La Marseillaise : Qu’est-ce que le protoxyde d’azote et pourquoi sa consommation s’est-elle banalisée ?
Hélène Donnadieu-Rigole : Le protoxyde d’azote est un gaz qui s’inhale et qui, historiquement – c’est toujours le cas aujourd’hui – est utilisé à visée médicale. Il a notamment un effet antalgique et provoque une euphorie lorsqu’il est inhalé. On l’utilise pour certains pansements, certains soins dentaires et beaucoup en pédiatrie. Il permet de placer le patient dans un état un peu second, sans recourir à une anesthésie générale, afin d’effectuer des soins potentiellement douloureux. C’est aussi le gaz utilisé pour faire monter la chantilly. Tout cela en fait initialement une substance perçue comme anodine : quand on imagine une substance utilisée en pédiatrie ou à usage alimentaire, cela contribue à la banaliser.
Depuis quand son usage est-il détourné ?
H. D.-R. : Depuis très longtemps. Il a d’abord été présent dans le milieu soignant et dans le milieu festif. Dans les fêtes estudiantines de l’enseignement médical, par exemple, il pouvait y avoir du protoxyde d’azote à visée festive. Il a également été beaucoup utilisé pendant une période dans les free parties, qui s’en sont ensuite détournées notamment en raison de son caractère peu écologique. Puis, il y a cinq à dix ans environ, sont apparues les premières alertes concernant de très jeunes consommateurs, parfois dès la fin du collège. C’est une autre communauté qui s’est mise à utiliser le protoxyde d’azote sous forme de « ballons ».
Pourquoi le protoxyde d’azote séduit-il particulièrement les plus jeunes ?
H. D.-R. : L’effet est un peu « alcool-like », mais très court. Le protoxyde d’azote provoque une euphorie, une sensation d’ébriété et de gaieté qui s’estompent rapidement. Ensuite, la personne peut rentrer chez elle sans séquelle visible. Contrairement à l’alcool, il n’y a pas d’haleine caractéristique ; contrairement au cannabis, il n’y a pas de signe facilement repérable, comme l’hyperémie conjonctivale [le phénomène des « yeux rouges », Ndlr]. Un jeune peut donc consommer une substance psychoactive à visée récréative puis rentrer chez lui sans que son entourage ne constate quoi que ce soit.
Quels sont les dangers immédiats liés au protoxyde d’azote ?
H. D.-R. : Les principales problématiques sont des malaises, des pertes de connaissance et ce qu’on craint énormément aussi, ce sont des personnes qui conduisent en ayant consommé des « ballons ». Sachant que ces risques sont clairement majorés par la polyconsommation. Si l’on associe le protoxyde d’azote à de l’alcool, du cannabis ou d’autres substances, on augmente les risques de complications aiguës.
Et quels sont les risques lorsqu’une consommation devient régulière ?
H. D.-R. : La régularité augmente le risque de développer une addiction et des phénomènes de tolérance, c’est-à-dire le fait de devoir augmenter les quantités consommées pour obtenir les mêmes effets. La semaine dernière, j’ai reçu en consultation une jeune personne qui consommait vingt bonbonnes par jour. Ça veut dire qu’il n’y a plus de place pour quoi que ce soit d’autre. On est enfermé dans sa chambre et on fait des « ballons » à longueur de journée, avec des pertes de connaissance répétées, un détachement de la réalité complet, etc.
Quelles sont les principales complications à long terme ?
H. D.-R. : Il y a notamment les troubles neurologiques. On observe une atteinte à la fois périphérique et centrale du système nerveux. L’inhalation régulière et excessive de protoxyde d’azote va empêcher d’agir une vitamine indispensable au bon fonctionnement des nerfs. Cela entraîne une destruction de la conduction nerveuse, à la fois au niveau central et périphérique. C’est ce qui peut provoquer les paralysies périphériques, les paraplégies, tétraplégies ou paraparésies, mais aussi des troubles neurocognitifs lorsque le système nerveux central est atteint.
Depuis un ou deux ans, nous observons également des manifestations thromboemboliques : des caillots peuvent se former dans les vaisseaux sanguins et provoquer des thromboses veineuses ou des embolies pulmonaires. Il peut également y avoir des atteintes cérébrales avec des accidents vasculaires. Nous sommes donc face à des complications qui peuvent être très sévères. Et c’est essentiellement par l’intermédiaire de ces complications que nous avons découvert l’ampleur du phénomène. Cela nous a aussi fait prendre conscience que certaines personnes avaient développé une addiction. Car spontanément, peu de jeunes viennent consulter en disant : « J’ai une addiction au proto. » On a l’impression d’un frein à la consultation quand il s’agit uniquement du proto. Sur ce point, il faut qu’on s’améliore collectivement. Je pense que nous avons encore un gros travail à faire pour que des personnes concernées par un usage excessif voire une dépendance au protoxyde d’azote viennent d’emblée nous consulter, avant d’avoir les complications.
A-t-on aujourd’hui une idée de l’évolution du phénomène ?
H. D.-R. : Ce qui est sûr, c’est que les alertes sanitaires ont explosé ces dernières années, ce qui témoigne d’une consommation importante et de consommations problématiques. Ça ne veut pas dire que ça explose dans nos consultations. J’ai l’impression que ce phénomène a énormément diffusé jusqu’à ce que les complications aient été largement médiatisées. Je pense qu’on est actuellement sur une stabilité voire une décroissance des consommations, car beaucoup de jeunes connaissent désormais quelqu’un qui a eu un problème avec le proto ou en ont entendu parler. Il commence donc à y avoir une certaine crainte vis-à-vis de cette substance. Mais nous manquons de données pour mesurer précisément cette évolution.
Faut-il davantage informer sur les risques ?
H. D.-R. : Oui. Je pense qu’il faut associer au message strictement répressif que nous avons actuellement des messages de prévention. Des campagnes existent localement, notamment portées par des municipalités comme celle de Montpellier. Mais au niveau national, les messages portent surtout sur l’interdiction de vendre ou de détenir la substance. Il faut également des messages de réduction des risques, bienveillants. Des messages de prévention primaire : ce qu’il faut savoir avant de consommer ou comment éviter la consommation ; de prévention secondaire : j’ai consommé mais je n’ai pas de dommages ; et de prévention tertiaire : j’ai des dommages, qu’est-ce que je fais ? Cette logique devrait s’appliquer à l’ensemble des substances psychoactives, pas seulement au protoxyde d’azote.
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