côtes libyens puis sont, en général, ramenées dans des prisons informelles où elles sont torturées ou rançonnées pour pouvoir sortir. Il y a tout un système de collusion entre les gardes-côtes libyens, les passeurs et les trafiquants de traite humaine. C’est documenté par des journalistes, mais aussi par de récents rapports des Nations Unies. Et ces gardes-côtes sont en partie financés par l’Union européenne, dans le cadre d’une politique d’externalisation des frontières. Des bateaux leur ont notamment été fournis par l’Italie.

    Si cette situation ne cesse pas, si le soutien aux gardes-côtes libyens continue, d’abord les gens vont continuer de périr en Méditerranée, et ensuite, un jour, des personnels d’ONG, qui essaient de porter assistance à ces personnes, seront blessés ou perdront leur vie.

    Entretien réalisé par Margot Milhaud

  • Le drame humain de Ceuta et son instrumentalisation

    Le drame humain de Ceuta et son instrumentalisation

    Les images de Ceuta sont insoutenables et les réactions politiques face à ce véritable drame humain, abjectes. Comment rester de marbre face au désespoir qui a conduit des dizaines de milliers de marocains, d’exilés subsahariens, à braver la mer, les barbelés, les armes, une mort certaine, pour tenter de rejoindre un bout d’Europe en quête d’un avenir meilleur ? Des questions restent en suspens quant aux conditions qui ont permis à plus de 60 000 personnes de franchir cette frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole.

    Rapidement, l’internationale brune a instrumentalisé ce drame pour servir son idéologie raciste et xénophobe, Giorgia Meloni en tête. La présidente d’extrême droite du Conseil italien a appelé à suspendre l’Espagne de l’espace Schengen, rejointe par son homologue danoise la sociale-démocrate Mette Frederiksen, défenseure d’une politique migratoire ultra-restrictive. Et ce, alors que Ceuta n’appartient pas par dérogation à cet espace de libre circulation… La désinformation au plus haut sommet des États. Face à cela, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a demandé ce mardi la tenue d’une réunion des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne qui se tiendra en visioconférence.

    Attaqué de toutes parts, le chef de gouvernement socialiste a accusé les réseaux de traite d’être humains d’avoir organisé ces arrivées massives et renforcé la sécurité sur le territoire en déployant une barrière flottante. Sur les réseaux sociaux, les comptes qui avaient annoncé que les frontières étaient ouvertes ont mystérieusement disparu.

    72 morts selon Madrid, 11 corps récupérés par Rabat

    Dans son éditorial de ce lundi, le premier quotidien d’Espagne El País (centre gauche) titre : « Mohammed VI et ses projectiles humains », estimant que « les munitions avec lesquelles le Maroc tire sans cesse sur l’Espagne, c’est son propre peuple ». Car cet épisode n’est pas sans rappeler celui de mai 2021, où plus de 12 000 personnes avaient rejoint Ceuta en quelques jours. Un coup de pression du royaume chérifien sur Madrid, sur fond de crise diplomatique autour du Sahara occidental. Et si depuis, l’Espagne a reconnu la marocanité du territoire disputé, elle tente par ailleurs de réchauffer ses relations avec Alger. De quoi irriter la couronne ? Selon le quotidien El Español (libéral-conservateur), des sources de l’état-major de la Garde civile espagnole auraient « repéré des agents des services de renseignement marocains infiltrés parmi les milliers de migrants entrés illégalement à Ceuta ».

    Et si la quasi-totalité d’entre eux sont, depuis, retournés au Maroc, près d’un millier de mineurs sont restés dans l’enclave, selon l’ONG Save the Children. Des tombes sont érigées au sein du cimetière musulman pour y enterrer dignement ceux qui n’ont pas survécu. Ils sont 72, selon les autorités espagnoles, tandis que Rabat comptabilise 11 corps récupérés côté marocain. La liste risque de s’allonger. L’Association marocaine des droits humains (AMDH) recense à ce stade « près de 130 victimes » et des dizaines de disparus. Des avis de recherche sont lancés sur son groupe Facebook, parmi lesquels figure un adolescent de 13 ans qui a fui vers Melilla. Sur les images prises sur place, on voit des parents postés aux pieds des grillages barbelés de Fnideq, ville frontalière de Ceuta. Ces derniers montrent aux passants des photos de leurs enfants dont ils sont sans nouvelles depuis des jours et qu’ils espèrent toujours vivants.

  • Le Charles de Gaulle de retour dans la Rade après cinq mois et demi de mission

    Le Charles de Gaulle de retour dans la Rade après cinq mois et demi de mission

    L’Arsenal de Toulon a retrouvé la pièce maîtresse de sa flotte. Samedi, le groupe aéronaval (GAN) centré autour du porte-avions Charles de Gaulle a fait son retour dans le plus grand port militaire d’Europe, après cinq mois et demi en mer et 40 000 miles nautiques parcourus pour la mission « La Fayette 26 ».

    Celle-ci avait quatre objectifs : contribuer à la posture défensive et dissuasive de l’OTAN en Europe, sécuriser les frontières européennes à travers les opérations de sécurité nationales et internationales en Atlantique nord et Méditerranée, développer l’interopérabilité avec les alliés, et promouvoir un espace maritime libre et stable au profit des intérêts de la France et de ses partenaires dans le cadre du droit international.

    Une mission en trois temps

    Elle a débuté le 8 février, avec l’exercice interarmées « Orion 26 ». Basé sur un scénario fictif, il visait à éprouver les capacités du 1er corps d’armée (1er CA), corps d’armée français multinational intégré au commandement de l’OTAN, à planifier et conduire une opération multidomaine.

    Elle s’est poursuivie en mer du Nord et en Baltique, pour assurer la stabilité de cette zone stratégique, avant que le GAN ne soit déployé, à partir du 3 mars, en Méditerranée, où il a opéré sur quatre théâtres différents : protection des emprises françaises au Proche et Moyen-Orient, du territoire européen en Méditerranée orientale, le renforcement de la posture de l’Alliance sur son flanc est et en Mer noire ainsi que la surveillance du canal de Syrie sur fond de crise au Liban.

    Enfin, après le déclenchement, le 17 avril, de l’« initiative pour la navigation maritime dans le détroit d’Ormuz » (M3SoH) par le président de la République et le Premier ministre britannique, visant à y rétablir la navigation, dans une posture de neutralité à l’égard des différents belligérants, le GAN a été déployé dans l’océan Indien. Il y est resté deux mois, servant d’agrégateur des différents moyens pour répondre aux objectifs de l’initiative. Avec, en outre, la satisfaction d’avoir fait montre de l’importance de la diplomatie navale et des capacités de projection françaises.

  • Des forces de sécurité bien articulées pour endiguer les trafics

    Des forces de sécurité bien articulées pour endiguer les trafics

    Le comité d’accueil à la sortie du bus en provenance de Marseille, au terminus de l’aéroport à Marignane, surprend un peu les voyageurs. Les forces de la police aux frontières, la gendarmerie des transports aériens et les douanes ont uni leurs forces pour une journée de contrôle, mardi.

    Tandis que Pacha, labrador de 7 ans, passe sa truffe sur les valises et les passagers, cherchant à détecter des produits stupéfiants, le préfet de région, Jacques Witkowski, venu avec la préfète de police, Corinne Simon, explique : « Le message est clair, les produits illicites ne passeront pas par la plateforme aéroportuaire. Avec 11 millions de passagers, Marseille se place comme un des premiers aéroports français et européen, il nous faut éviter qu’il soit une porte ouverte sur les trafics. »

    Précisant que ce travail commun est quotidien sur ce site, « un travail à bas bruit », Cédric Esson, directeur interdépartemental de la police nationale, ajoute que ces services ont dans leur ligne de mire le stup’, mais aussi « les VTC illégaux qui font prendre des risques aussi à leurs clients ». Côté douane, « on a deux obligations », pose Michael Lachaux, directeur régional des douanes à Marseille :   « Assurer la fluidité, ne pas retarder, et assurer la sécurité du département voire de la région. » Les douaniers ont effectué, en 2025, pas moins de 1 400 constatations et saisi 2,5 tonnes de tabac, 30 000 contrefaçons et 50 kg de stupéfiants.

    Les mules pour le tabac

    Il témoigne du retour d’un phénomène, celui des mules. « On connaissait les mules guyanaises, où on mettait plusieurs passagers qui avaient ingéré des produits, [dans l’idée que] les premiers se font prendre et les autres passent sans être contrôlés. On a la même chose en matière de tabac, avec plusieurs centaines de kilos à chaque fois », détaille-t-il.

    Après la gare routière, direction les sous-sols du terminal 1. Un avion en provenance d’Alger vient d’atterrir. Une destination « sensible » pour les douanes, où il faut distinguer le trafic, avec le tabac en échange d’autres produits importés, du voyageur qui ramène pour sa consommation personnelle.

    À l’image de ceux installés en surface, des tapis accueillent les bagages débarqués. Un autre labrador de la douane, Van, spécialisé dans la recherche de tabac en quantité, est guidé par son maître. « Quand il marque, il gratte, je prends alors la valise et je la mets de côté », détaille une douanière, fier de son « collègue de travail ». Un job de précision avec les bagages de 130 ou 150 passagers par vol. Justement, l’animal repère un sac. Il ne va pas être retenu, mais remis dans le circuit. « Ce qui nous intéresse, c’est non seulement la marchandise, mais la personne qui vient la chercher », développe le directeur régional des douanes. Toujours dans ce souci de fluidifier les flux, le voyageur sera intercepté à la surface et le bagage ouvert devant lui. Bilan : cinq cartouches au lieu d’une admise.

    Dans la zone fret, le Paco, le malinois de la gendarmerie, capable de dégoter explosifs, armes, stupéfiants et billets de banque, fera chou blanc sur les boîtes médicales en provenance d’Ajaccio. « C’est un outil précieux pour nous », insiste le major Rio, dont la brigade de 27 effectifs est en charge de la sûreté portuaire.

    Entre-temps, les douanes ont encore réalisé une belle prise : pas moins de 100 paquets de cigarettes, en provenance d’Algérie…

  • Une régate pour porter la voix des jeunes éloignés de l’emploi

    Une régate pour porter la voix des jeunes éloignés de l’emploi

    Les pas sont parfois hésitants, parfois assurés pour monter sur les sept voiliers amarrés devant le Mucem, ce mercredi. Pour la plupart des cinquante jeunes venus de tout le bassin méditerranéen, c’est une grande première. Organisée dans le cadre de la saison Méditerranée 2026, cette régate permet notamment à des jeunes éloignés de l’emploi de découvrir la navigation et cette mer qui les sépare.

    Parmi les participants, Yussef Achour est élève à l’école de la seconde chance, qui aide les jeunes sans emploi ou sans diplôme. Le Marseillais a rejoint, il y a deux mois, la filière des métiers de la mer proposée par l’association. « C’est notre première sortie en mer aujourd’hui. J’espère devenir sapeur-pompier », confie le jeune majeur. Ils sont une dizaine de jeunes de l’école de la seconde chance, de Marseille et du Var, a avoir fait le déplacement pour participer à cette régate.

    Un événement qui permet aussi à ces jeunes de porter leur voix. Élève à l’école de la seconde chance à Marseille et ambassadrice du réseau Méditerranée nouvelle chance, Shaden Boughattas le rappelle : « Notre but est de briser les mythes. On nous appelle les NEETS, ni en emploi, ni en études, ni en formation, mais on ne se résume pas à ça. »

    Mais si la régate a attiré beaucoup de jeunes, c’est avant tout pour participer au quartier général des jeunesses méditerranéennes que la plupart des participants ont fait le déplacement jusqu’à Marseille. Du 19 au 22 mai, ces jeunes éloignés de l’emploi pourront suivre des workshops et participer à des assemblées. « Le but est que les jeunes échangent entre eux sur les bonnes pratiques. Qu’ils apprennent aussi les clés du plaidoyer pour qu’ils choisissent eux-mêmes ce qu’ils veulent dire et comment le dire », explique Sabine Bécard, coordinatrice du réseau Méditerranée nouvelle chance, qui rassemble des structures de réinsertions pour les jeunes méditerranéens éloignés de l’emploi.

    « Construire des ponts »

    Pour Ayoub Maskaoui, ambassadeur marocain de ce réseau et membre de l’association el Jisr, venir était une évidence : « On est ici pour trouver des solutions pour nous, les jeunes, et pour porter la voix de ceux ne peuvent pas le faire. » Pour Hicham Naime, venu également du Maroc, c’est aussi un moyen « de découvrir d’autres points de vue sur nos problématiques propres à chaque pays ».

    Michèle Rubirola (EELV), première adjointe au maire déléguée aux relations internationales en est sûre, ces rencontres permettront « de construire des ponts là où certains construisent des frontières ».

  • [Chroniques Méditerranéennes] Corse… ici aussi

    [Chroniques Méditerranéennes] Corse… ici aussi

    Pour beaucoup, la Corse est d’abord une histoire familiale, faite de filiations, de villages d’origine, de trajectoires entre l’île et le continent. Elle vit dans les récits, les habitudes, les traditions, une manière d’être au monde qui dépasse la seule géographie. Mais cette transmission reste partielle : une langue souvent entendue plus que maîtrisée, une culture héritée sans toujours être pleinement vécue.

    Ce parcours, je le connais. Née à Marseille de deux parents corses, j’ai grandi avec cette présence constante de l’île. Du côté de mon père, mon grand-père était Corse du Panier. Du côté de ma mère, mes grands-parents sont nés en Corse, lui du Cap Corse, elle du sud. La Corse a donc toujours été présente. Elle a toujours été là, transmise, racontée, vécue.

    Le lien est fort, évident, sans relever du folklore ni d’une simple attache sentimentale.

    Grandir ailleurs, c’est entretenir un rapport à la fois proche et distant avec l’île. Une terre que l’on connaît bien sans en partager pleinement le quotidien, mais à laquelle on reste profondément attaché.

    Cela pose forcément une question : que signifie être Corse lorsque l’on n’y est pas né, lorsque l’on n’y vit pas en permanence ? La réponse tient sans doute dans l’essentiel : l’identité ne se limite pas à un territoire, elle se construit aussi dans la transmission, les pratiques culturelles ou l’engagement. À Marseille, la présence corse participe depuis longtemps à la vie sociale et associative et prouve qu’une identité peut vivre au-delà de ses frontières.

    Être Corse ailleurs c’est faire vivre ce lien, simplement, sans jamais le perdre. Grandir entre deux identités n’est donc pas selon moi une contradiction mais une richesse. D’où que l’on vienne.

  • [Immersion] Le « LSBB », un labo enfoui à l’écoute du silence

    [Immersion] Le « LSBB », un labo enfoui à l’écoute du silence

    Enfoui à cinq cents mètres sous le plateau d’Albion, le Laboratoire souterrain à bas bruit de Rustrel (Vaucluse) est l’exemple le plus abouti à ce jour d’une reconversion réussie d’un site militaire ultrasecret dédié au lancement de 18 missiles nucléaires en une unité scientifique copilotée par le CNRS et l’Université d’Avignon pour l’appui à des recherches de très haut niveau international.

    Perdu dans la pampa et enfoui sous un massif karstique, ce bastion imprenable jouit loin de l’effervescence acoustique des grands centres urbains et industriels d’un calme anthropique rare, et surtout d’un silence magnétique exceptionnel. Dans ce saint des saints, un objet fascine : une capsule blindée capable de résister au souffle d’une frappe nucléaire. Dans cette cage de Faraday qui repousse toute onde au dessus de 40hz, on peut faire des recherches aux frontières du silence absolu.

    « J’ai visité les galeries avec des mitraillettes dans le dos » s’était plu à nous raconter il y a vingt ans Georges Waysand, le père du LSBB (La Marseillaise, 10 décembre 2006). Ce physicien honoraire du CNRS était resté bouche bée en découvrant les qualités de cet « étrange sous-marin suspendu ». « Mon nanomètre de mesure du champ magnétique indiquait quasiment zéro. » Son lobbying pour que la science investisse les lieux au départ de l’armée a été déterminant.

    Gilles Micolau, professeur à l’université d’Avignon, a ouvert à La Marseillaise ce labo hors normes qu’il dirige. Au volant du même chariot Fenwick qui convoyait durant la guerre froide les officiers de tir qui se relayaient dans la capsule, il nous guide avec Daniel Boyer, son directeur adjoint technique rattaché lui à l’université Côte d’Azur dans le ventre de la montagne et le dédale de 4km de galeries qui depuis trente ans accueillent plusieurs centaines de missions d‘observation et d’expériences scientifiques de très haut vol.

    Une salle de métrologie d’une parfaite stabilité thermique est l’objet d’un partenariat scientifique avec le groupe Bertin-Technologies basé à Pertuis et Aix-en-Provence connu pour la qualité des instruments optiques qu’il produit pour l’aérospatiale, les accélérateurs de particules. Ses ingénieurs ont réalisé la caméra SuperCam du rover Perseverance de la Nasa qui a débarqué sur Mars en février 2021 après un voyage de 490 millions de kilomètres.

    Le long des galeries, des sismomètres, des capteurs d’infiltrations d’eau crachent des données précieuses. « D’ici et par la fibre optique qui remonte au sommet de la montagne, on fait des mesures d’une rare sensibilité sur la gravité », détaille Gilles Micolau. Dans une pièce, pas moins de six sismomètres, un micro-baromètre et un accéléromètre déversent H24 des données précieuses aux services nationaux d’observation, au centre d’étude atomique, à toute une communauté scientifique. « Vous avez ici un gravimètre d’un raffinement technologique extraordinaire. Et c’est le seul endroit au monde où il y en a deux séparés par 500 mètres de roche dans un labo. Ces appareils de mesure ont une sensibilité diabolique. Pour exploiter leurs données, il faut encore retirer l’influence exercée par l’ensemble des planètes du système solaire. » Grâce à eux, on mesure les remous du système karstique rattaché à la Fontaine-de-Vaucluse, un des plus grands réservoirs d’eau douce d’Europe. On étudie ici l’attraction gravitationnelle qui s’exerce sur l’eau qui traverse la montagne, les soulèvements de la nappe phréatique qui se recharge après un orage sur le plateau d’Albion, ses variations avec la pression atmosphérique. « Cela permet de réaliser un bilan hydrique de ce qui rentre dans la montagne et passe dans ses profondeurs, mais aussi en surface de l’évapotranspiration des plantes », souligne Daniel Boyer.

    Plus loin, dans ce qui était un œuf en béton baptisé « R10 », du nom d’un des récepteurs du code nucléaire qu’il abritait, une expérience est menée depuis plusieurs années : 60 accéléromètres détectent les vibrations de la roche pour intercepter les ondes sismiques et comprendre leur propagation dans le massif karstique. « Chaque capteur opère 10 000 mesures tridimensionnelles à la seconde. C’est une quantité phénoménale de données. »

    MIGA, futur gravimètre

    à atomes froids

    Après 1,7 km de route, une porte blindée de deux tonnes conçue pour résister à une pression de 20 bars et revêtue d’une cuirasse galvanique, donne accès à l’enceinte étanche au champ électromagnétique. Au fond apparait la fameuse capsule posée sur vérins et rotules hydrauliques. Elle est suspendue au plafond d’une cavité ovoïde en béton de 2 mètres d’épaisseur, recouverte d’un centimètre d’alliage d’aciers. Tout a été conçu pour résister au flash électromagnétique qui précède l’explosion atomique et permettre la riposte nucléaire. « Nous sommes à 520m de profondeur à l’endroit le plus profond et le plus stable. On a ici le plus haut niveau de protection pour les manipulations les plus fines pour mesurer les fluctuations du champ magnétique. » On peut écouter l’activité d’un cerveau en phase de sommeil profond. Ici, pour la première fois un magnétomètre SQUID refroidi à l’hélium a mis en évidence le couplage entre un important séisme à 6 000km et des irisations atmosphériques qui le précédaient à la vitesse de la lumière. « Le bruit de fond magnétique filtré au-dessus de 40 Hz fait du LSBB, un des rares endroits capables de détecter ces signaux précurseurs très faibles d’un tremblement de terre. »

    L’avenir du LSBB se dessine dans deux nouvelles galeries creusées en 2015-2019 on l’on découvre une antenne gravitationnelle en cours de montage. Le projet MIGA est porté par le Laboratoire temps espace de Paris et le LP2N de Bordeaux. C’est un tube ultravide en acier de 150 mètres de long. « C’est un instrument de métrologie de très haut vol basée sur la nouvelle technologie d’interférométrie quantique par atome froid. Ses miroirs sont d’une précision inouïe », explique Gilles Micolau.

    Tout est parti de la prédiction d’Albert Einstein en 1916 sur l’existence d’ondes gravitationnelles. Pour la première fois, le 11 septembre 2015 deux interféromètres optiques de Ligo (USA) et de Virgo (Italie) ont détecté cette onde qui provenait de la fusion à 1,3 milliard d’années-lumière de deux trous noirs. « Pour l’heure, c’est un prototype démonstrateur, mais on espère qu’à la fin il servira à de l’observation gravimétrique », ajoute Gilles Micolau à la tête d’un labo qui repousse les formidables contraintes d’humidité, d’exiguïté, d’inconfort sous terre pour accueillir des expériences vraiment hors normes dans un environnent proche de la science fiction.

    « Vous avez là des appareils de mesure d’une sensibilité diabolique »

  • [Entretien] Zigo : « Il reste des gens motivés pour s’exprimer sur le terrain social »

    [Entretien] Zigo : « Il reste des gens motivés pour s’exprimer sur le terrain social »

    La Marseillaise : Pourquoi avez-vous appelé ce nouvel album « Atlas » ?

    Zigo : Quand on cherche un nom d’album, on cherche toujours un mot qui puisse être international, c’est-à-dire compris dans toutes les langues. Mais on cherche aussi un mot qui donne la couleur de l’album. Comme c’est un album qui appelle au voyage et qui a une certaine ouverture musicale, on trouvait que l’Atlas, qui peut renvoyer à l’image d’une carte, de montagnes au Maroc ou du titan de la mythologie grecque qui porte le monde sur son dos, correspondait bien à cet album.

    Depuis 30 ans vous signez des morceaux engagés pour la tolérance, comment voyez-vous la société évoluer  ?

    Zigo : On constate la banalisation du racisme et de l’extrême droite. La mutation du cercle politique français est incroyable et pour nous qui prônons la mixité culturelle et qui arborons fièrement notre mixité culturelle et sociale, c’est effrayant. Il y a eu un moment où on a eu l’impression que le monde changeait, mais ces dernières années, il y a un retour assez terrifiant. Ce qui nous rassure, c’est d’entendre nos chansons dans les manifestations et qu’il reste des gens motivés pour s’exprimer sur le terrain social.

    Vous parvenez pourtant à construire un album qui reste solaire…

    Zigo : On ne voulait pas que l’album soit plombant. On voulait qu’il soit joyeux, on pensait faire un truc plus ensoleillé. Mais, finalement, l’actualité a fait qu’on a eu du mal. Le climat social déteint toujours sur notre musique et là, on a franchement été servis. L’écriture est tombée en pleine guerre en Ukraine, en Palestine, avec le retour de Trump… C’est compliqué de sortir du marasme international. On a quand même réussi à mettre des morceaux un peu plus légers et plus positifs. Mais on n’a pas atteint ce qu’on espérait en termes de positivité.

    Repensez-vous le rôle de la culture dans ces moments troubles ?

    Zigo : Oui, on s’interroge tout le temps mais la meilleure réponse, nous l’avons en concert parce qu’on ne combat que dans la joie et le positif. Quand on voit dans nos tournées autant de personnes prendre le temps d’aller à un concert et de faire la fête, tout en abordant des sujets compliqués, des sujets de société qui sont loin de faire l’unanimité aujourd’hui, ça nous montre que tout n’est pas vain. Dans la nuit, une flamme, ça fait du bien. Les gens nous font beaucoup de bien et nous rassurent là-dessus. Notre récompense, ce ne sont pas les disques d’or, c’est de voir ce public avec le sourire.

    Quels messages vouliez-vous faire passer avec « Mémoires », le 7e morceau de l’album ?

    Zigo : C’est un morceau sur la colonisation qui est parti d’un texte de Bouchkour (l’un des chanteurs, Ndlr). Marcus Gad, qui est un artiste de Calédonie, a entendu ce morceau et ça l’a touché car c’est un sujet d’actualité en Nouvelle-Calédonie. Il a donc voulu y participer. C’est un morceau qui restera historique pour le groupe parce qu’il n’a pas de refrain et c’est le morceau le plus lent qu’on n’ait jamais composé. Il y a en toile de fond la colonisation et le poids et les désastres que ça engendre sur nos générations. Ce n’était pas le but mais quand on l’écrivait, c’était aussi le moment où la situation empirait à Gaza et on ne comprenait pas comment l’être humain n’était pas capable de se souvenir du passé. Ce drame-là transpire dans le morceau, qui restera un texte majeur de notre histoire.

    Comment jugez-vous l’évolution du reggae en France ?

    Zigo : Il y a toujours eu des hauts et des bas mais nous, ça fait trente ans qu’on est sur les routes. Toute notre tournée est déjà complète, c’est ahurissant. Sur nos trois premiers concerts, on constate aussi qu’il y a une nouvelle génération qui vient nous voir. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à être complets, quand on voit Tryo ou Danakil par exemple, et ça fait vraiment beaucoup de bien, parce qu’on appartient à un style de musique à caractère social, donc ça veut dire que les gens ont encore envie d’entendre parler de ces sujets-là.

  • Patrons et élus planchent sur la souveraineté lors du forum économique Soft

    Patrons et élus planchent sur la souveraineté lors du forum économique Soft

    « L’Europe : sursaut ou sursis ? ». C’est la question à laquelle ont tenté de répondre les plusieurs centaines d’entrepreneurs et élus présents pour Soft 2025, forum économique organisé par l’agence de développement de la Région Sud, RisingSud, ce jeudi à Marseille. « C’est l’occasion pour les grands dirigeants d’entreprises […] de parler de transition, innovation, d’industrialisation », résume Bernard Kleynhoff, président de RisingSud et conseiller régional.

    Le tout, avec quelques invités de marque comme l’ambassadeur de l’Ukraine (lire ci-dessous) ou encore le ministre délégué au commerce extérieur, Nicolas Forissier. Ce dernier revenait justement de Chine et a tenté de justifier la stratégie commerciale paradoxale d’Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs. S’il vante « la révolution économique permanente » et la « planification » du pays de Xi Jinping, il juge que la France « verse trop dans la protection ». Même principe sur les accords commerciaux : d’un côté il plaide pour « plus de fermeté dans les négociations » et appelle à « ne pas être dépendant », et de l’autre il loue les accords de libre-échange, comme le Mercosur ou encore le Ceta. « Le Ceta, c’est tout bénef ! Le Mercosur est une opportunité ! », explique-t-il, tout en reconnaissant tout de même « qu’il faut protéger des filières sensibles ». En bref, il résume grossièrement le débat à « l’ouverture commerciale versus le protectionnisme et la fermeture des frontières ». Pas de quoi vraiment éclairer les lanternes des participants qui venaient débattre, par une série d’ateliers et de tables rondes, de la souveraineté européenne et française au sein de celle-ci.

    « On n’a pas de cohésion »

    Le président de la Région Sud, Renaud Muselier (Ren.) n’a pas manqué de rappeler sa capacité à capter les fonds européens pour des projets locaux : « Quand on est arrivé à la tête de la Région, on prenait 300 millions d’euros de fonds européens. À la fin de cette mandature on aura 10 milliards ! Ça finance d’Iter à Airbus jusqu’aux villages de haute-montagne où l’on refait des églises et des lavoirs. » Mais retombe dans la même forme de paradoxe que le ministre. Il loue l’aide financière de l’État ou de l’Europe en direction des entrepreneurs pour faire face au « souverainisme américain » mais ne veut pas entendre parler de contreparties. « Je suis d’une culture où il faut laisser grandir l’esprit d’entreprise. Nos voisins innovent et avancent pendant que nous, on fabrique des dispositifs de régulation permanents », développe-t-il. Compliqué donc de « redonner un sens à l’Europe » dans ce cadre.

    Finalement, certains patrons se montrent plus lucides. À l’instar d’Elie Girard, PDG d’Alice et Bob, start-up d’informatique quantique qui travaille sur des technologies potentiellement révolutionnaires : « À part Airbus, les géants européens ça ne marche pas vraiment. Le problème c’est que si on devient un géant en Europe, on sera vu comme un géant français pour nos voisins européens… Et ils achèteront américain. On n’a pas de cohésion suffisamment forte. »

  • Les autorités traînent à reloger les victimes du 85 bd Viala à Marseille

    Les autorités traînent à reloger les victimes du 85 bd Viala à Marseille

    Confisquée en janvier 2024 par la justice à Gérard Gallas, ancien flic de la Police aux frontières condamné à 4 ans ferme qu’il purge pour soumission aggravée de personnes vulnérables à des conditions d’hébergement indignes, la courée ouvrière du 85 boulevard Viala (15e) reste un sombre bidonville où croupit une trentaine d’habitants dans 20 taudis sur deux niveaux.

    Réseau Hospitalité Marseille alerte sur l’indignité et l’insécurité persistante des conditions de vie des habitants prisonniers dans cet immeuble, désormais propriété de l’État. « On veut qu’ils soient relogés », explique Margot Bonis, chargée de mission Accès aux Droits du Réseau, aux côtés des avocats Aurélien Leroux et Me Clara Merienne. Ils envisagent un référé pour enjoindre l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRSC) à reloger ses occupants. « Comment sortir de cette situation ? Les gens sont coincés ici. Ils en ont marre. Ils ont pris des risques pour témoigner au procès. Ils ont cru à la Justice qui est désormais leur propriétaire. Est-ce que la prochaine étape, c’est d’attaquer l’état ? », interroge-t-elle.

    « Je suis rentré en 2019, porte 18 », dit Adam, 63 ans. Il versait 380 euros par mois pour cette cellule peuplée de punaises de lit, de moisissures. Le robinet cassé se détache de l’évier, les fils électriques sont à nu. Alseny, travailleur guinéen du BTP, est là depuis 5 ans. Des amis refont sa porte d’entrée, car « il y a trois jours, en rentrant, j’ai trouvé un squatteur ». « Si j’ai un récépissé, je peux trouver un bon job et un bon logement. » Festus ouvre son petit logis humide, où il vit depuis 2019 et pour lequel son taulier exigeait 400 euros. « C’est pas trop la sécurité, des fois on a les portes cassées. Je veux un nouveau logement et un titre de séjour. J’ai une spécialité en carrelage. Je veux accomplir mes rêves. »

    Immeuble « invendable »

    L’AGRASC se déclare impuissante. « Nous n’avons pas les moyens d’engager des travaux de rénovation. Une enveloppe de 200 000 euros pour la seule reprise de l’électricité serait une rustine car l’immeuble nécessite une réhabilitation totale », écrit l’agence du ministère de la Justice, qui dit avoir alerté ses tutelles, Bercy et la place Vendôme, « sur les coûts induits par les confiscations en matière d’habitat indigne ». Interrogée, une étude notariale a répondu que « cet immeuble est invendable hormis à un nouveau marchand de sommeil compte tenu de son occupation ». Il y a trois semaines, alors qu’une procédure préalable de mise en sécurité est engagée depuis mai, les services de la Ville sont revenus tout inspecter. Pour enfin donner l’ordre d’évacuer ?