En ce jeudi soir de juillet, Christicna Giorgetti a enfin réussi à organiser l’un des derniers rendez-vous de la « grappe » qu’elle doit interroger. « C’est un couple de soignants, disponibles seulement à partir de 20h, ils pensaient que c’était trop tard pour moi… » témoigne-t-elle. Au total, l’enquêtrice de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) devait rencontrer, en trois semaines, quelque 26 ménages tirés au sort parmi les habitants de Gémenos dans le cadre de l’enquête sur l’emploi, le chômage et l’inactivité. « La plus grosse enquête de l’Insee, la plus connue », sourit-elle.
Depuis 1950 en effet, les enquêteurs de l’institut viennent interroger une série de ménages pour mesurer les évolutions de l’emploi et du chômage à l’échelle nationale. « C’est une enquête que nous essayons de garder relativement stable, même si nous nous adaptons aussi aux évolutions du marché du travail, explique Laura Castell, la cheffe de la division emploi au siège de l’Insee à Montrouge (Hauts-de-Seine). Depuis cinq ans, nous avons des questions sur le télétravail, qui était marginal avant. » Encadrés par les directions régionales, ce sont des enquêteurs contractuels – 40 en région Provence-Alpes-Côte d’Azur – qui vont à la rencontre des familles tirées au sort dans des secteurs géographiques déterminés.
de la société
« La première chose que je fais, c’est de vérifier si les personnes habitent toujours au même endroit », raconte Christina Giorgetti. Après cette tournée de quelques heures, elle va alors les contacter par courrier puis téléphone et organiser un premier rendez-vous, en face-à-face. Un véritable parcours d’obstacles parfois, quand bien même ces enquêtes sont obligatoires. « La principale difficulté c’est l’accès, témoigne Marjorie Martin, cheffe de la division enquêtes ménages dans la région. Dans le 9e arrondissement de Marseille avec les résidences sécurisées, il faut plusieurs allers-retours pour pouvoir entrer… » Mais il faut aussi faire avec la défiance et des contextes sociaux parfois difficiles. « Nous avons deux enquêtrices dans les quartiers Nord qui connaissent très bien le secteur, elles ont leurs astuces pour éviter les situations de danger dans les endroits les plus sensibles, poursuit la responsable. Elles y vont le matin quand c’est plus calme s’il y a un point de deal, ne disent pas qu’elles sont enquêtrices mais qu’elles réalisent une étude, certaines ne montrent pas leur carte, parce qu’il y a la Marianne… » Au moindre risque, un droit de retrait leur est accordé. « En règle générale je suis bien accueillie, même si on m’a déjà dit que ce n’est pas normal que ce soit obligatoire, raconte de son côté Christina Giorgetti. Mais quand j’explique l’intérêt de l’enquête, ces personnes s’excusent ! » D’autant plus que cette défiance ne connaît pas de frontières. « Depuis de nombreuses années, les taux de réponse dans de nombreux pays européens ont beaucoup baissé, mais c’est moins le cas en France », précise Laura Castell.
L’enquêtrice peut alors dérouler le questionnaire sur sa tablette, du niveau d’études au nombre d’heures travaillées ou aux différentes démarches pour chercher un emploi, selon les situations. Un échange d’un quart d’heure, pour chaque personne du foyer. Puis dans les coulisses, les premiers questionnaires sont relus avant le travail global de vérification face aux potentielles incohérences pointées par le logiciel et, au niveau national, l’anonymisation complète, le redressement statistique. Chaque trimestre, pendant 18 mois, les ménages sélectionnés seront réinterrogés pour savoir si leur situation a évolué, cette fois en ligne ou par téléphone. Au total, 90 000 personnes sont questionnées à chaque fois. « Cela nous donne des possibilités d’analyse très importantes, sourit Laura Castell. Nous publions les indicateurs phares du marché du travail une fois par trimestre et par an, mais aussi des données sur le travail, la formation… » Ainsi ce lundi le Premier ministre Sébastien Lecornu a-t-il dû assurer ne pas être « dans le déni », après la publication des derniers chiffres de l’Insee : le chômage a atteint son plus haut niveau depuis le Covid, alertait vendredi l’institut. Ces chiffres s’invitent aussi dans les politiques publiques : « Depuis la réforme sur le “plein-emploi“, le niveau des indemnisations des allocations-chômage dépend du taux que nous mesurons », explique Laura Castell.
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