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  • Hérault : l’État signe l’arrêt de mort d’une association jugée trop critique

    Hérault : l’État signe l’arrêt de mort d’une association jugée trop critique

    Les mines sont graves et les gorges, nouées. Au 31 décembre, l’action menée depuis 10 ans par Area auprès des habitants des bidonvilles de Montpellier prendra fin. Le temps qu’un autre opérateur prenne le relais, 400 personnes en situation de grande précarité se retrouveront donc sans accompagnement social. Et les dix salariés de l’association, en liquidation judiciaire, seront licenciés.

    Ainsi en a décidé la préfecture de l’Hérault en ne renouvelant pas la convention annuelle qui la lie à Area. Un arrêt du financement de l’État qui entraîne la perte de l’ensemble des autres subventions (Fonds social européen, mairie, CAF, ARS, Drac) adossées à cette mission sur les bidonvilles.

    Entourée de représentants du monde associatif et de personnes accompagnées venus la soutenir, l’équipe a tenu à dénoncer publiquement, le 26 novembre, cette décision lors d’une conférence de presse où se sont tour à tour exprimées colère, inquiétude et émotion. Car « il ne s’agit pas d’un choix budgétaire, mais d’une décision politique de rétorsion », souligne Catherine Vassaux, administratrice et ancienne directrice d’Area. « Il nous est clairement reproché d’avoir une position trop critique, c’est pour ça que nous sommes sanctionnés. Ça nous a été dit par les services de l’État à plusieurs reprises et ça nous a aussi été écrit », assure-t-elle.

    « Vous m’avez indiqué que l’association se positionne dans une posture critique des institutions à des fins d’amélioration continue de l’accompagnement des personnes en difficulté sociale sur les bidonvilles. Cette posture a amené à plusieurs reprises mes équipes à s’opposer à vos positions, depuis plusieurs années, tout en acceptant de continuer à financer la mission d’accompagnement au vu de vos résultats », écrit le directeur départemental de l’emploi, du travail et des solidarités de l’Hérault dans un courrier en date du 30 septembre – dans lequel il reconnaît la qualité du travail de l’association. « Aujourd’hui votre posture sur l’opération de résorption du bidonville de Jasse de Maurin ainsi que vos déclarations dans la presse et celles de votre équipe démontrent l’incompatibilité de votre position avec un financement de l’État », poursuit-il. Trop critique, donc.

    « Les pouvoirs publics

    en donneurs d’ordre »

    « Cette décision est prise aux dépens du travail social », déplore Catherine Vassaux. L’État finance en effet six des dix postes d’Area (les 4 autres dépendent d’autres subventions). « Ça veut dire que si une association ou un opérateur prend la suite de notre action, il y aura moins d’accompagnement social, puisqu’il y aura pratiquement 40% de financements en moins. » Selon l’ancienne directrice de la structure, ce qui arrive à Area n’est pas un cas isolé. « De plus en plus d’associations sont sanctionnées suite à des prises de position critiques. L’Observatoire des libertés associatives a rendu en juin dernier un rapport qui révèle que 30% du secteur associatif a été sanctionné pour des positions qui ne convenaient pas à l’administration. »

    « Longtemps, dans le travail social, les projets ont été portés par les associations sur la base de ce que qu’elles constataient sur le terrain. Les pouvoirs publics, eux, finançaient ces projets et leur mise en œuvre. Désormais, ils se positionnent en donneurs d’ordre qui attendent des associations qu’elles soient des prestataires », dénonce Damien Nantes, administrateur d’Area. « Ça a des conséquences directes sur le travail social, car on a des dispositifs imaginés par des personnes éloignées du terrain, qui demandent aux associations de les appliquer à la lettre. Or l’accompagnement social est le fruit d’une interaction entre les travailleurs sociaux et les personnes accompagnées. Les dispositifs doivent s’adapter aux besoins des gens. Aujourd’hui on fait l’inverse : on demande aux travailleurs sociaux d’adapter les personnes aux dispositifs », s’agace-t-il. L’association a donc pointé, au cours de ses dix années d’expérience sur les bidonvilles, ce qu’elle estimait être des erreurs, des points faibles ou des manquements. « 10 ans de tensions permanentes sur des sujets récurrents », soupire le directeur de l’association, José Lagorce, visiblement éprouvé. « On nous dit qu’on est une association militante. Mais ce que fait Area, c’est simplement utiliser Légifrance pour demander l’application d’un droit », poursuit-il. « Sur le bidonville de l’avenue de Maurin, par exemple, il y a des personnes qui relevaient de la stabilisation ou du CHRS auxquelles on a refusé l’entrée dans ces dispositifs en raison de l’irrégularité de leur séjour, alors que cette question ne devait pas se poser. Ça veut dire qu’on laisse en errance des gens qui n’auront d’autre choix que d’aller reconstruire un bidonville ailleurs. Ces exemples se multiplient », assure José Lagorce. « Ce qui nous arrive et arrive à d’autres associations en France va se multiplier. Il faut faire en sorte que notre exemple ne provoque pas de la peur, mais donne envie de résister. »

    Reste l’énorme gâchis humain causé par cette décision brutale. Car « au-delà de la vacance de l’accompagnement, c’est aussi un lien qui va être perdu. Un lien de confiance, ça ne se crée pas en quelques jours parce qu’on signe un financement avec un prestataire quelconque. Ça se construit dans le temps », insiste Damien Nantes. La preuve par les témoignages émus livrés à la fin de la conférence de presse. « J’ai 27 ans. Voilà plus de 10 ans que je suis accompagnée par Area. Ils font partie de mon histoire. J’ai habité plusieurs années sur le bidonville du Zénith. Ils m’ont aidée à trouver du travail et un logement. Je suis là pour les remercier », déclare une jeune femme au bord des larmes. « Mes premiers pas à l’école, c’était avec eux. Grâce à eux, je suis allé jusqu’au bac, alors que je voulais arrêter. Ils m’ont trouvé un logement social. Ça fait des années qu’ils suivent ma famille, qu’ils se battent pour nous. Ce sont des éducateurs exceptionnels. Je n’arrive pas à croire que le travail de cette association s’arrête », renchérit un jeune homme. Le cri du cœur. Le plus bel adieu.

  • Bidonvilles : « Montpellier se distingue positivement, mais il reste des freins »

    Bidonvilles : « Montpellier se distingue positivement, mais il reste des freins »

    Sur le modèle du bidonville de Celleneuve -l’un des plus gros de France-, dont les 165 habitants ont été accueillis, durant deux ans, au village de transition de la Rauze avant que 105 d’entre eux ne soient relogés en mai 2024, le bidonville dit de la Jasse de Maurin, situé avenue de Maurin à Montpellier, a été expulsé le 28 août. Cette nouvelle résorption est la première à se dérouler dans le cadre de la stratégie partenariale scellée par une convention signée en mai dernier entre l’État, la Ville de Montpellier et la Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé Pierre) visant à mettre à l’abri, dans les 10 prochaines années, 163 ménages, soit 511 personnes, occupant 13 bidonvilles sur le territoire de la Métropole.

    Installé à l’automne 2022, le bidonville de la Jasse de Maurin était situé sur un terrain
    inondable appartenant à la Métropole. Laquelle, face aux risques encourus, a enclenché en septembre 2023 une procédure d’expulsion. Les 91 personnes recensées se sont vues proposer des solutions de relogement : « 5 personnes en accès logement, 27 personnes hébergées sur l’ancienne auberge de jeunesse [mise à disposition de l’Association quatorze par la Ville pour un projet d’hébergement temporaire, Ndlr],
    42
     personnes hébergées par l’État, 3 par le conseil départemental, 14 ont trouvé d’autres solutions », énumèrent Ville et préfecture.

    « Ce qu’il se passe à Montpellier se distingue positivement de ce qui se fait ailleurs en France, où ont surtout lieu des expulsions sèches », souligne José Lagorce, directeur de l’association Area, chargée de l’accompagnement des résidents sur le site de la Jasse de Maurin. « On note les efforts qui ont été faits ainsi que la difficulté, pour les différentes institutions, de trouver des solutions adaptées. » Pour autant, estime-t-il, « il reste de nombreux freins » au succès réel de ces processus de résorption.

    13 personnes à la rue

    À commencer par « le principe de la liste : comme à Celleneuve, toutes les personnes arrivées après une date donnée -le 28 février pour le bidonville de Maurin- n’ont pas été recensées et donc prises en compte dans le cadre de la résorption. Si bien que 5 ménages, soit 13 personnes, se retrouvent aujourd’hui à la rue », explique José Lagorce.

    « Imposer une date butoir, pour peu que les personnes ne soient pas là dans les bonnes périodes, c’est les contraindre ensuite à davantage de précarisation », dénonce-t-il. « Cette idée d’une date fixe qui vient sanctionner ceux qui sont légitimes et les autres est quelque chose qui ne rentre pas dans l’éthique et la conception du travail social. Quand on se retrouve le jour de l’expulsion avec des familles sans solution, pour certaines avec des enfants, c’est complexe à gérer. On nous a dit : ils relèveront du droit commun, sauf que le droit commun est embouteillé. Le 115, les nuitées hôtelières : il n’y en a plus », dénonce le directeur d’Area.

    Cette pénurie dans le logement et l’hébergement -d’urgence ou d’insertion- « induit des conditionnalités d’accueil sur des dispositifs normalement inconditionnels. Tout ça ferme des portes et accroît les risques d’inadaptation de la proposition à la situation des personnes », estime José Lagorce. « On a un grand nombre de familles qui, quand elles rentrent sur des dispositifs non adaptés, finissent par en ressortir et recréer des bidonvilles. Une partie des habitants de l’avenue de Maurin avaient par exemple déjà connu des processus d’expulsion, y compris celui de Celleneuve. Le discours induit, c’est : ça ne sert à rien de créer des dispositifs particuliers car ils n’en veulent pas. Mais non, c’est juste qu’il y a une inadaptation de l’offre à la situation que vivent les personnes. Il faut penser les dispositifs de façon plus souple, plus globale », insiste-t-il.

    « Le besoin, ce n’est pas simplement un toit. Un bidonville est un espace de vie mais c’est aussi un espace de travail. On y travaille la ferraille, les voitures, l’écoreyclage, il y a des biffins. C’est un espace qui permet aux habitants, avant qu’ils ne puissent accéder à de l’emploi, de subvenir à leurs besoins sans tomber dans de l’assistance. Il faut donc mettre en place des espaces où ils pourront pratiquer cette économie populaire, laquelle va leur permettre, petit à petit, d’aller vers l’insertion socio-professionnelle grâce à l’accompagnement social qui va être mis en place. Ce projet d’un terrain de travail est quelque chose qu’Area a porté dès le départ sur le travail de résorption du bidonville de Maurin. Le maire de Montpellier a finalement donné son accord de principe quelques semaines avant l’expulsion. Ce sera donc sûrement pour les prochaines résorptions », espère José Lagorce.

    Selon le préfet de l’Hérault, il reste actuellement « 441 personnes dans 12 bidonvilles à Montpellier ». La prochaine résorption pourrait concerner le bidonville de Bonnier de la Mosson. Le terrain évacué avenue de Maurin sera, quant à lui, dans un premier temps « nettoyé et enroché afin d’éviter toute nouvelle occupation irrégulière », font savoir la Ville et la préfecture, avant que n’y soient aménagés, à terme, « un bassin d’écrêtement des crues et un parc ».