Tag: dessins

  • Ni Tanjung, « pauvre reine de Bali » aux mille visages

    Ni Tanjung, « pauvre reine de Bali » aux mille visages

    Dans la petite salle du musée d’art brut de Montpellier, les regards sont partout. Des visages tracés à la craie grasse, des silhouettes découpées, des poupées hérissées de papiers colorés : l’univers de Ni Tanjung déborde du cadre. Jusqu’au 31 décembre, le musée consacre une exposition à cette artiste balinaise autodidacte, morte en 2020, dont l’œuvre s’est construit loin des écoles et des circuits traditionnels de l’art.

    Son histoire commence presque au bord de la route. En 2004, l’anthropologue suisse Georges Breguet la découvre à Bali, chantant et dansant devant un mur de pierres volcaniques décorées de visages. « C’était un temple dédié aux ancêtres », racontait-il lors de la présentation de l’exposition. Deux ans plus tard, l’installation compte plusieurs centaines de pierres avant d’être démantelée par une collectionneuse.

    Une nécessité de créer

    La disparition de ce premier ensemble ne freine pourtant rien. Après la mort de son mari, Ni Tanjung se met à dessiner, découper et assembler avec frénésie. Depuis sa chambre, puis son lit lorsque sa santé décline, elle fait surgir des ancêtres, des femmes, des créatures fantastiques et tout un théâtre intime. Plus de 1 200 assemblages auraient ainsi été réalisés en moins de dix ans.

    Quand le papier vient à manquer, elle cherche ailleurs : mousse de son matelas, matériaux de récupération, jusqu’à ses propres cheveux. « Elle avait un véritable besoin de créer », insiste G. Breguet. Et pourtant, « elle-même ne se prenait pas pour une artiste et s’exprimait simplement ».

    Derrière l’explosion de couleurs et les grands yeux qui fixent le visiteur, l’exposition raconte aussi une femme longtemps marginalisée dans son village, mais reconnue bien au-delà de Bali. Ses œuvres ont rejoint la Collection de l’Art Brut à Lausanne, le LaM de Villeneuve-d’Ascq ou encore la Biennale de Jakarta. À Montpellier, dessins sur carton, assemblages et sculptures ouvrent une fenêtre sur ce monde foisonnant, fragile et profondément libre. Une exposition où l’on vient d’abord pour les couleurs, avant de rester pour l’histoire d’une femme qui, jusque depuis son lit, n’a jamais cessé de peupler le monde.

  • Pays de Martigues : une journée pour revendiquer et fêter la paix

    Pays de Martigues : une journée pour revendiquer et fêter la paix

    La paix à Martigues et Port-de-Bouc est autant un sujet politique que de festivités, particulièrement en ce mercredi 23 septembre.

    Tout l’après-midi de 13h30 à 17h au jardin de Ferrières de Martigues, la Ville organise la Fête de la paix avec ateliers créatifs, sportifs et ludiques pour tous publics avant le temps protocolaire et le concert de fin de journée. En même temps, l’exposition « des ailes pour la paix » réalisée par les enfants des écoles et des centres de loisirs de Martigues est proposée. Parmi les organisations à l’initiative, la Mouvement de la paix, l’Association pour l’animation des centres sociaux (AACS), Martigues Sport Athlétisme, l’Appart, les Vélos des étangs, le Martigues rugby club, Wimoov, l’Ajes, le cinéma la Cascade et le collège Gérard-Philipe. À noter que la Ville est adhérente depuis 2010 de l’Association française des communes pour la paix et inscrit dans son projet « l’émergence d’une culture de paix » en son sein.

    Pas de solution militaire

    À Port-de-Bouc, un meeting pour la paix est organisé à 18h à la pyramide de la paix, au port Renaissance sur le site des sardinades. Le PCF, l’Union locale CGT, le Secours populaire et la Ligue des droits de l’Homme appellent en commun à « exiger un cessez-le-feu général et à cultiver la paix ». « Il n’existe aucune solution militaire pour répondre aux défis que nos modes de production et de vie ont provoqués », insistent les organisateurs. Les quatre centres sociaux de la Ville ont aussi réalisé une exposition de dessins sur le thème de la paix visible dès 14h.

  • Quand Ernest Pignon-Ernest inondait les rues de Martigues tous azimuts

    Quand Ernest Pignon-Ernest inondait les rues de Martigues tous azimuts

    Quand on déambule dans les rues de Martigues, le nom d’Ernest Pignon-Ernest défile régulièrement sous nos pas. Accolées, des flèches indiquent la direction du musée Ziem. C’est là que le 21 mai dernier, l’artiste pionnier du street-art est venu dévoiler une carte blanche. Ou plutôt revenu, puisqu’il y avait déjà signé une fresque en 1982, toujours visible dans les escaliers de l’établissement. « C’était une demande de la conservatrice de l’époque, Joëlle Pijaudier, raconte Gaëlle Culiolu, médiatrice culturelle pour la municipalité. C’est assez exceptionnel d’avoir une œuvre pérenne d’Ernest Pignon-Ernest, il n’y en a que deux ou trois en France. »

    Inspiré par Martigues, petite commune de pêcheurs alors en plein développement industriel, l’artiste en tire quatre éléments qu’il peint sur le mur du musée et qu’il décline grâce au procédé de la sérigraphie. « Ce sont toujours des dessins à l’échelle 1, donc à taille réelle », détaille Gaëlle Culiolu. En 1982, quasiment du jour au lendemain et sans communication, la ville est inondée de ces collages : environ 600 d’entre eux sont placardés dans tous les quartiers, mais aussi du côté des usines de Lavéra.

    Attirer le regard

    Un portrait de Florence, l’une des modèles phare d’Ernest Pignon-Ernest, enceinte et assise, symbolise le renouveau. « Depuis les années 1970, la population de Martigues augmente énormément grâce au développement de l’industrie, contextualise Charlotte Aurientis, chargée des publics au service art histoire et archéologie de la Ville. On assiste à un étalement urbain, et le centre-ville ancien est un peu moins attrayant. Les logements sont resserrés, vieillots… En 1977, la municipalité lance un grand plan de résorption de l’habitat insalubre. Il y a énormément de travaux, c’est 16 ans où la ville est en pleine mutation. » Ernest Pignon-Ernest appose la réinterprétation de Florence dans ces espaces en pleine renaissance.

    Il affiche également une grand-mère provençale archétypale, appelée la Martégale, directement inspirée de L’Arlésienne, un portrait réaliste du XIXe siècle peint par Pierre Jean. Elle incarne l’aspect « traditionnel » de Martigues. Sur des photos d’époque, on la voit sur les quais de l’Île, derrière des pêcheurs ou des femmes, comme si elle faisait partie du décor. Un retraité témoigne : « À l’époque, ma femme allait de Ferrières à Jonquières pour travailler. Elle passait devant 5 ou 6 collages. Régulièrement, elle entendait des passants saluer les œuvres. Par inadvertance, parce qu’on aurait dit que les personnages existaient ». C’était bien le but de l’artiste. « Selon ses propres termes, il va positionner ses images là où elles se glissent comme des évidences, relate Charlotte Orientis. Il pousse les gens à regarder différemment des paysages du quotidien. »

    Parfois, Ernest Pignon-Ernest cherche plutôt à marquer un contraste. Il place souvent son troisième élément, Prométhée, sur des ouvrages innovants et massifs du paysage martégal : au pied du viaduc, sur les cheminées du complexe pétro-chimique…

    « Il représente Prométhée loin de l’imagerie antique habituelle, souligne la chargée de public. Son interprétation, plus moderne, est tirée de la photo de Philippe Halsman, où l’on voit Oppenheimer en train de sauter. Pignon-Ernest l’interprète soit comme un envol, soit comme une chute. » Chacun y voit ce qu’il veut, le tout reste de s’interroger.

  • [Exposition] Achille Emperaire, l’éternel ami de Cézanne

    [Exposition] Achille Emperaire, l’éternel ami de Cézanne

    Né à Aix en 1829, de dix ans plus âgé que Cézanne, Emperaire poursuivit pendant toute sa vie le rêve d’accroître sa taille. 148 centimètres, il était bossu et minuscule. L’un de ses ateliers comportait un trapèze et des agrès : il effectuait quotidiennement des étirements. Il vécut à Paris, tenta d’imposer sa peinture. Cézanne, Gasquet et Zola l’estimaient. Le jury du Salon et les galeries refusèrent de l’exposer.

    Sa cinquantaine passée marqua son retour définitif à Aix-en-Provence. Dans une lettre, il écrivait que « Paris est un vaste tombeau, un simple et terrible mirage ». Pendant l’été 1870, il arriva qu’Emperaire s’offre un moment de baignade dans le bassin du Jas de Bouffan. Une robe de chambre, des babouches et un tabouret lui furent réservés pour qu’il prenne la pose. Cézanne avait choisi l’un de ses plus hauts formats (200 x 100 cm) pour saluer la mélancolie de son ami.

    Il avait à peine de quoi acheter des couleurs. Certaines de ses toiles sont peintes recto-verso. C’est le cas du tableau de l’affiche de l’exposition de Vincent Bercker où l’on découvre des peintures de petit format, des fusains et des sanguines, principalement des nus féminins.

    Entre Fragonard
    et Seurat

    Ce peintre, qui accompagna quelquefois Cézanne sur le motif du côté de Château Noir, relève à la fois du XVIIIe siècle et d’une grande modernité. Ses nus peuvent évoquer Fragonard. Les formes généreuses et géométriques qu’il agence anticipent Matisse, ses nocturnes font songer aux noirs et blancs de Seurat.

    Achille Emperaire mourut le 8 janvier 1898. Il avait 68 ans. Après la Seconde Guerre mondiale, un fonctionnaire de la mairie qui s’appelait Victor Nicolas, l’antiquaire Raphaël Chipota, Jean Leymarie, qui préfaça en 1953 une plaquette des Amis des Arts, proposèrent une exposition. En 2013, un catalogue rassembla son iconographie ainsi qu’un maximum de renseignements.

    Autrefois, dans une salle du musée Granet, grâce à Louis Malbos qui fut son conservateur, figuraient plusieurs travaux d’Emperaire. La rénovation du musée provoqua le transport vers Nice d’une partie de la collection. Des fuites d’eaux naufragèrent le grand format d’un « Duel » qui scénographiait deux mousquetaires. On aimerait savoir ce que sont devenus d’autres tableaux d’Emperaire : un grand Nu couché féminin, un paysage bleuté de la campagne d’Aix, ainsi que les ocres de Nature morte, pichet, palette et fruits.

    Exposition « Achille Emperaire » chez Vincent Bercker, 10 rue Matheron, Aix-en-Provence. Accès libre.
    À découvrir jusqu’au 31
     juillet.

  • Une exposition monographique d’Adrien Fregosi au Miam

    Une exposition monographique d’Adrien Fregosi au Miam

    Les projets monographiques ne sont pas courants au Musée international des arts modestes (Miam) de Sète. Pourtant, peu après la mort de l’artiste Adrien Fregosi en 2024, sa directrice Françoise Adamsbaum et son fondateur Hervé Di Rosa ont décidé d’inviter l’ancienne compagne de l’artiste, Marine Lang, à créer une exposition consacrée à sa vie et à son œuvre. Elle s’intitule « Les Moyens du bord » et est visible jusqu’au 7 mars prochain.

    Une exposition vivante et généreuse

    « L’idée de l’exposition est de révéler les conditions matérielles et biographiques avec lesquelles il a développé son œuvre très prolifique », explique Margaux Bonopera, co-commissaire de l’exposition aux côtés de Marine Lang. « Adrien a été diagnostiqué d’un cancer en 2013 et jusqu’à sa disparition, il n’a jamais cessé de travailler. » Né à Grenoble en 1980, Adrien Fregosi est entré dans la pratique artistique par le dessin, la culture punk, le graffiti et le fanzinat, avant de s’engager dans une pratique plus picturale à son arrivée à Sète, où il a passé les dix dernières années de sa vie.

    L’exposition réunit 130 de ses créations, dont des peintures, des dessins, des photos ou encore des collages sculpturaux. Celles-ci sont accompagnées d’une vingtaine d’œuvres d’autres artistes, dont certaines ont été réalisées spécialement pour l’occasion. « Adrien pensait les choses de manière très collective, poursuit Margaux Bonopera. Nous exposons donc aux côtés de ses œuvres des artistes qui étaient un peu des modèles pour lui, comme Robert Crumb, Derek Jarman ou Miriam Cahn. D’autres sont des amis avec qui il co-créait parfois, tels que Paul Loubet, Safia Bahmed-Schwartz ou Julie Béna, entre autres. »

    La volonté des deux commissaires avec cette exposition est avant tout de « révéler toute la vitalité de l’œuvre d’Adrien en termes de palette, de personnages, de gestualité et de force ». Margaux Bonopera l’affirme : « Il y a une alliance entre le souhait d’adresser les questions de la vie de l’artiste, dont celle de la maladie bien sûr, et de proposer une exposition généreuse et joyeuse, dans laquelle on retrouve, à travers le travail d’Adrien, beaucoup d’humour, de malice et parfois même de cynisme. » Selon elle, l’exposition révèle aussi de nombreuses problématiques liées à l’aspect validiste du monde de l’art. C’est dans cette logique que l’équipe a demandé à la Ville d’installer, dans les murs du musée, des bancs urbains sur lesquels les visiteurs peuvent venir s’asseoir, se reposer et accepter l’idée que nous ne sommes pas tous égaux face à la santé, aux douleurs et à la fatigue : « J’ai eu la chance de travailler avec lui de son vivant, confie Margaux Bonopera. Il a toujours eu cette volonté de créer une œuvre lisible, appréciable et qui puisse être réceptionnée par un maximum de personnes. »

    En parallèle de celle du Miam, une autre exposition consacrée à l’œuvre d’Adrien Fregosi s’ouvre au Centre national d’art contemporain – Le Magasin, à Grenoble. Le projet est également accompagné d’un ouvrage monographique et collectif édité par le Miam et FP&CF éditions, dont le graphisme a été confié à Jad Hussein. « Il s’agit d’un objet magnifique, se réjouit Margaux Bonopera. C’est important, quand on sait à quel point le format éditorial lui tenait à cœur. »

    * 23 quai Maréchal de Lattre de Tassigny à Sète. Tous les jours sauf le lundi, de 9h30 à 12h et de 14h à 18h. Entrée : 5,60 €

  • A Marseille, la fontaine Estrangin doit reculer devant le tramway

    A Marseille, la fontaine Estrangin doit reculer devant le tramway

    La Métropole Aix-Marseille Provence est bien décidée à déplacer la fontaine Estrangin implantée depuis 135 ans devant la Caisse d’épargne et la Banque de France. L’édifice emblématique où trône en majesté l’allégorie de Marseille appuyée sur le Génie du commerce sur une Méditerranée source d’abondance, gène le tracé du futur tramway du Quatre Septembre pour lequel l’enquête publique préalable à la déclaration d’utilité publique n’a toujours pas eu lieu.

    Ce n’est certes pas le premier monument marseillais à devoir déménager. De l’Hôtel de Cabre (1954) à la fontaine Fossati (1825) en passant par l’obélisque de Mazargues (1911), les monuments historiques ont la bougeotte à Marseille. Pourtant l’ancienne ligne historique du tramway au siècle dernier contournait ce magnifique ouvrage sculpté inauguré en 1890 et qui a été inscrit en totalité au titre des monuments historiques en mars 2025.

    La fontaine s’apparente à une « table d’orfèvrerie » tant l’élégance de sa vasque et de ses groupes sculptés de plusieurs dizaines de tonne en pierre blanche de Lens et de son bassin en granit rose d’Écosse est affirmée. L’ouvrage néo-baroque a été réalisé par les meilleurs artistes marseillais de la Troisième République : l’architecte Joseph Letz et Gaudensi Allar pour les dessins et le sculpteur André Allar, Grand Prix de Rome en 1869, rappelle l’historien de l’art Laurent Noet dans le guide Fontaines de Marseille.

    Pour libérer la courbe et la contre-courbe des voies ferrées reliant le boulevard Paul Peytral au cours Pierre Puget, les bureaux d’études tablent sur un déplacement de 7,57 mètres de l’ensemble monumental pour le rapprocher de la Banque de France et de l’entrée du métro. L’opération est délicate sinon périlleuse. Une maîtrise d’œuvre est prévue sur 5 ans pour concevoir de A à Z cette délicate opération. Le choix de l’architecte en chef des monuments historiques pour la piloter sera déterminant.

    Le projet prévoit aussi l’abattage de la couronne d’arbres autour de la fontaine qui sera restituée par la suite. Le démontage minutieux durant 8 semaines du monument et de sa dalle de fondation aurait lieu en 2027. Il faudra décider si la restauration sur 16 mois qui inclut le système de fontainerie intégrée se fera in situ ou en atelier. Le repositionnement et le remontage pièce par pièce de la fontaine se feraient en 2028 sur une durée de 12 semaines.

    Un diagnostic patrimonial de la Ville de Marseille est attendu d’ici mars. Car c’est à sa ville natale que le négociant Henri Estrangin avait offert la fontaine. La future maîtrise d’ouvrage devra réaliser une étude de faisabilité et d’ingénierie structurelle pour élaborer la méthodologie du déplacement, sa conformité au protocole patrimonial fixé par la Conservation régionale des Monuments historiques qui délivrera l’autorisation de travaux. L’ardoise promet déjà d’être salée. L’enveloppe prévisionnelle des travaux table sur 672 000 euros TTC.

    Le projet inquiète l’association nationale Sites & Monuments pour qui « c’est une opération à haut risque patrimonial » et pour « un projet qui ne met pas en valeur la mémoire et la lecture historique des espaces urbains de Marseille ». Sa déléguée Sandrine Rolengo considère que « l’implantation du futur tramway sur cette place risque d’en altérer profondément la vocation paysagère, en substituant à un espace ouvert, lisible et patrimonial un aménagement principalement fonctionnel. Une telle transformation porterait atteinte à la qualité du cadre de vie ainsi qu’à la cohérence historique et esthétique du site ».

    « C’est une opération
    à haut risque patrimonial »

  • [Entretien] Céline Laudin : « Chaque amateur d’art voulait un Ziem dans sa collection »

    [Entretien] Céline Laudin : « Chaque amateur d’art voulait un Ziem dans sa collection »

    La Marseillaise : Qui était Ziem ?

    Céline Laudin : Félix Ziem est un peintre du XIXe siècle qui est né en Bourgogne, à Beaune, et qui est mort à Paris à l’âge de 90 ans. Il est plutôt autodidacte. Il fait des études d’architecture aux Beaux-Arts de Dijon où il est très doué. Il doit partir ensuite à Paris avec l’obtention d’une Bourse mais un problème au niveau de son comportement fait qu’il ne peut pas s’y rendre. Il décide de partir rejoindre un membre de sa famille qui travaille alors dans les abords de Marseille à la construction de l’aqueduc de Roquefavour. Il arrive sur ce chantier, et il commence à faire des croquis en plein air de la campagne environnante. Le duc d’Orléans arrive, voit ses croquis et lui achète. Et l’histoire commence ainsi.

    Pour quelles raisons est-il qualifié de peintre voyageur ?

    C.L. : Son rêve, c’est d’aller en Italie comme tous les artistes du XIXe siècle, sur cette idée de faire le grand tour, de voir les monuments à Rome, à Florence, à Venise. Félix Ziem est un peintre paysagiste. Ce qu’il aime, c’est la lumière et le rapport de l’eau et des paysages. C’est pour ça qu’il apprécie particulièrement Venise et qu’il choisit aussi plutôt Martigues que Marseille pour s’installer sur les bords du chenal de Caronte. Il ouvrira quatre ateliers : à Paris, à Venise, à Nice et à Martigues. C’est un artiste voyageur par excellence il fait énormément de voyages, en Italie, mais pas que. Il va beaucoup en Afrique du Nord. Il va aller aussi à Constantinople. Il va faire un grand voyage en Orient. Il va aller en Algérie. Mais il va aller jusqu’en Russie, en Angleterre, aux Pays-Bas. Il est tout le temps en mouvement.

    Était-il reconnu de son vivant ?

    C.L. : Dans son journal, on sent qu’il est assez insatisfait de ses peintures parce qu’il n’a jamais vraiment appris cet art. Malgré cette frustration, il va très vite exposer au Salon, qui est vraiment l’organe officiel où il faut que tous les peintres aillent à Paris, et il commence à vendre ses tableaux. Il est très malin. Il s’entoure de marchands, il fait monter les prix. Ses œuvres prennent de la valeur et c’est l’un des artistes les plus riches du XIXe siècle. Chaque amateur d’art voulait un Ziem dans sa collection. Il est reconnu dans le métier, Théophile Gautier l’encense. C’est quelqu’un d’assez mondain, il va aux soirées des frères Goncourt, il est très bien installé et reconnu de son vivant.

    Ce qui n’est plus vraiment le cas aujourd’hui.

    C.L. : Il produisait énormément, et c’est ça qui l’a peut-être un peu desservi. Il faisait dans ses peintures ce que les amateurs d’art aimaient et attendaient, donc, on a pu le taxer ensuite de faire un peu tout le temps la même chose : un horizon bas, trois quarts de la toile consacrée au ciel… À Venise, une gondole, à Constantinople, à Martigues, une tartane. Ce côté un peu répétitif a pu être critiqué. Il a aussi longtemps été taxé d’orientaliste parce qu’il représentait l’Orient. Mais pour moi, ce n’est pas un orientaliste car il est vraiment allé dans ces pays, il ne représente pas un Orient fantasmé qu’il aurait pu lire dans les livres, il peint ce qu’il a vu, les danseuses, les petits métiers, les musiciens… Il est plutôt inclassable en fait et l’histoire de l’art n’aime pas trop les gens inclassables, il faut appartenir à une école à un mouvement, on aime bien les cases en histoire de l’art.

    Comment, à travers les expositions proposées au musée, tentez-vous de lui rendre sa place ?

    C.L. : La chance que nous avons eue au musée Ziem, c’est d’avoir reçu en legs de sa petite-fille tout son fond d’atelier. Et donc, on a, dans la collection, des œuvres qu’il n’a jamais vendues mais qu’il conservait. C’est très intéressant, parce qu’il a par exemple conservé toute sa vie son autoportrait qu’il a peint dans les années 1860-1865, où il s’est représenté en bleu, en mettant de la craie sur son tableau, ce qui est quelque chose d’extrêmement moderne mais qu’il n’a jamais montré. De même, il a gardé avec lui ses pochades, une sorte carnet de croquis mais sur du bois, qu’il prenait avec lui quand il allait voyager, ses aquarelles… Ce sont des œuvres beaucoup plus spontanées et modernes que ce qu’il commercialisait. Au musée, on valorise ce fond d’atelier qui est vraiment d’une très grande richesse. C’est formidable parce qu’on rentre aussi dans l’intimité de l’artiste où on voit son processus créatif. C’est comme si on était presque avec lui sur les bords du Bosphore ou sur les canaux de Venise.

  • L’œuvre douce-amère de Katia Bourdarel à Marseille

    L’œuvre douce-amère de Katia Bourdarel à Marseille

    « Aux frontières du rêve et du réel, l’univers de Katia Bourdarel mêle le corps et la nature dans un voyage entre lumière et ombre, fragilité et puissance, douceur et chaos », affiche un panneau au rez-de-chaussée du Musée Regards de Provence, qui accueille jusqu’au 15 mars 2026 l’exposition de cette Marseillaise, « De fiel, de miel et de sel ». A priori, une exposition aux saveurs fades. Jusqu’à ce que notre rétine, ne s’accommode difficilement d’une série de toiles qui paraissent être des photographies au réalisme invraisemblable. Mais quelques pas en avant, permettent de voir le détail de ces peintures, parmi lesquelles Damnatio memoriae #9 et Rebelle #1. En vis-à-vis, une statue masquée par des feuillages, et le même item entièrement drapé de blanc. Presque envie de soulever ce voile tant il paraît concret. Entre le fiel et le miel, elle est peut-être là, la pincée de sel.

    « Noirceurs et soleils »

    « Inspirée par des figures mythologiques ainsi que par des textes classiques de Platon et Ovide à Apulée », indique la commissaire de l’exposition, Amélie Adamo, « l’œuvre de Katia Bourdarel nous plonge dans une exploration intime et collective de la métamorphose. Elle résonne avec nos noirceurs et nos soleils, de l’amour à la mort ». Différentes Narcisse et odalisques sont encore bluffantes de détails, tout au long d’un parcours où les nus sont légion, dévoilant chaque pli des corps et du visage. Plus l’exposition se dévoile, plus la clarté laisse place à la noirceur, comme le suggère une nuée de corbeaux suspendus en l’air. Le chemin tout tracé vers les Nocturnes métamorphoses de Katia Bourdarel qui, au son d’une musique crépusculaire, dévoilent des beautés douces-amères, assaisonnées d’un sel qui nous comprime le cœur et les artères.