Viscéralement attaché aux hommes et femmes du bataillon, mais aussi à une ville, Marseille, avec laquelle il a appris à composer au quotidien, le vice-amiral nous livre, avant son départ, les grands axes de son action mais aussi son analyse sur l’évolution du métier et des risques auxquels les marins-pompiers sont confrontés.
La Marseillaise : Lorsque vous avez été désigné commandant du bataillon de marins-pompiers de Marseille, quels étaient vos objectifs ?
Lionel Mathieu : Le premier objectif, c’était de faire un peu le point sur ce qu’était le bataillon contemporain de mon arrivée. Il venait de traverser la période de la crise sanitaire, riche mais difficile. Dans les mois qui ont suivi ma prise de fonction, j’ai dégagé trois grandes orientations. La première c’est ce que j’appelle conserver notre excellence opérationnelle. C’est-à-dire remplir la mission vis-à-vis des Marseillaises et des Marseillais de la manière la plus optimale possible. Et pour ce faire, il faut d’abord continuer à s’entraîner, c’est un élément extrêmement important. Un entraînement conséquent et diversifié pour justement être polyvalent. Il faut aussi que le marin-pompier en opération soit soutenu par des médecins, par de la logistique, que son matériel soit toujours en bon état. Être bon en opération, c’est aussi conserver notre expertise maritime et portuaire. Le deuxième grand axe, c’était ancrer l’humain au cœur du bataillon car sa richesse, ce sont bien ses marins-pompiers et ses personnels. On a travaillé sur une modernisation de ce qu’on appelle la gestion de carrière, sur le maintien de conditions de travail acceptables avec des équipements de pointe, de la sécurité en intervention et des casernes aménagées. Il y a aussi les conditions de vie à l’extérieur du bataillon, le socle sur lequel se bâtit là aussi leur efficacité opérationnelle. Principalement une vie décente pour eux-mêmes et pour leur famille, c’est-à-dire trouver des logements, les aider à garder leurs enfants, trouver des emplois aux conjoints, s’occuper des blessés quand nous en avons, des décès aussi malheureusement. Le troisième axe, c’est de regarder demain…
Justement, le métier a-t-il évolué ?
L.M. : Oui parce qu’on a une évolution des risques de plusieurs natures. La première, le changement climatique avec des feux plus forts, des phénomènes météorologiques intenses où on recommence à parler en Méditerranée du risque de tsunami. De là découle l’évolution des énergies. On voit une ville qui s’électrifie de plus en plus. La propulsion des navires est différente, on a la présence de batteries dans les véhicules… Et enfin le troisième élément, ce sont les tensions, la montée de la violence. Elle n’est pas dirigée contre les marins-pompiers mais on est confronté à l’exacerbation de la violence des rapports humains. Derrière l’évolution de ces risques, il y a donc l’évolution de nos techniques, de nos stratégies, de nos matériels avec notamment la numérisation, l’apport de l’intelligence artificielle, il y a aussi un besoin et une volonté d’aller vers plus de partenariats, d’être plus ouverts sur notre environnement, à la fois dans les autres services au public, les universités. Mais aussi d’aller vers la population parce qu’il faut absolument qu’elle soit avertie de ces risques, préparée à avoir des bons comportements. Aujourd’hui, on peut dire que nous ne sommes plus des soldats ou des marins du feu mais des soldats ou marins de la crise. On attend de nous d’être un peu la boîte à outils de tout ce qui est un peu déréglé. Notre intervention à Mayotte par exemple, n’était pas du secours d’urgence mais de la reconstruction. Cela demande une évolution de l’état d’esprit, l’emploi de plus en plus important de nos spécialités, qu’elles soient aquatiques, de secours en milieu périlleux, de risques technologiques, sur l’usage des drones ou des robots, mais aussi de les combiner entre elles. Ce qui requiert une certaine dextérité.
Vous dirigez aussi l’école des marins-pompiers. Pour vous, la relève est-elle assurée ?
L.M. : Cette école c’est le projet d’avenir par excellence. C’est là que tout commence, où le jeune a sa première image du bataillon, où on lui donne les bases les plus importantes, celles qu’il va garder tout au long de sa carrière, même si après il repassera dans le cycle de connaissances. C’est un projet sur lequel il faut encore convaincre, parce que ce sont des investissements humains et financiers importants. À terme, on souhaite regrouper les 3 sites sur lesquels elle est répartie en un. On recrute 180 jeunes par an, c’est un peu moins de 10% de l’unité, nous n’avons pas de crise de vocation.
Quand on est marins pompiers on est militaire mais aussi pompier de Marseille, comment se traduit cette double appartenance ?
L.M. : Nous sommes une unité militaire qui vit dans la cité. J’ai 350 marins pompiers tous les jours, l’hiver, un peu plus l’été, qui sont en action dans la ville. Ça crée une proximité avec la population qui est extrêmement importante. Nous consacrons 37 minutes à chaque Marseillais par an. C’est ce que j’appelle la vie partagée. Après, il y a l’histoire commune, celle des grands événements heureux, malheureux, ou douloureux qui font cette vie. Parmi les premiers, on a eu les dispositifs de protection qu’on a mis en place pour la coupe du monde de rugby, pour les Jeux Olympiques, la venue du Pape. Encore ce 15 août, les marins-pompiers faisaient partie du paysage lors du spectacle de drones. Pour les événements malheureux, les drames humains, la mort, nous les côtoyons régulièrement. Massages cardiaques, décès de personnes âgées, d’enfants, on est dans les familles. Et puis il y a les événements douloureux comme la rue d’Aubagne ou la rue Tivoli. Il ne faut pas s’imaginer que le marin-pompier, même si de par son métier côtoie des choses difficiles, est insensible.
Quelles sont selon vous les interventions les plus marquantes de votre temps de commandement ? Que retenez-vous de cette période ?
L.M. : Au-delà des événements douloureux que nous venons juste d’évoquer, je retiendrai surtout le contact humain avec les marins-pompiers, avec les médecins, tous ceux qui optent pour le bataillon. J’ai trouvé ici une densité humaine que je n’avais pas beaucoup rencontrée, peut-être un peu sur le porte-avions Charles de Gaulle quand j’y ai servi. Je pense que ce qui va rester ce sont ces visages où on voit sourire, fatigue, engagement… Tout ce qui marque. Ces gueules saisies sur l’instant, dans la charge émotionnelle ou la satisfaction du contact avec son chef. C’est une espèce de complicité tout en retenue.
Quels conseils donneriez-vous à votre successeur ?
L.M. : En substance, je vais lui dire trois choses : « aime Marseille, aime les marins-pompiers et sois toi-même ».
Le bataillon en bref
Plus de 2 500 militaires et civils constituent le BMPM
17 centres d’incendie et de secours du BMPM sont répartis dans Marseille
L’unité intervient aussi sur 4 sites à l’extérieur de la ville, l’aéroport Marseille-Provence, Airbus hélicopters, le port de Fos-sur-Mer et celui de Port-de-Bouc.
Plus de 126 000 interventions en moyenne, soit plus de 340 opérations par jour, sont réalisées chaque année, 81% des missions relevant du secours à personnes
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