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  • [Entretien] Maëva Orliac : « La carnivorie peut être vue comme le marqueur de ce qu’est un cétacé »

    [Entretien] Maëva Orliac : « La carnivorie peut être vue comme le marqueur de ce qu’est un cétacé »

    La Marseillaise : Que nous apprend la mandibule fossile de « Kalakocetus aurorae », cette espèce primitive de cétacé tout juste découverte ?

    Maëva Orliac : C’est intéressant pour définir ce qu’est un cétacé. Kalakocetus aurorae valide ce que proposaient les spécialistes : que le passage d’une alimentation herbivore à carnivore peut être considéré comme le marqueur de ce que sont ces animaux. À partir du moment où ce groupe est devenu carnivore, on parle de cétacés. Leurs espèces sœurs –les Raoellidae– sont restées des herbivores.

    Comment les définissait-on avant ?

    M.O. : Pendant longtemps, les cétacés étaient définis par leur région auditive. L’os de leur oreille ressemble à un coquillage. C’est dû à l’adaptation au milieu aquatique de ces animaux dont les ancêtres vivaient sur terre. Mais cette particularité de l’oreille a été retrouvée chez les Raoellidae. Donc cela ne fonctionnait plus.

    Quelle est la place des baleines à fanons
    dans l’histoire évolutive des cétacés ?

    M.O. : Elles appartiennent au groupe des « mysticètes » qui apparaissent il y a environ 36 millions d’années, soit 12 millions d’années après Kalakocetus aurorae. Les premiers représentants avaient des dents et des fanons. Petit à petit, ils ont perdu leurs dents à la faveur des fanons. Il s’agit de lames de kératine, comme des cheveux, qui filtrent l’eau pour récupérer le plancton composé d’algues et d’animaux comme le krill. C’est une autre histoire évolutive par rapport à celle des dauphins ou des orques qui ont des dents acérées et ne consomment que de la viande.

  • Un fossile illustre une étape clé de l’histoire des cétacés

    Un fossile illustre une étape clé de l’histoire des cétacés

    Fraîchement titulaire d’un doctorat en paléontologie, Mohd Waqas arrive à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Isem) en 2023. Il vient faire un post-doctorat autour des organes sensoriels des cétacés. Dans ses bagages, il amène avec lui le fossile d’une mandibule qu’il a trouvé près de son village natal, en Inde. « Il ne m’en avait pas parlé », assure Maëva Orliac, chercheuse CNRS à l’Isem. Quand elle voit le fossile, elle n’en croit pas ses yeux. « C’était trop beau pour être vrai », se remémore-t-elle. C’est exactement la pièce d’un puzzle que les paléontologues cherchent à combler depuis longtemps. Un journal scientifique prestigieux auquel elle proposera la découverte croira même à une supercherie. « Ils pensaient que le fossile avait été fabriqué », s’amuse-t-elle aujourd’hui.

    Les caractéristiques générales de la mandibule indiquent qu’elle est celle d’un cétacé primitif. Mais sa singularité réside dans une des molaires qui a la particularité d’avoir trois cuspides –c’est-à-dire trois bosses. « Cela signifie qu’il s’agit d’un témoin de la transition spectaculaire des cétacés de l’environnement terrestre au milieu aquatique », résume la chercheuse, dernière autrice d’un article finalement paru dans Nature Ecology & Evolution.

    Régime alimentaire

    Car les cétacés n’ont pas toujours été des animaux aquatiques comme ceux que nous connaissons aujourd’hui : orques, dauphins, baleines… Leurs ancêtres étaient des animaux terrestres et herbivores qui ont ensuite investi le milieu aquatique et sont devenus carnivores. C’est lors de cette transition que leurs molaires ont perdu deux bosses. Les herbivores en avaient quatre pour favoriser la mastication des végétaux. Les carnivores n’en avaient plus que deux pour faciliter le cisaillement de la viande. « Nous n’avions jamais trouvé un témoin de la transition entre les deux », souligne Maëva Orliac.

    C’est maintenant chose faite. Et ce témoin, qui a vécu il y a environ 48 millions d’années, s’appellera Kalakocetus aurorae. Cette espèce primitive de cétacé se nourrissait essentiellement de viande comme en témoignent les traces de micro-usure sur les dents. « Elles sont fines, parallèles et assez profondes, décrit Maëva Orliac. Cela témoigne d’un mouvement cisaillant de la mandibule typique des carnivores. »

    La mandibule est aujourd’hui retournée en Inde. Son post-doctorat terminé, Mohd Waqas est lui retourné à la recherche d’autres fossiles de Kalakocetus aurorae. Les paléontologues aimeraient trouver des éléments de sa denture supérieure. « Pourquoi pas un crâne », se prend à rêver Maëva Orliac. Les fouilles ont-elles déjà porté leurs fruits ? « Des fossiles ont été mis au jour mais les extraire de la roche prend du temps », glisse la chercheuse. Un peu de patience, donc, avant de savoir s’il s’agit bien de nouvelles traces de ce cétacé primitif et compléter son histoire.