Tag: conchyliculture

  • La mer chauffe, les coquillages étouffent

    La mer chauffe, les coquillages étouffent

    Le 30 mai, la température de l’eau du bassin de Thau, utilisée pour la conchyliculture, a déjà atteint les 25,4°C, soit 4°C de plus que les normales de saison. Ces vagues de chaleur marines correspondent plus précisément à des périodes où « la température de surface de l’eau de mer est plus élevée, pendant plus de cinq jours, que 90% des températures à la même période de l’année, comparée aux 30 années précédentes », selon l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

    Pourtant, les coquillages tels que les moules ou les huîtres supportent difficilement ces hausses de température. Des seuils de résistance en mer Méditerranée ont d’ailleurs été fixés à 26°C concernant les moules et 30°C pour leurs cousines les huîtres.

    La Méditerranée, aux eaux déjà plus chaudes, n’échappe pas au réchauffement. Elle est d’ailleurs classée parmi les mers qui subissent le plus rapidement l’augmentation de leur température, après la mer Noire et la mer Baltique. Depuis 1982, sa température a augmenté d’environ 1,5 degré en moyenne.

    Mesures de température

    Dans le but de mieux comprendre les conséquences d’une telle augmentation de la température dans les bassins de conchyliculture, le réseau Ecoscopa analyse le développement de ces espèces et de leur milieu. Dans leurs huit stations de recherche, partout en France, les chercheurs étudient les huîtres creuses et relèvent la température des bassins à un rythme régulier, notamment dans le bassin de Thau.

    Grâce à ces prélèvements, les chercheurs peuvent identifier des vagues de chaleur, notamment lors de la saison estivale. Pourtant, l’hiver n’échappe pas à ces anomalies. Franck Lagarde, coordinateur du réseau Ecoscopa et chercheur à l’Ifremer, dans son antenne sétoise, les décrit même comme « de plus en plus fréquentes, intenses, précoces et tardives ». Et ce, depuis 2012.

    Les conséquences de tels pics de chaleur ? L’asphyxie des coquillages. L’augmentation de la température et la baisse des phénomènes venteux conduisent à une modification de la solubilité des gaz dans l’eau. Concrètement, l’eau est trop peu oxygénée, ce qui entraîne une surmortalité des huîtres et des moules. L’année 2018 en a été un exemple dramatique sur le bassin de Thau. Près de 4 000 tonnes de coquillages ont été perdues en deux semaines.

    Ce dérèglement de la température n’a pourtant pas systématiquement pour conséquence la mort de ces espèces. Il occasionne également un phénomène observé depuis 2025 : les coquillages pondent de manière précoce sur tout le territoire, étendant la période de reproduction de la fin mai à la fin septembre, contre mi-juillet à mi-août habituellement.

    Des espèces épuisées

    L’élargissement de la période de ponte rime aussi avec l’augmentation de la fréquence des reproductions. Problème : cela entraîne un épuisement des espèces qui ont « de plus en plus de mal à récupérer pendant l’hiver », ajoute le chercheur. Le seul point positif de ces dérèglements en Méditerranée, les huîtres creuses « grandissent mieux », selon Franck Lagarde, preuve d’une forme d’adaptation positive à leur milieu.

    Les conchyliculteurs tentent donc de mettre en place des mesures permettant de limiter les dégâts. Améliorer la détection des anoxies, déplacer les élevages en mer ou encore faire usage de systèmes de rafraîchissement.

    Le changement, nécessaire à la poursuite de telles exploitations, peut même être effectué au niveau commercial. « Les huîtres au printemps sont de meilleure qualité qu’en automne », déclare Franck Lagarde. De quoi faire réfléchir sur les habitudes de consommation des Occitans, exposés régulièrement à des anomalies de température.

  • L’Ifremer inquiète des effets des canicules marines sur la biodiversité

    L’Ifremer inquiète des effets des canicules marines sur la biodiversité

    Ils ont beau connaître et s’attendre aux effets néfastes du réchauffement climatique, des chercheurs réunis hier à Sète par l’Ifremer*, se disent « étonnés » par l’ampleur des phénomènes qu’ils observent déjà sur le terrain.

    Si la façade atlantique n’est pas épargnée, la Méditerranée constitue bel et bien un « hotspot du changement climatique et de biodiversité », pose d’emblée Nathaniel Bensoussan. Ce chercheur au Laboratoire d’océanographie physique et spatiale (LOPS) à l’Ifremer, rappelle que la Grande Bleue a gagné 1,5 degré depuis 1982 et qu’elle se réchauffe deux fois et demie plus vite que la moyenne des eaux.

    Ce phénomène dû à l’activité humaine qui produit des gaz à effets de serre, génère des « vagues de chaleur marines ». Lesquelles altèrent durablement le fonctionnement des écosystèmes côtiers et la biodiversité. Ainsi les tissus vivants des gorgones rouges, ces coraux mous qui « jouent le rôle des arbres dans les forêts », sont-ils nécrosés (calcaire blanc). Déjà les scientifiques s’inquiètent d’une « mortalité récurrente » notamment dans les calanques. Dès 2022, une floraison massive de posidonies a été observée. Loin d’être une bonne nouvelle, c’est le signe d’un « risque d’épuisement » de ces plantes aquatiques qui oxygènent l’eau et participent à la stabilité des fonds marins. « C’est un sujet majeur. Si des plantes comme les posidonies sont affectées, la séquestration du carbone est impactée », éclaire Nathaniel Bensoussan.

    Étang de thau en surchauffe

    Les écosystèmes fermés tels que les lagunes ou les lagons ne sont pas épargnés par le réchauffement des eaux. Sur l’étang de Thau, Vincent Ouisse, chercheur en écologie benthique à l’Ifremer, parle même d’un « effet loupe ».

    En raison des faibles profondeurs, les eaux sont déjà à 30-32 degrés et peuvent monter jusqu’à 36°. Les herbiers, plantes marines à fleurs, souffrent elles aussi. De même que les bénitiers et coraux jusque dans les lagons de Polynésie, ajoute Guillaume Mitta, chercheur en biologie des interactions. Du côté de la Bretagne et de la Manche, ce sont les laminaires (algues brunes) qui sont en « forte baisse d’abondance et de densité », constate Martial Laurans, spécialiste en écologie halieutique à l’Ifremer. Dans la baie de Grandville en Normandie, où les eaux se sont réchauffées de 1,5 degré en 40 ans, « les captures de bulots ont chuté de 80% », illustre Hubert du Pontavice, chercheur à l’Ifremer.

    Les moules en péril l’été

    À l’instar de la grande nacre ou des sardines, des poissons et coquillages sont aussi touchés. C’est notamment le cas des huîtres. L’an passé, « la canicule de juin a engendré des pontes précoces d’huîtres de 2 à 4 semaines partout en France », se souvient Franck Lagarde. Ce chercheur en biologie et écologie marines à l’Ifremer précise que les périodes de pontes sont désormais étendues de mi-mai à mi-septembre au lieu de mi-juillet à mi-août auparavant. Avec pour conséquence « des huîtres de meilleure qualité au printemps qu’à l’automne ». Si la Bretagne a vu ses taux de croissance des naissains chuter de 14 à 62% c’est tout l’inverse en Méditerranée avec des taux de croissance culminant à 143% « en raison d’eaux plus chaudes et de pluies plus abondantes qui amènent des sédiments ».

    La dynamique est tout autre pour les moules dont l’avenir est clairement menacé l’été en Méditerranée. « On observe un décrochage quand les eaux atteignent 27-28 degrés. Et à part aller plus au large, je ne vois pas ce qu’on peut y faire », confie Franck Lagarde. Le coordinateur du réseau Ecoscopa à Sète, révèle qu’en Corse la production de moules est déjà abandonnée à partir de juillet en raison d’eaux trop chaudes.

    Or, Nathaniel Bensoussan est catégorique. « On va vers la tropicalisation de la Méditerranée. » Face aux tergiversations des responsables politiques, Hubert du Pontavice presse. « En tant que scientifique, je suis dans une intranquillité. Il y a une urgence à agir face à un empilement d’événements. »

    * Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.

  • SolarinThau : l’huître et le solaire à l’essai 18 mois

    SolarinThau : l’huître et le solaire à l’essai 18 mois

    Présentée comme une première en Méditerranée, une structure flottante de 53 mètres sur 8 baptisée SolarinThau, qui associe élevage de coquillages et production photovoltaïque, a été installée sur l’étang de Thau. Ses promoteurs y voient une réponse au vieillissement des tables conchylicoles et aux difficultés économiques de la filière. Pendant 18 mois, cette expérimentation devra vérifier si ce modèle peut constituer une alternative pour les quelque 2 600 tables conchylicoles de l’étang.

    Conchyliculteur depuis huit ans, Yannick Desplat se dit séduit par l’idée d’ « allier écologie et énergie solaire. » Mais il reste prudent après les premiers essais d’ancrage. Cette prudence s’explique notamment par les premiers essais réalisés sur la lagune. Dans un communiqué publié le 16 juin, le consortium réunissant le Comité régional de conchyliculture de Méditerranée, SolarinBlue et le SMBT reconnaît que « la solution d’ancrage retenue n’est pas suffisante pour garantir un maintien en position durable de la table sur toute la durée de l’expérimentation ».

    Un prototype confronté

    à la réalité du terrain

    « Le but au départ était de développer des amarres plus écologiques et moins impactantes pour le milieu. Mais entre la modélisation informatique et les conditions réelles sur l’eau, il y a parfois un écart », explique Fabrice Grillon, directeur du CRCM. « Cela reste un prototype. La première prouesse a déjà été de construire cette table, de la mettre à l’eau puis de l’amener jusqu’à la zone conchylicole. Les défis qui restent sont de sécuriser l’ancrage, vérifier l’impact environnemental du dispositif et réussir la production d’huîtres dans ces conditions », poursuit-il.

    Le consortium espère désormais redéployer la plateforme dans les prochaines semaines. Une nouvelle date d’inauguration sera ensuite fixée afin de lancer officiellement la phase d’expérimentation et les premières cultures d’huîtres.

    Amélia Siapo

  • « La mise à l’abri des coquillages fait partie des pistes à travailler »

    « La mise à l’abri des coquillages fait partie des pistes à travailler »

    La Marseillaise : En quoi consiste la mise à l’abri préventive des coquillages ?

    Fabrice Grillon : Je tiens au préalable à préciser que la mise à l’abri n’est pas une solution à prendre isolément. Elle fait partie des pistes à travailler, mais avant cela il faut parler des travaux à effectuer sur les réseaux d’assainissement pour limiter les risques de saturation lors d’épisodes de pluies intenses  ; des solutions innovantes comme l’installation d’une porte au niveau des canaux de Sète – cela existe déjà à Venise – afin d’éviter, en courant rentrant, que le norovirus se retrouve dans la lagune de Thau ; il faut parler également de la « recherche et développement » qui peut être réalisée dans les stations d’épuration pour abattre la charge virologique.

    Une fois listées toutes ces solutions, pour lesquelles nous attendons des engagements, nous, conchyliculteurs, pouvons jouer notre partition en mettant en place des unités de mise à l’abri sanitaire. Elles peuvent être de trois types. Individuelles : une entreprise, à son échelle, va agrandir son mas ou en racheter un et mettre en place des bassins de purification plus conséquents, pour disposer de sa propre mise à l’abri. La deuxième possibilité, ce sont des conchyliculteurs qui se mettent à plusieurs et créent une petite unité de mise à l’abri collective sur les ports conchylicoles existants. Enfin il y a une troisième option, plus ambitieuse, qui est la mise à l’abri collective sur la zone halieutique de Frontignan.

    Comment identifier le niveau de risque justifiant une mise à l’abri ?

    F.G. : La mise à l’abri sanitaire doit être intégrée en routine dans une période commerciale cruciale que sont les fêtes de fin d’année, où on va commercialiser du coquillage. À partir de mi-novembre, on se met donc en ordre de marche et on surveille à la fois le climat (la pluie) et la propagation du norovirus dans la population, grâce aux données de l’Agence régionale de santé (ARS) et aux observations réalisées dans le milieu. À ce sujet nous portons un observatoire expérimental appelé Oxyvir, qui permet d’estimer de manière indirecte la présence de norovirus infectieux, et donc le niveau de risque. On peut ainsi préconiser une durée de purification des coquillages allongée. Et éventuellement décider ensuite, quand il y a fermeture ou avant un gros épisode de pluie, de mettre les coquillages en bassin, donc de travailler en circuit fermé. Ils sont alors stockés et mis à l’abri. Face à une période de fermeture aussi longue que celle que nous connaissons actuellement, on n’exclut pas la possibilité de pouvoir faire également du nourrissage dans ces bassins de mise à l’abri sanitaire.

    Existe-t-il déjà des expériences de ce type ?

    F.G. : Quelques entreprises ont déjà leur bassin de mise à l’abri, mais ce sont plutôt de grosses entreprises. Or cela va sans doute, demain, devenir nécessaire pour tous les producteurs.

    Comment financer ces dispositifs ?

    F.G. : La conchyliculture dispose des Fonds européens pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (Feampa). Aujourd’hui il nous reste du budget sur ces enveloppes Feampa pour la programmation qui court jusqu’en 2027. On a donc encore une force de frappe pour réagir.

    Où en sont les réunions avec
    les collectivités et l’État
     ?
    Des projets sont-ils en train
    de se concrétiser ?

    F.G. : La Région Occitanie a confirmé sa volonté de nous mettre à disposition du foncier sur la zone halieutique de Frontignan pour mettre en place la grosse mise à l’abri collective. Le Département, sur ses ports, veut mener un travail de mise en place de petites unités collectives de mise à l’abri. Enfin l’État, sur les ports qui ne sont pas départementaux, a déjà identifié des mas où on pourrait expérimenter ces solutions.

    À côté de ça, on a une coopérative qui s’est emparée de la question et va probablement essayer d’investir dans des unités pour protéger les coquillages dès l’hiver prochain.

  • Crise sanitaire : la filière conchylicole de Thau en apnée

    Crise sanitaire : la filière conchylicole de Thau en apnée

    L’annonce est tombée le 22 janvier, au terme d’une nouvelle réunion entre conchyliculteurs et représentants publics : la fermeture sanitaire de l’étang de Thau est prolongée d’au moins un mois à compter du 20 janvier. Les analyses demeurent défavorables après les pluies du week-end précédent, et aucune date de reprise n’est avancée. La préfecture le rappelle : la levée de l’interdiction dépendra uniquement de résultats sanitaires. Or derrière cette décision administrative se cache une question plus lourde : celle de la protection réelle de la population face à une contamination. Depuis fin décembre, les autorités évoquent la détection de norovirus dans les coquillages, responsable de gastro-entérites, particulièrement dangereux pour les personnes fragiles, âgées ou immunodéprimées. L’interdiction de vente n’est donc pas un simple outil de gestion économique : c’est un acte de protection sanitaire, qui vise à éviter des intoxications alimentaires à grande échelle. Sur ce point, même les professionnels le reconnaissent. Fabrice Grillon, directeur du Comité régional de conchyliculture de Méditerranée, le rappelle : « Oui, c’est une catastrophe économique », mais la priorité reste de « protéger les consommateurs. »

    C’est précisément là que le débat s’intensifie. Pour les acteurs du territoire, la crise – la troisième depuis 2022 – ne peut pas être analysée uniquement comme une succession d’aléas naturels. Henri Loison, président du Comité des usagers du bassin de Thau du cycle de l’eau, parle clairement d’une crise sanitaire structurelle. Il insiste : « Le traitement des eaux usées est une obligation de santé publique » et cette protection « n’est pas assurée régulièrement. » Autrement dit, si les coquillages deviennent impropres à la consommation, ce n’est pas d’abord parce que le milieu naturel serait « malade », mais parce qu’il reçoit des pollutions d’origine humaine.

    Ce point est central : le norovirus n’apparaît pas spontanément dans une lagune. Sa présence est le marqueur d’une contamination fécale, liée aux rejets d’eaux usées dans le milieu. Les épisodes pluvieux jouent un rôle d’accélérateur : lorsque les réseaux d’assainissement débordent ou fonctionnent mal, ils entraînent vers l’étang des eaux chargées de bactéries. La conséquence est directe : les coquillages, organismes filtreurs, concentrent ces agents pathogènes et deviennent alors un risque pour la santé des consommateurs. La fermeture administrative n’est donc que la dernière barrière d’un système qui a déjà failli en amont.

    La crise de trop ?

    Sur le terrain, cette situation nourrit la colère. Dans les reportages de France 3 Régions diffusés les 21 et 22 janvier, des ostréiculteurs décrivent des exploitations à bout de souffle : « Ça sera la plus grosse crise que j’ai connue en 50 ans de métier », ou encore « 56 jours de fermeture, je n’ai jamais connu ça. » Mais derrière l’urgence économique, leurs propos traduisent aussi une angoisse plus profonde : celle d’être perçus comme responsables d’un risque sanitaire qu’ils subissent, pris en étau par un système d’assainissement qu’ils ne maîtrisent pas.

    Face à la crise, les collectivités annoncent des aides financières : 1,5 million d’euros d’aide directe, exonérations, reports de charges… Un total chiffré à plus de 20 millions d’euros en 2026, incluant des investissements sur les réseaux. Ces mesures apportent un soulagement immédiat, mais elles ne répondent qu’indirectement à la question centrale : comment garantir durablement la sécurité sanitaire des productions et de l’ensemble de la population ?

    Loïc Linarès, président de Sète Agglopôle Méditerranée, a lui-même reconnu la gravité de la situation lors de ses vœux à la presse le 28 janvier, évoquant une crise « dramatique qui pourrait être celle de trop ». Sa proposition de créer un « comité de lagune », réunissant collectivités, État, professionnels et usagers, vise précisément à traiter le problème à la racine : suivre l’état du milieu, planifier les travaux d’assainissement, repenser l’équilibre entre urbanisation et capacité des infrastructures.

    Car l’enjeu dépasse désormais la seule conchyliculture. Si des rejets d’eaux usées peuvent, à chaque épisode pluvieux, rendre impropres à la consommation des produits alimentaires, alors c’est toute la chaîne de protection sanitaire qui est interrogée. La crise de l’étang de Thau agit comme un révélateur : elle montre les limites d’un système d’assainissement sous tension, l’impact direct de ces défaillances sur la santé publique, et la fragilité d’un territoire où l’environnement, l’économie et la santé sont intimement liés. Pour les conchyliculteurs comme pour les habitants du bassin, l’attente est désormais la même : que les annonces se traduisent enfin par des actes structurels, capables d’empêcher que la prochaine pluie ne rouvre, une fois de plus, la même plaie.

  • [Grands projets] 10 ans de l’Occitanie : pari gagné selon Carole Delga

    [Grands projets] 10 ans de l’Occitanie : pari gagné selon Carole Delga

    Audacieux et risqué. Il y a 10 ans, lorsque le président François Hollande décide de fusionner des Régions, la réforme suscite des craintes, surtout côté Languedoc-Roussillon. « C’est un pari que certains pensaient impossible à réaliser », se souvient Carole Delga, qui sera élue présidente de la nouvelle Région Occitanie le 4 janvier 2016. « La perte de statut de capitale régionale (au profit de Toulouse) faisait peur à Montpellier. Les dernières études ont prouvé que Montpellier est toujours très attractive. »

    Pour la présidente socialiste, le mariage entre le Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées, que Georges Frêche appelait de ses vœux, a fonctionné, en dépit de la fronde initiale des Catalans qui ne s’estiment pas « Occitans ». Elle y voit deux raisons majeures. D’abord « nous avons une culture commune. Nous sommes tous latins, romains, héritiers des États du Languedoc ». Ensuite, elle salue le milieu économique qui a tout de suite joué le jeu. « Les contacts se sont faits naturellement entre industriels. »

    En une décennie et quasiment deux mandats (2016-2021 puis 2021-2028), la majorité régionale de gauche a structuré un territoire à la croissance démographique exponentielle. Avec 42 000 habitants de plus accueillis chaque année, « nous devons créer 25 000 emplois annuels pour ne pas que le chômage augmente », rappelle Carole Delga, qui dit avoir ciblé le bassin alésien, Nîmes et Montpellier sur la santé ou les industries culturelles et créatives depuis l’élection de Michaël Delafosse en 2020. « Avant [avec Philippe Saurel, Ndlr], j’étais malheureuse de voir Montpellier se recroqueviller dans des guerres stériles, des débats minables. »

    Dans le but de devenir la première région à énergie positive d’ici 2050, c’est ainsi qu’a été fait le choix de développer les énergies renouvelables, dont la filière hydrogène. À Béziers avec Genvia ou en Méditerranée à Port-la-Nouvelle. « D’ici 5 ans, nos 6 fermes éoliennes deviendront commerciales et produiront de l’énergie pour 500 000 habitants. »

    « On va faire face »

    Sensible au pouvoir d’achat des familles dans une région qui souffre de pauvreté, Carole Delga se félicite de proposer « la rentrée la moins chère de France ». Ordinateur portable et livres offerts aux lycéens, transports scolaires gratuits symbolisent l’effort, tandis que le lycée de Cournonterral ouvrira ses portes en septembre 2026. « Une histoire de fossé empêchait sa construction. J’avais mis un ultimatum à l’ancien préfet Moutouh en lui disant d’arrêter ses âneries et on a eu le feu vert. »

    Dans une région aussi vaste que l’Autriche (13 départements), les mobilités sont un autre enjeu majeur. En dépit du pantouflage de la SNCF, le pari du rail a été relevé avec brio. Billets à 1 euro, réouvertures de gares et de petites lignes (rive droite du Rhône, Montréjeau-Luchon et bientôt Alès-Bessèges) ont permis d’accroître la fréquentation des TER de 68% depuis 2019. Reste à relever le pari coûteux de la Ligne à grande vitesse (LGV) Montpellier-Perpignan. Ou celui de l’avion vert, un jour peut-être moins polluant. « Je suis contre l’assignation à résidence, cette idée qu’il faudrait arrêter de se déplacer pour ne plus polluer. L’enfermement, le repli sur soi, c’est épidermique. Je crois à la rencontre, au fait de relier les gens. »

    Depuis 10 ans, une attention particulière est portée aux agriculteurs qui souffrent de crises en cascade en raison du contexte géopolitique et du dérèglement climatique. « Nous voulons être une terre de reconquête de la souveraineté alimentaire ». Un plan de soutien à la conchyliculture sera présenté au salon de l’agriculture. L’Occitanie a aussi obtenu des expérimentations sur l’eau (forages, retenues d’eau, réutilisation des eaux usées, tuyau d’irrigation Aqua Domitia 2…).

    Autant de projets handicapés par le désengagement de l’État, qui a raboté ses dotations à la région de 500 millions d’euros en 3 ans. En 2026, l’Occitanie perdra 36 millions de plus. Une décision qualifiée par la présidente socialiste « d’injuste, d’indigne ». Le budget 2026 qui sera voté le 12 février s’annonce complexe. « C’est un très vilain coup mais on en a vu d’autres, on va faire face. »

  • Thau : l’interdiction des huîtres, un scandale d’assainissement

    Thau : l’interdiction des huîtres, un scandale d’assainissement

    On a beaucoup parlé d’huîtres « contaminées ». Pas assez de ce qui les contamine. Fin décembre 2025, la préfecture de l’Hérault suspend la récolte et la commercialisation des huîtres, moules et palourdes de l’étang de Thau, après des cas d’infection et un lien épidémiologique avec des norovirus. Pour les conchyliculteurs, c’est un coup de massue à la veille du Nouvel An. Pour les habitants, c’est un rappel brutal : cette crise n’est pas seulement économique. Elle est d’abord sanitaire.

    C’est l’angle que martèle Henri Loison, président du Comité des usagers du bassin de Thau du cycle de l’eau. « On inverse tout. On présente les ostréiculteurs comme responsables, alors qu’ils sont au milieu. La base, c’est une crise sanitaire : mise en danger de la vie d’autrui. » Selon lui, le norovirus n’est pas un « mystère naturel » : il renvoie à une réalité très concrète, celle des rejets d’eaux usées. Son comité avait d’ailleurs adressé une lettre ouverte le 27 décembre, avant même l’arrêté d’interdiction du 30 décembre, à l’ensemble des autorités et élus du territoire, pour alerter sur la répétition des pollutions et demander une enquête publique.

    « L’huître a bon dos »

    Au cœur du dossier, une question obsédante : comment une pluie « banale » peut-elle suffire à faire déborder le système  ? Fabrice Grillon, directeur du Comité régional de conchyliculture de Méditerranée, racontait déjà sa « stupéfaction  » : « Comment des réseaux, avec une pluie faible, vingt millimètres, ont débordé et entraîné des contaminations du milieu ? » Il pointe une inquiétude de fond : les investissements passés n’ont pas « blindé » le bassin contre le risque virologique.

    Henri Loison va plus loin et vise des choix structurels. Il rappelle que la nouvelle station d’épuration des Eaux-Blanches à Sète, mise en service en septembre 2022, a coûté 72 millions d’euros environ, sans empêcher une crise sanitaire en décembre 2022, en 2023 et en 2025. Dans la lettre, un autre chiffre revient comme un symbole : la concession du service d’assainissement attribuée à Suez/Thau Maritima pour 20 ans et 277 millions d’euros, avec des résultats jugés « peu probants » au regard des pollutions répétées. Les usagers et professionnels pointent notamment les 40 km de réseaux unitaires à Sète, les postes de relevage fragiles, et même un émissaire en mer décrit comme défaillant sur une portion significative, limitant les efforts consentis. Le constat partagé par les acteurs du bassin, qui documentent la situation depuis des années, est criant : la bétonisation aggrave les ruissellements, fragilise l’assainissement et finit par entamer la confiance sanitaire. « Mais l’huître a meilleur dos », plaisante Loison.

    Face à l’urgence sociale, l’État et les collectivités annoncent des mesures : exonération de la redevance portuaire envisagée par le Département (environ 120 000 euros), année blanche sur la redevance de traitement des déchets conchylicoles proposée par Sète Agglopôle (environ 1 M), possibilités d’étalements fiscaux et sociaux, recours à la médiation du crédit, aménagements bancaires, ainsi que l’ouverture d’un guichet d’indemnisation lié à la malaïgue. Des pansements nécessaires. Mais insuffisants si l’on ne traite pas la plaie : l’origine des rejets.

    « Car tant que les responsabilités resteront diluées entre les pluies, la lagune ou la fatalité, la crise recommencera », explique Loison. Interdire la vente était indispensable pour protéger la population. Mais le risque demeure : une nouvelle analyse défavorable pourrait prolonger l’interdiction de plusieurs semaines et aggraver encore la situation. « Et ça peut durer comme cela jusqu’à avril-mai », s’inquiète le président. Protéger durablement suppose désormais autre chose : transparence, enquête publique et plan massif sur les réseaux, pas seulement sur les vitrines technologiques. À Thau, l’huître n’a pas à porter seule le poids d’un système qui déborde.

    * Sauf nouvelle alerte d’ici là, les coquillages de l’étang de Thau devraient être de retour sur les étals à partir du 21 janvier, selon le Comité régional de conchyliculture de Méditerranée (CRCM).

  • Huîtres interdites à la vente : crise sanitaire, crise de confiance

    Huîtres interdites à la vente : crise sanitaire, crise de confiance

    À Thau, la crise est devenue une triste habitude. Fin décembre, un arrêté préfectoral tombe : la récolte et la commercialisation des huîtres, moules et palourdes issues de la lagune sont suspendues. En cause : la présence de norovirus, « après plusieurs cas de toxi-infections alimentaires collectives », précise la préfecture. La contamination serait « très probablement » liée aux fortes pluies de décembre et aux crues exceptionnelles qui ont charrié des eaux usées dans le bassin.

    Des aides nationales

    à court terme

    Sauf que cette décision, prise au cœur des fêtes, frappe une filière déjà fragilisée. 10% de la production nationale, 3 000 emplois directs et indirects : ce territoire vit grâce à la conchyliculture. Ce nouvel arrêt ressemble à une gifle. D’autant que la fermeture concerne les coquillages récoltés après le 19 décembre, et que les rappels produits, les alertes répétées et la médiatisation des « huîtres contaminées » installent la méfiance chez les consommateurs.

    Pour Fabrice Grillon, directeur du Comité régional de conchyliculture de Méditerranée (CRCM), le choc est double : économique et politique. « Nous avons appris que 20 mm de pluie avaient suffi à provoquer des débordements et une contamination au norovirus », explique-t-il. Et d’ajouter : « Il y a une vraie stupéfaction. Comment, en 2026, des réseaux débordent encore ? » Patrice Lafont, président du CRCM, a indiqué avoir déposé plainte lundi 6 janvier pour « mise en danger des consommateurs » et « contamination du milieu », afin que la lumière soit faite sur l’origine de la contamination et pour « obtenir la reconnaissance du préjudice » de cette « fermeture dévastatrice ».

    La réunion de crise en préfecture, tenue le mardi 6 janvier au soir, a au moins permis d’obtenir des premières mesures. Face à la tempête sociale, l’État et les collectivités ont annoncé des aides d’urgence. Parmi elles : exonération des redevances portuaires (environ 120 000 euros), année blanche pour le traitement des déchets conchylicoles (soit 1 million d’euros), étalement des dettes fiscales, possibilité d’extension des prêts garantis par l’État sur quatre ans supplémentaires, remises gracieuses de taxe foncière, réouverture du guichet d’indemnisation lié à la malaïgue, avec barème enfin révisé. Fabrice Grillon salue la rapidité d’action : « Ces aides financières, c’est du concret, et cela va aider les entreprises à encaisser le choc. » Mais il prévient aussitôt : « L’impact ne s’arrêtera pas fin janvier. L’aide financière ne peut suffire au long terme. »

    Car l’essentiel reste sans réponse : comment éviter que cela ne recommence ? Le problème est en effet structurel. Si l’on en croit F. Grillon, les collectivités ont investi contre le risque microbiologique. Pas assez contre le risque virologique. Résultat : à chaque épisode pluvieux, la menace revient. Et derrière les chiffres, il y a des vies : producteurs ruinés, trésoreries à sec, saison gâchée. L’État promet des aides, mais la seule urgence ne peut être financière. Il faut sécuriser la production : revoir les réseaux unitaires, anticiper le pluvial, optimiser la station d’épuration, développer les unités de mise à l’abri. À l’heure où l’on subventionne à coups de milliards l’agro-industrie exportatrice, la filière de Thau demande simplement de pouvoir travailler durablement, sereinement, dignement.

    « Midi Libre » attaqué

    Lundi 5 janvier, une cinquantaine d’ostréiculteurs ont incendié le portail du siège de nos confrères de Midi Libre pour protester contre la couverture de la crise sanitaire. Le SNJ et la Sojomil dénoncent une « tentative d’intimidation » et rappellent que la critique passe par le débat, pas par la violence. F. Grillon souligne le« mal-être » de la filière et se défend d’une attaque contre la presse. Mais rien ne justifie de s’en prendre aux journalistes : la liberté d’informer reste une ligne rouge.

    A.J.