Tag: franquisme

  • [Méditerranée] Regard sur l’Espagne : l’inquiétante progression de l’extrême droite

    [Méditerranée] Regard sur l’Espagne : l’inquiétante progression de l’extrême droite

    Février 1936, « el Frente Popular » l’emportait en Espagne aux élections législatives, dans un contexte de montée du fascisme et du nazisme en Europe. 18 juillet 1936, la République espagnole était agressée par le capitalisme international avec son bras armé, le fascisme. L’enjeu ? Mettre un coup d’arrêt au progrès social, aux nouvelles libertés conquises, à l’émancipation des travailleurs et des peuples, aux droits des femmes, à la mise en place de coopératives et de collectivisations des terres et des moyens de production.

    90 ans plus tard, l’Espagne voit avec inquiétude la progression de l’extrême droite, qui fait l’apologie du franquisme et distille dans la société l’idée que c’était mieux du temps de Franco. L’Espagne, dont la transition démocratique « molle » qui a suivi la mort du dictateur, a rejeté dos à dos victimes et bourreaux du fait de la loi d’amnistie de 1977 avec en prime la mise en place par le système franquiste d’une monarchie constitutionnelle héritière du régime dictatorial, ce qui complique aujourd’hui les recherches des familles de dizaines de milliers de victimes dont les restes gisent dans près de 6 000 fosses répertoriées. L’Espagne baigne toujours dans les eaux nauséabondes d’un franquisme qui n’en finit pas de mourir.

    L’Espagne, qui ne s’est toujours pas débarrassée de ce passé en procédant à un nécessaire « Nuremberg » reste le pays d’Europe qui a le plus mis en place des politiques sociales depuis que la gauche est au pouvoir, et qui a le plus pris des positions internationales souvent à contre-courant, notamment en faveur du peuple palestinien et contre la violation par Trump du droit international au Venezuela. Malgré cela, la gauche recule dans la plupart des régions aux élections et voit son électorat fondre comme neige au soleil. Le PSOE est empêtré dans des affaires de corruption. La droite, qui n’a pas de leçons à donner dans ce domaine en profite pour se faire une virginité. L’atmosphère politique de plus en plus délétère dans le pays, a pour conséquence de mettre à l’arrière-plan les réformes sociales dont bénéficient les Espagnols, qui assistent dépités à des débats politiciens au ras des pâquerettes.

    Les communistes, Izquierda Unida, parties prenantes de Sumar partenaires du PSOE au gouvernement, ainsi que les groupes parlementaires de la majorité non représentés au gouvernement, tels Podemos ou encore Esquerra Republicana Catalana (ERC), s’inquiètent à juste titre de cette situation dans un contexte de trumpisation en Europe.

    Il est temps que des mesures courageuses et efficaces soient prises par le gouvernement afin que la gauche reprenne des couleurs. Même si le salaire minimum interprofessionnel (SMI) est passé de 735 euros mensuels à 1 221 euros entre 2018 et 2026, une progression spectaculaire de plus de 60%, la question du pouvoir d’achat reste essentielle, notamment à cause du prix élevé des produits de première nécessité. La question du logement exige aussi une politique à la hauteur des besoins ainsi que les services publics notamment la Santé et l’Enseignement. En clair, le gouvernement doit donner une impulsion significative pour que les politiques publiques continuent d’améliorer la vie des gens. La condition pour redonner confiance et barrer la route à la droite et l’extrême droite.

    Journaliste,

    président de l’Association pour le Souvenir

    de l’exil républicain espagnol

    (Aseref)

  • La mémoire antifranquiste de Ramon Morales

    La mémoire antifranquiste de Ramon Morales

    « Nous avons été arrêtés le 8 février 1969 à Mataro pendant l’état d’urgence qui avait été décrété par le régime franquiste et par le tristement célèbre ministre de l’information Manuel Fraga Iribarne. Le régime voyait monter avec inquiétude la contestation notamment dans les universités. Cette arrestation eut lieu suite à une manifestation organisée par la Jeunesse communiste de Mataro et les Commissions ouvrières de la jeunesse (COJ) devant l’Institut de formation professionnelle (IFP) pour revendiquer l’éducation gratuite et la fin de l’état d’urgence. Une trentaine de jeunes venait de poser une banderole sur un mur de l’IFP quand le chef de la Phalange de la localité exigea que nous la retirions. L’effet de cette intervention fut immédiat, nous avons crié encore plus fort éducation gratuite oui ! État d’exception non ! » Ramon raconte alors que deux membres de la très redoutée brigade politico sociale (BPS) le commissaire José Maria Martin Carretero accompagné d’un nommé Aguilar tentent de les arrêter vainement c’est alors qu’ils sortent leurs armes. « Ils se sont agenouillés et ont commencé à nous tirer dessus, les balles sifflaient au-dessus de nos têtes sans nous atteindre, nous étions déjà loin. Quelques heures plus tard, nous étions finalement arrêtés par des membres de la BPS du poste de police de Mataro. Nous avons alors subi coups de poing, insultes et vexations. »

    Le groupe de jeunes militants antifranquistes fut transféré ensuite au quartier général de la police Via Laietania à Barcelone. Les treize jeunes hommes étaient attendus. « Nous avons subi la torture infligée par les frères Creix et d’autres spécialement formés par la Gestapo, ils faisaient partie des policiers les plus sanguinaires dont le régime fasciste disposait pour réprimer les combattants pour les libertés démocratiques, la justice et la paix. Après treize jours de torture, nous avons été transférés à la prison Modèle de Barcelone, où nous avons été détenus au secret pendant deux semaines dans des conditions inhumaines, sans pouvoir changer de vêtements ni prendre une douche… »

    Ramon sera condamné avec son frère par la suite à vingt ans de prison et réussira à se sauver et passer en France où il s’installera pendant quelques années à Béziers.

    Le livre « Surcos de mi Memoria », mémoires du militant antifranquiste Ramon Morales, est édité par Nous Horitzons et en souscription sur la plateforme Verkami.com

  • [Entretien] Emilio Silva : « Il y a besoin de véritables politiques de mémoire »

    [Entretien] Emilio Silva : « Il y a besoin de véritables politiques de mémoire »

    La Marseillaise : « Espagne en liberté, 50 ans » c’est le slogan du gouvernement cinq décennies après la mort de Franco. Que pensez-vous de cette affirmation ?

    Emilio Silva : Il ne s’agit pas de 50 ans de liberté, car le 21 novembre 1975 il y avait encore des prisonniers politiques et malgré deux grâces, en 1979 il y avait des homosexuels encore emprisonnés. C’est comme si l’Espagne s’était endormie le 19 novembre 1975 en noir et blanc et se serait réveillée le lendemain en couleur.

    Avec la loi sur la mémoire démocratique il y a tout
    de même eu des progrès ?

    E.S. : Pour l’Association pour la récupération de la mémoire historique, les choses n’ont pas vraiment changé. Non loin de la résidence de l’actuel chef du gouvernement et de tous les présidents qu’a eus l’Espagne depuis 1977, il y a un monument qui célèbre la victoire de Franco, d’Hitler et de Mussolini. Les trois armées qui défilèrent dans Madrid le 19 mai 1939.

    Qu’est-ce qui a changé ?

    E.S. : Ils ont créé ce qu’ils appellent des lieux de mémoire, mais si vous lisez les plaques qu’ils posent, elles n’expliquent rien. Cette loi est dans la ligne de la transition, c’est une loi qui prend un peu en compte les victimes mais qui laisse les bourreaux tranquilles. Il n’est pas fait référence une seule fois à l’Église catholique alors qu’elle était en symbiose avec Franco et la Phalange, elle a été partie prenante de la dictature.

    La droite et l’extrême droite veulent montrer une image positive

    de Franco, comment combattre
    ce révisionnisme ?

    E.S. : Ce que veut la droite c’est qu’on continue à ne pas toucher aux monuments, et que les manuels scolaires continuent à occulter les atteintes aux droits de l’Homme de la part de la dictature. Il y a besoin de beaucoup d’enseignement de l’histoire dans les écoles et de véritables politiques de mémoire.

  • Cinquante ans d’impunité du franquisme

    Cinquante ans d’impunité du franquisme

    Le 20 novembre 1975 mourrait Franco. Quelques semaines plus tôt, cinq antifranquistes étaient passés par les armes, cinq parmi les centaines de milliers exécutés depuis 1936. L’homme qui mena le soulèvement contre la République espagnole en juillet 1936, qui réussit à l’abattre le 31 mars 1939 après trois années de guerre bénéficia de l’aide du fascisme international. Hitler et Mussolini engagèrent hommes et armement dès le début de la guerre. De leurs côtés, la France et l’Angleterre décidaient d’un pacte de non-intervention qui contribua à la défaite de la République espagnole. Un demi-million d’Espagnols prit le chemin de l’exil, majoritairement vers la France.

    Cette France de la Troisième République enferma aussitôt les républicains espagnols dans les camps de concentration. L’engagement par la suite, de milliers d’entre eux dans les combats pour libérer le pays, qui les avaient si mal accueillis, du joug nazi fut total. Après la Libération, l’espoir de voir les alliés renverser Franco s’éloigna. La France, l’Angleterre et les États-Unis souhaitant préserver leurs relations avec Franco pour des intérêts économiques et géopolitiques. La dictature pouvait alors s’installer durablement.

    Le gouvernement espagnol a donc décidé de faire de 2025 une année de célébrations sur le thème « Espagne en liberté, 50 ans ». Les associations mémorielles estiment pour leur part, que la mort de Franco il y a cinquante ans n’a pas mis fin au franquisme automatiquement. Aujourd’hui, subsistent partout en Espagne, des symboles du franquisme sur de nombreux monuments, et des milliers de disparus gisent encore dans des fosses ou des fossés. On estime le nombre total de fosses à 6 000 réparties sur tout le territoire. Faisant référence aux initiatives annoncées par le gouvernement, l’Association de récupération de la mémoire historique dénonce « des paroles et peu d’actes concrets ». Elle déplore également le manque de moyens mis en place pour les recherches des disparus, notamment en matière de tests ADN et aussi l’absence de cette histoire dans les manuels scolaires.

    Dans ce contexte, la montée du parti d’extrême droite, VOX, s’accompagne d’un blanchiment du franquisme, au point qu’un récent sondage indique que 21,3% des Espagnols, dont beaucoup de jeunes, pensent que la dictature a fait de bonnes choses. L’historien Julian Casanova estime qu’aujourd’hui que « la propagande a remplacé l’analyse historique et fait sortir du silence dans lequel se trouvaient depuis la transition, ceux qui avaient eu des liens idéologiques et sociaux avec la dictature. Ceux-là commencent à répandre l’histoire révisée : Franco et la dictature ont été une bonne chose pour l’Espagne. »

    Ce 50e anniversaire de la mort de Franco va être ces jours-ci l’occasion pour tout ce que compte l’Espagne de groupes nostalgiques du franquisme et néonazis, d’organiser des hommages et des messes. Le journal en ligne Publico.es affirme qu’une vingtaine de manifestations auront lieu en hommage au dictateur malgré la loi de Mémoire Démocratique.

    Un demi-siècle après la mort de Franco, l’Espagne n’en a pas fini avec le franquisme. La politique en faveur de la mémoire historique et démocratique, en ne condamnant pas concrètement, ni jugeant et punissant les crimes du régime franquiste, maintient de fait leur impunité. Une faiblesse qui ne peut que contribuer à renforcer l’extrême droite.

    EN CHIFFRES

    35 000

    volontaires internationaux venus de 53 pays ont pris part aux combats aux côtés des républicains espagnols

    200 000

    exécutions sommaires perpétrées par le régime de Franco.

    6 000

    fosses sont réparties sur tout le territoire espagnol.

    8 941

    corps ont été exhumés depuis 2019, seuls 70 ont été identifiés par l’ADN faute de moyens.

    500 000

    Entre janvier et février 1939, un demi-million de réfugiés s’exilent en France. 15 000 participeront à la Résistance.

    250 000

    seront internés dans les camps de concentration. 15 000 vont y décéder.

    25 000

    réfugiés ont été accueillis au Mexique entre 1939 et 1942 et des milliers d’autres dans d’autres pays d’Amérique latine et en URSS.

    927

    réfugiés espagnols ont constitué le premier convoi de déportés vers Mauthausen le 20 août 1940.

  • « Le fascisme a aussi été théorisé en France »

    « Le fascisme a aussi été théorisé en France »

    La Marseillaise : Quel est cet ouvrage que vous venez présenter ?

    Pierre Serna : C’est un hommage à Zeev Sternhell, partagé avec les experts du fascisme que j’ai réunis pour l’écriture de ce livre. Cet historien a passé sa vie à déterrer les racines du fascisme en France, ainsi qu’à dénoncer la dérive nationaliste de son pays d’origine qu’est Israël. Jusqu’à parler d’un fascisme israélien semblable au nazisme sous sa forme de 1933.

    Le fascisme aurait-il déjà existé en France ?

    P.S. : C’est tout le débat qui existe entre Zeev Sternhell et d’autres courants de science historique. Certains pensent que la France est imperméable au fascisme et qu’il n’y a jamais eu d’épisode à l’italienne. Sternhell dit qu’au contraire, il y a une matrice plus forte de fascisme en France. L’ultranationalisme, la corporation, faire corps avec le Capital, la violence comme mode d’action et l’antisémitisme de l’extrême droite : tout cela a été théorisé en France et sert de socle au fascisme. Les chemises vertes de l’entre-deux-guerres et l’État français de Pétain en sont des exemples.

    Il y aurait un cadre propice au fascisme, mais quelle serait son origine ?

    P.S. : La théorie de Zeev Sternhell parle d’une droite révolutionnaire qui évolue à côté des autres droites radicales. Elle prend racine face à la modernité déshumanisante de la révolution industrielle et porte en elle des idées révolutionnaires, venant du rêve égalitaire de la Révolution. Le boulangisme en est un prolongement.

    Y aurait-il plusieurs fascismes ?

    P.S. : C’est pour ça que l’ouvrage a été écrit à plusieurs. Pierre Salmon aborde le franquisme en Espagne, Valeria Galimi le fascisme italien. Benjamin Stora est spécialiste de la guerre d’Algérie et nous explique comment le fascisme s’exprime dans les colonies, ce qui clôt le volume et renvoie à l’importance de la colonisation française pour comprendre l’histoire de la métropole.