Des rendez-vous riches en émotions, surprises et découvertes, dans le cadre verdoyant du parc Gautier. Ce jeudi, vivez l’opéra en différé du festival d’Aix-en-Provence, « La flûte enchantée » de Wolfgang Amadeus Mozart.
À partir de 20h.
Gratuit.
![[C’est l’été] Un soir au parc à L’Isle-sur-la-Sorgue](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2026/08/59c79eee683e11546827c74b3fa2831e.jpg)
Des rendez-vous riches en émotions, surprises et découvertes, dans le cadre verdoyant du parc Gautier. Ce jeudi, vivez l’opéra en différé du festival d’Aix-en-Provence, « La flûte enchantée » de Wolfgang Amadeus Mozart.
À partir de 20h.
Gratuit.
![[C’est l’été] La jeunesse au sommet pour le dernier soir du Festival d’Aix](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2026/07/726d264627a43b5c704c867fb8110d1d.jpg)
C’est une dernière ovation debout qui a clos, lundi soir au Grand Théâtre de Provence, le Festival d’Aix 2026. Ultime soirée illuminée par la fougue et l’enthousiasme de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, dirigé par sa cheffe Sora Elisabeth Lee. Le public goûte toujours avec le même engouement ce rendez-vous traditionnel. Tous ces jeunes interprètes venus des rives proches et lointaines de Mare Nostrum offrent chaque saison le meilleur de ce qu’un orchestre, même parmi les plus aguerris, est capable de délivrer.
Il est acquis que la valeur n’attend pas le nombre des années, et ces jeunes musiciens, épaulés par des mentors du London Symphony Orchestra, ne démentent pas le sage propos de Corneille. Le programme, centré autour d’une composition collective de l’orchestre, emmenait l’auditeur vers une Europe orientale, hongroise avec Kodály et Dohnányi, puis russe avec Moussorgski.
La composition collective est toujours très attendue, car elle est synonyme d’émotion pure. Toujours encadrée par le compositeur Fabrizio Cassol, elle met cette année en avant un quintette particulièrement divers : les voix d’Amena El Bad et de Saber Radhouni pour des mélopées proche-orientales, le oud virtuose d’Akram Ben Romdhane, le trombone non moins agile de Jules Regard et le piano d’Elrini Alisa. Entre grands élans orchestraux et couleurs plus intimes, c’est tout le destin de notre planète, toute la fragilité de l’humanité que l’orchestre a voulu exprimer.
Ce que l’on retient de cette session, c’est à la fois le sérieux professionnel de l’orchestre et la qualité expressive de chaque pupitre. Sora Elisabeth Lee est une cheffe rigoureuse dans la battue et parfaite architecte de compositions dont la complexité pourrait effrayer. Les Danses de Galánta, de Zoltán Kodály, sont propices à la démonstration de ces traits d’orchestre (un cor solo magnifique) qui signent une phalange de qualité. Les Variationen über ein Kinderlied d’Ernö Dohnányi, composée en 1914, sont un jeu de contraste amusant entre un orchestre à l’épaisseur post romantique, très « lisztienne », et de variations ébouriffantes au piano autour de « Ah ! vous dirais-je maman », dont Mozart s’était déjà amusé. Aris Alexander Blettenberg s’en amuse tout autant avec un humour virtuose.
S’il y a une œuvre orchestrale propre à mettre en valeur les talents réunis de chaque section, ce sont bien les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, orchestré par Maurice Ravel. La visite de l’exposition du peintre Viktor Hartmann est une promenade sonore qui conduit aux fastes de la Grande porte de Kiev. Les teintes apposées par Ravel sur le piano du russe méritent de bons coloristes.
Le solo de saxophone évoquant Le Vieux Château, le cor mélancolique de Bydlo et sa mélodie déchirante, les bois en folie qui piaillent dans le Ballet des poussins dans leurs coques, les cuivres qui descendent aux catacombes et surtout, très exposée, la trompette piccolo qui assume magistralement le son geignard, acide et incisif de Schmuÿle dans sa conversation avec Samuel Goldenberg.
Tout explose au final. La grande section des percussions est à la fête. On en redemande de cette jeunesse toute proche, qui prouve que la musique est un art vivant et qu’un concert symphonique est aussi un spectacle et une de ces hautes marques de civilisation qui honore l’humanité.

La 78e édition du prestigieux Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence vient de s’achever. Conçue par Pierre Audi, disparu l’an dernier, elle a été menée à son terme par son successeur, le metteur en scène américain Ted Huffman. Ponctuée de représentations exigeantes, d’actions à vocation solidaire et de visites officielles, dont celle de la ministre de la Culture, Catherine Pégard, cette édition s’est déroulée du 2 au 21 juillet (lire en page 18). Le Festival dresse son bilan.
Sur plus de deux semaines, près de 64 000 spectateurs ont participé aux différentes propositions du Festival, dont plus de 38 000 pour les opéras et concerts programmés en juillet. Les événements gratuits organisés autour de la manifestation, qui fait de la démocratisation de l’opéra une priorité, ont quant à eux attiré 26 000 personnes.
Dans cette même volonté d’ouverture au plus grand nombre, plus d’un tiers des billets ont été vendus à moins de 60 euros, tandis que 3 136 places ont été achetées par des spectateurs de moins de 30 ans. Le dispositif de découverte Opéra ON, destiné à ce public, a notamment permis à 697 jeunes d’assister à des représentations à tarif préférentiel. Les organisateurs soulignent un taux de remplissage des opéras de 97 %, en hausse de quatre points par rapport à 2025, tandis que la fréquentation globale du Festival s’établit à 92 %.
Les échanges avec le public ont également rythmé cette édition, avec 27 Préludes, 17 Midis du Festival et 14 projections gratuites d’opéras organisées dans onze communes de la région. Au total, le Festival compte « près de 4 500 participantes et participants aux actions de sensibilisation à l’opéra, invités à 21 répétitions et spectacles, ou à 17 rencontres en musiques et récitals pédagogiques sur le territoire ».
Côté rayonnement international, ce sont au total « 47 artistes de 16 nationalités accueillis dans le cadre des activités de l’Académie », indiquent les équipes. À noter que 223 journalistes étaient accrédités pour couvrir l’événement, dont 119 issus de médias internationaux. La 79e édition est d’ores et déjà programmée du 1er au 20 juillet 2027.
![[C’est l’été] « El Cimarrón », voix d’un peuple au Festival d’Aix](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2026/07/a373746a026e156e19c387bb47379f83.jpg)
Dernier des spectacles programmés au Festival d’Aix, El Cimarrón peut surprendre l’amateur d’opéra. Car ce n’est pas d’opéra dont il s’agit ici, mais de théâtre musical. Cette nouvelle production du Festival, donnée au Théâtre du Jeu de Paume, se présente comme un récital pour quatre musiciens.
Sur une musique du compositeur allemand Hans Werner Henze et un livret d’Hans Magnus Enzensberger, El Cimarrón, créé en 1970 au festival d’Aldeburgh, adapte deux récits ; la biographie d’Esteban Montejo, esclave cubain qui s’est échappé vers la liberté avant que l’esclavage ne soit aboli sur l’île en 1886 et Biografía de un Cimarrón de Miguel Barnet, écrivain et ethnologue cubain. Le Cimarrón, l’indompté, qualifiait un esclave fugitif dans les Caraïbes au XVIIIe siècle. On parlait de « Nègre marron » dans les Antilles françaises. Henze compose cette pièce atypique lors d’un séjour à Cuba entre 1969 et 1970.
Trois instrumentistes, un guitariste, un flûtiste et des percussions fournies accompagnent un récit dit, chanté, psalmodié, incarné par une voix, celle du comédien vénézuelien Iván García. C’est toute l’histoire de Cuba, de la domination espagnole à l’indépendance et de la liberté données aux esclaves à l’hégémonie yankee, qui est racontée en à peu près d’une heure 20 d’un spectacle dense, exigeant et passionnant.
La partition protéiforme de Henze présente des éléments aléatoires qui laissent place à l’improvisation. Les hauteurs et les sons sont spécifiés, mais le tempo et la dynamique sont laissés à l’appréciation des interprètes. La mise en scène d’Elayce Ismail et le travail de la scénographe et Rosie Elnile mettent à nu le plateau sculpté par les seules lumières. En 15 tableaux l’histoire d’un homme recoupe celle d’une nation. Les horreurs de l’esclavage, la fuite hasardeuse, le refuge dans les montagnes puis le retour dans la pseudo-liberté d’une exploitation capitaliste de main-d’œuvre et la guerre d’indépendance. L’humain, ce sont les femmes, les prêtres et enfin l’amitié, la solidarité et le combat qui ne finit jamais, symbolisé par la machette dernière image du spectacle.
Dans une exceptionnelle performance théâtrale et vocale Iván García, incarne cet homme à la fois individu ballotté par l’Histoire et symbole dans sa chair du destin d’une nation. Il chante en baryton, dit le texte, en espagnol, danse, fait de son corps tout entier l’instrument de sa vie racontée avec crudité et sincérité. La musique est davantage le contrepoint, chaotique, violent, âpre de ce récit qu’une partition confortable. Elle exige un maximum d’attention. Elle enrobe la voix du comédien, sinueuse, insistante, lorsque le narrateur évoque la nature sauvage. Puis elle se fait capharnaüm percussif pour évoquer les combats, la bataille de Mal Tiempo, où les rebelles cubains, les Manbises, luttèrent contre le colonisateur espagnol en 1895. El Cimarrón, objet théâtral hors norme, trouve sa place dans ce festival, voué à des répertoires plus identifiables. Le public lui a fait un accueil plus que chaleureux. Avec raison.
![[C’est l’été] Un voyage musical tout en nuances et délicatesse au Festival d’Aix](https://euapp01.newsmemory.com/lamarseillaise/news/wp-content/uploads/sites/2/2026/07/64310b603ec210eea971e7048591b3b8.jpg)
Délaissant La Flûte Enchantée dans la fosse de l’Archevêché, Leonardo García-Alarcón offrait, mardi soir au GTP, un délicieux concert baroque, illuminé par la présence de la soprano bulgare Sonya Yoncheva. Soutenus par neuf pupitres choisis et d’un programme rayonnant entre l’Italie, Angleterre et Espagne, les deux artistes ont livré un peu plus d’une heure d’un voyage musical tout en nuance et délicatesse. Les deux artistes ont rappelé leur rencontre, leur projet mûri pendant les heures angoissantes de la crise du Covid et leur bonheur à se retrouver ce soir-là. Leur complicité était évidente. L’Argentin de La Plata, claveciniste et organiste, musicologue averti est désormais une incontournable figure du Festival. Outre le Mozart cette année, il est, l’homme des succès au Jeu de Paume des opéras de Cavalli ; Elena, Erismena et de Monteverdi, Il Ritorno di Ulisse in Patria, Orfeo et L’incoronazione di Poppea. Sonya Yoncheva qui a débuté aux côtés des Arts Florissants de William Christie, est depuis rompue aux grands rôles ; Violetta, Desdemona, Tatiana d’Onéguine, et semble mettre ses pas dans ceux de Callas en abordant Bellini, Donizetti, la Médée de Chérubini… Une voix bien ample, bien chaleureuse, pour un programme très « camerata musicale ».
Le baroque à ses sources vénitiennes est illustré par des madrigaux de Claudio Monteverdi, un extrait de L’incoronazione di Poppea et Francesco Cavalli, bien sûr ; Xerse, L’Egisto. Sans oublier une composition du maître Alarcón sur une mélodie de l’Italien Antonio Draghi. Un détour conduit vers les derniers feux du madrigal anglais élisabéthain d’Orlando Gibbons et John Dowland. La Mort de Didon, « Remember me ! » du Dido & Æneas de Purcell, suspend le vol du temps. L’auditoire est recueilli, comme il est bien plus encore lorsque la soprano entame un chant traditionnel bulgare. Puis le voyage passe par l’Espagne du Siglo de Oro. Une « Jácara » (chanson satirique) de Lucas Ruiz De Ribayaz et une mélodie de José Marín Ojos. L’Atlantique est alors traversé dans ce galion musical pour conduire le public sur les rivages du Venezuela (Simón Díaz) et l’Altiplano péruvien (Tomás De Torrejón y Velazco).
Le voyage n’aurait pas eu ce charme propice aux découvertes sans le talent des neuf pupitres qui ont servi de guides. Très applaudie la flûte à bec virtuose de Rodrigo Calveyra et les guitares aux teintes flamenca de Monica Pustilnik et Quito Gato, pinçant avec tout autant de grâce Archiluth et Théorbe. Sonya Yoncheva se laisse aller à quelques pas de danses. Il n’en faut pas plus pour séduire un public déjà largement acquis. Pour être entièrement juste il convient de retenir les noms de la harpiste Marina Bonetti, des violonistes Amandine Solano et Laura Corolla, de la gambiste Margaux Blanchard, du violoncelliste Oleguer Aymami Busqué et du contrebassiste Eric Mathot. Ils forment le Cappella Mediterranea qui est aujourd’hui l’instrument incontournable du répertoire baroque. Instrument on ne peut plus exact que Leonardo García-Alarcón dirige presque de loin, faisant entière confiance aux talents de ses musiciens. Un très bel instant de musique.

Un prologue parlé interroge : « Il était une fois… Est-ce au-dehors ou au-dedans, la scène est-elle à l’intérieur ou à l’extérieur ? » Il enjoint le public à ouvrir les yeux comme on ouvre un rideau de scène et de les garder grands ouverts. S’il existe un opéra que la version concert sert au mieux c’est bien Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók. Klaus Mäkelä, l’Orchestre de Paris et les deux solistes, le baryton canadien Gerald Finley et la mezzo-soprano américaine, Judith Irene Roberts, ont laissé samedi, au Grand Théâtre de Provence, le public du Festival d’Aix pantois.
Bartók et son librettiste Béla Balázs concentrent l’action sur les deux protagonistes et maintiennent ainsi une tension dramatique de chaque instant. Klaus Mäkelä est le maître de cette palette orchestrale d’une richesse inouïe. Bis repetita, après le Triomphe de La Femme sans ombre, pour cette partition que Zoltan Kodaly, compatriote de Bartók, qualifia de « volcan musical », le jeune chef finlandais en déploie avec une science musicale d’une étonnante maturité, l’étoffe d’une incomparable diversité tonale, scintillante, iridescente avec un raffinement d’orchestre renversant. Les martèlements de la cinquième porte, les soupirs angoissés de la sixième emportent l’auditeur dans un flot d’émotions harassant. Gerald Finley et Judith Irene Roberts ont le mérite de passer cette rampe sonore puissante sans jamais perdre un iota du sens profond exprimé par le livret.
Le château du conte n’est autre que Barbe-Bleue lui-même. Chaque porte que Judith veut ouvrir, avec une cruelle obstination, est une part secrète de l’âme de cet homme qui se livre tout entier à la femme qu’il aime. « Pourquoi veux-tu ouvrir ces portes ? Parce que je t’aime », répond-elle. Aimer c’est dévorer l’autre. La chambre des tortures suinte des souffrances de l’enfance.
Suivent les chambres du pouvoir et des richesses accumulées, celle du jardin merveilleux, âme de l’artiste. La cinquième porte que Judith ouvre sur un cri d’admiration ou de terreur voit s’ouvrir à elle tout un empire. Le lac de la sixième porte est rempli des larmes de Barbe-Bleue. Et la septième chambre enfin, garde les femmes vivantes comme on garde en mémoire les amours passées sans vouloir totalement y renoncer. Judith les rejoint. Barbe-Bleue retourne à son obscurité et sa solitude, au moment même où il croit atteindre la félicité.
Mais comme le souligne Georges Bataille, l’instant de la plénitude est aussi celui où apparaît la conscience de sa fin. La joie souveraine est liée à l’angoisse parce qu’elle ne peut durer. Eros et Thanatos se partagent le cœur de l’homme, celui, sans doute de Bartók, compositeur de l’angoisse, s’il en fut. C’est à juste titre que Piort Kaminki parle d’un chemin de croix vers la catastrophe finale. Le Château de Barbe-Bleue est un chef-d’œuvre concis (une heure de musique), une de ces œuvres qui ne peuvent laisser indifférent. Elle était servie à Aix par des interprètes hors pair. Un immense moment de musique !

Le public du Grand Théâtre de Provence n’a pas boudé, mercredi soir, son plaisir ni mégoté son enthousiasme. L’objet de cette ovation debout ? Le ténor français Benjamin Bernheim invité pour un récital de mélodies dans le cadre du Festival d’Aix. La veille, ce même public saluait un autre français, le baryton Stéphane Degout. Alors, peut-on dire que le chant lyrique français se porte bien ? Assurément ! De ce côté-là, non plus, notre « équipe de France » n’a pas à rougir. Le ténor était accompagné de la pianiste chinoise Qiaochu Li, toute en délicatesse de toucher et de sensible lecture, immensément attentive. On a même entendu dans la salle lancer un « la pianiste est formidable ! ». Et, certes, cette ancienne pensionnaire de l’Académie Européenne de musique méritait bien qu’on commençât par elle. Elle fait part à deux dans L’Invitation au voyage d’Henri Duparc. « Là tout n’est qu’ordre et beauté… ». Et surtout, elle fait oublier l’absence de l’orchestre dans les sublimes Nuits d’été de Berlioz. Benjamin Bernheim c’est ce type de ténor, à l’élégance française, à la diction impeccable, héritier direct d’un Georges Thill, et frère de Julien Behr ou Sébastien Droy. Ajoutons des aigus d’argent, lancés sans un soupçon de vibrato et une âme profondément artiste. L’école de chant français se porte plutôt bien. Les Nuits d’été sont un enchantement. Les mélodies espagnoles, Monpou et Turina, ou argentine, Alberto Ginastera, sont de petits bijoux de délicatesse. Le ténor se fait plus ample avec des mélodies de Puccini. Puis le ton change avec des adaptations de classiques de la chanson française. Douce France de Trenet, Les feuilles mortes de Kosma et Prévert et un très beau Tant qu’on a que l’amour de Brel. Un hommage à Pierre Audi et José Van Dam précède des bis généreux ; Werther Pourquoi me réveiller et Roméo et Juliette Ah ! Lève-toi Soleil ! finissent de mettre le public sous le charme. Une grande leçon de chant !

Une création d’opéra est toujours un événement d’importance. Le Festival d’Aix joue depuis des années ce rôle essentiel. Accabadora, le dernier opus du compositeur italien Francesco Filidei, créé au Théâtre du Jeu de Paume, peut être d’ores et déjà considéré comme un classique. En témoigne le succès public de l’ouvrage, longuement applaudi. Adapté d’un roman de Michela Murgia, paru en 2009 sur un livret de Manuelle Mureddu, Accabadora nous plonge dans l’univers âpre de la culture sarde. Dans les années 1950, Maria grandit auprès de Tzia Bonaria Urrai, une couturière qui, dans la tradition sarde, exerce l’Accabadora, la fonction ancestrale de donner la mort aux agonisants pour abréger leurs souffrances. La tzia est une femme stérile qui n’accouche donc que de la mort. Viennent enfin la révélation, insupportable et l’exil dans le Nord. Maria revient et se charge à son tour de ce terrible rôle de Parque. La boucle est bouclée. On n’échappe pas à ses racines.
Pour cet opéra de chambre, le compositeur joue de 16 pupitres qui dessinent de courtes cellules répétitives, à l’expressivité raffinée et intense. La partition se double d’un bruitage de chants d’oiseaux, souffle du vent et rumeur domestiques. L’ensemble plonge l’auditeur dans un bain sonore à la fois étrange et envoûtant. Les personnages suivent un parlando qui se concentre sur une vérité des sentiments et des émotions toujours très exacte. Le chœur, mêlé parfois de chants sardes, est traité à l’antique. Il accentue le côté tragédie grecque de cette histoire au sous-texte fortement mythologique. La cheffe Lucie Leguay et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon font sonner cette délicate dentelle avec beaucoup de lumière et de transparence. La mise en scène très inventive de Valentina Carrasco suscite une émotion de chaque instant. De grands métiers à tisser qui s’effondrent à chaque décès rappellent Atropos, la Moire qui rompait le fil de la vie. Les morts avancent masqués. L’espace éclairé de teintes automnales, laisse l’action et les personnages circuler avec fluidité. Tout y est lisible et l’émotion prend le spectateur à la gorge.
Actrice et chanteuse remarquable, Noa Frenkel joue de son contralto, presque « masculin », oserait-on dire, pour incarner cet implacable Zia Bonaria Urrai. Elle accomplit pourtant une dernière fois son rôle d’accoucheuse à rebours, le dernier, dit-elle. « J’ai été la dernière mère que certains ont vue ». Rachel Masclet est Maria, la jeune protégée, plus fragile avec un soprano ductile et lumineux mais tout aussi déterminée à fuir pour accepter d’être « l’ultime couturière ». Hugo Brady est un fort joli Andría, le jeune homme amoureux par qui la vérité foudroie. Issu de l’Académie Européenne, on peut lui prévoir un bel avenir lyrique. Même remarque pour Filippo Ravizza, bouleversant quand, mutilé, devenu un poids mort, il réclame l’accabadora qui le délivrera. L’ensemble du plateau mérite une mention d’honneur.
Accabadora est une œuvre émouvante, envoûtante qui se laisse découvrir avec plaisir. Il nous dit aussi que l’opéra, malgré certaines remarques, est un art toujours profondément vivant.

Le spectacle imaginé par Romeo Castellucci et la présence sur scène et dans la fosse du Chœur et de l’Orchestre Pygmalion, dirigé par Raphaël Pichon, en aurait été aussi une aussi suffisante justification. L’évidence du message de Castellucci nous apparaît-elle, en 2026, plus pressante qu’en 2019 ?
La musique de Mozart sert un service funèbre à toutes les extinctions passées et à venir que le monde, avec ou sans les hommes, a subi depuis sa création. Sur le fond de scène est projetée cette effrayante litanie ; la faune, la flore, les peuples, les civilisations, les œuvres d’art, jusqu’aux sentiments les plus intimes… S’y sont ajoutées, depuis, les destructions au Proche-Orient, Gaza, bien sûr, et le Liban, la Syrie. La messe des morts se fait danse tribale, rite chamanique. Il ne reste de l’humain que des déchets dans lesquels on se vautre, une épave de voiture devant laquelle on pose comme pour un ultime selfie. Que restera-t-il de nous ? De ce paradis perdu d’où est chassé l’humain, mis à nu ? La voix cristalline d’un enfant qui chante un In Paradisum bouleversant. Et un nouveau-né qui nous regarde.
La lecture de Raphaël Pichon reste profondément religieuse. Le Requiem est augmenté d’autres pièces de musiques sacrées de Mozart et de chants grégoriens. Tout devient plus sacral que sacré. Entre recueillement et exultation. Le chœur, soutenu de danseurs et de figurants, chante et danse la mort avec un élan rythmique et une intensité vocale passionnants.
Les quatre solistes, Mélissa Petit (soprano), Alto Beth (alto), Duke Kim (ténor) et Alex Rosen (basse) sont comme les piliers de ce culte rendu si paradoxalement à la vie même.
Ce qui paraissait naïf et appuyé en 2019 touche davantage aujourd’hui. Le monde change. Il a changé.

Une très longue standing ovation au Grand Théâtre de Provence (GTP), vendredi soir, a salué la première de la Die Frau ohne Schatten (La Femme Sans Ombre), de Richard Strauss. Une ovation unanime que le Festival d’Aix n’avait pas entendue depuis l’ultime mise en scène bouleversante de Patrice Chéreau pour Elektra du même Strauss en 2013.
Quand un grand homme de théâtre comme Barrie Kosky s’allie à un chef de génie comme Klaus Mäkelä, et que vous réunissez un plateau de voix comme on en entend peu en Europe (et ailleurs), les planètes s’alignent. On obtient alors ce qui sera désormais le grand moment de ce 78e Festival et une date pour marquer son histoire déjà longue.
Pour faire revivre cette histoire d’impératrice privée d’ombre, symbole de maternité, certes, mais pour Kosky davantage lié à l’âme humaine, rarement plateau n’a été aussi exceptionnel. La nourrice, âme noire, misanthrope, un peu mère abusive, bénéficie de la voix dense et sombre de Nina Stemme à la fois maléfique et protectrice. Entre ses mains, Vida Mikneviciuté est une Impératrice vocalement hors norme ; aigus surpuissants, accents dramatiques infaillibles. La teinturière, plébéienne rongée de contradictions, est littéralement incarnée par Ambur Braid qui, munie d’un soprano d’airain, en fait une figure féminine de premier plan. Le teinturier Barak de Brian Mulligan est bouleversant d’humanité. Michael Spyres fait un Empereur fou de solitude. Le bariténor lui offre ses failles et des accents dramatiques poignants. Jean-Sébastien Bou, Tomasz Kumiega et Daniel Mirosław ajoutent leur talent à cette distribution, redisons-le, exceptionnelle.
Dire que la direction musicale de Klaus Mäkelä est exemplaire serait le moindre des superlatifs. Ce chef, encore jeune, qui dirige pour la première fois dans la fosse du GTP, est la musique incarnée. Le flot tumultueux, brutal, charnel, élégiaque et tendre, tout à la fois de la partition de Strauss, semble naturellement naître de ses gestes, mesurés et précis. Tout l’espace du théâtre est investi par le son et les voix. L’Orchestre de Paris est l’instrument parfait, ductile, sensible dans chaque pupitre (le solo de violon) et puissant sans fracas dans les temps les plus forts.
Il faut du talent pour éclaircir le livret chargé de symbolique de Hugo Von Hofmannsthal. Barrie Kosky et son scénographe Michael Levine rendent au conte baroque une profonde et lumineuse humanité. La dichotomie entre monde supérieur ; L’Empereur, l’Impératrice, la Nourrisse, et celui des humains ; le couple des teinturiers, se joue dans le décor. Pour le pouvoir vacillant, un fauteuil et un cheval à bascule dans un monde dépouillé de lumière. Pour l’humain, une tour faite de bric et de broc, lieu de vie fourmillant et répugnant.
Hofmannsthal voulait que La femme sans ombre soit à La Flûte enchantée ce que Le Chevalier à la Rose est aux Noces de Figaro, comme le rappelle Christian Merlin dans son excellent Richard Strauss, mode d’emploi (L’Avant-scène Opéra). Barrie Kosky crée une imagerie onirique et inquiétante, qui rappelle inévitablement le conte mozartien. En homme de théâtre, il crée une tension extrême comme on en voit peu sur une scène d’opéra et le final cataclysmique du deuxième acte est un choc musical et visuel. La blancheur immaculée du 3e acte (très belles lumières de Franck Evin) éclaire le moment de vérité, dépouillé et nu. L’amour peut y renaître et les ombres enfin signifier la profondeur de l’âme humaine. Cette Femme sans ombre aixoise est ce que l’opéra peut apporter de plus essentiel au spectacle vivant : la puissance pure de l’émotion. Sans l’ombre d’un doute !