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  • [Grand entretien] Jean-Paul Ceccaldi : « Je suis attaché à Marseille et au port autonome »

    [Grand entretien] Jean-Paul Ceccaldi : « Je suis attaché à Marseille et au port autonome »

    La Marseillaise : Quelle est la genèse

    de votre nouvel ouvrage ? Pourquoi l’envie d’écrire sur le monde des dockers ?

    Jean-Paul Ceccaldi : Ce qui m’a donné l’envie, ce sont des documentaires qui ont été faits sur d’autres ports comme au Havre et en Belgique : des problèmes rencontrés par des dockers qui ont été agressés, menacés et même assassinés. Je me suis dit que, peut-être sur le port de Marseille, que je connais bien, on a le même genre de problèmes. Ceci dit, moi je travaillais à la Police judiciaire, à l’évêché, pas loin du port. Quand j’étais jeune, j’allais plonger à la Jetée, dans le port autonome. C’est un lieu qui m’est cher. En plus, je suis Corse, et le monde des dockers en compte quelques-uns. Au début du livre, qui se passe dans un bar de la caserne, vous avez un docker qui aime parler et qui raconte son histoire. C’est du vécu.

    Dans « La mafia des docks », pourquoi avez-vous tenu à adresser quelques clins d’œil au poète marseillais Louis Brauquier (1900-1976) ?

    J.-P.C. : C’est ma lecture de Jean-Claude Izzo qui m’a fait découvrir Louis Brauquier. J’ai notamment adoré son recueil Je connais des îles lointaines. Et il a même fait un poème qui s’intitule La mort du docker. L’œuvre de Brauquier, notamment celle qui concerne le port, m’a habité pendant l’écriture de mon polar. Je m’en suis imprégné. Quand vous lisez certains passages de Brauquier, c’est du polar mis en vers et en rimes. C’est pas courant.

    Votre polar illustre aussi une certaine sympathie que vous avez pour les dockers…

    J.-P.C. : Je suis très attaché à Marseille et au port autonome. J’ai aussi voulu montrer son côté cosmopolite avec des personnages arméniens, corses, maghrébins. Je parle aussi des jeux clandestins qui sont joués sur les docks. À une époque, ils jouaient carrément dans l’enceinte du port. Je dis la mafia des dockers, mais à mes yeux, ils sont plus victimes que mafieux. La mafia, elle est installée autour et profite du port en usant de la corruption. Il ne faut pas oublier que les dockers sont avant tout des travailleurs, qui ont pris des positions à travers l’histoire dans des conflits internationaux, par exemple en refusant de charger des armes. Tout cela, ça attire ma sympathie.

    Film réalisé dans les années 1950
    par Paul Carpita, «
     Le rendez-vous
    des quais
     » a-t-il aussi imprégné
    votre imaginaire
     ?

    J.-P.C. : Bien sûr. Il y a aussi un artiste qui a peint les dockers, Antoine Serra, pour en faire des tableaux magnifiques. À l’époque, écrivains, cinéastes, peintres ont beaucoup été inspirés par les docks.

    Si votre récit se déroule en 2023, il est quand même nourri de beaucoup de références historiques…

    J.-P.C. : Oui car un polar, qu’est-ce que c’est ? Et bien c’est un roman. Et un roman, vous avez une intrigue, des anecdotes et des thèmes.

    Jusqu’à quel point le flic du roman
    est inspiré par votre propre vie
     ?

    J.-P.C. : Moi, j’ai été flic. Même si je fais de la fiction, j’essaie de la rendre la plus réaliste possible.

    L’auteur de polar Maurice Gouiran déclarait il y a deux mois dans ces colonnes : « sous prétexte qu’ils connaissent le métier, des flics écrivent des romans. Mais ce sont des romans policiers et pas des polars car ils n’abordent pas la réalité sociale »

    J.-P.C. : Pour moi, le polar c’est une espèce de rubrique qui couvre plusieurs genres : le roman policier, le roman social, le roman historique… Mais certains, à qui cela n’a pas plu, ont préféré parler de néo-polar. Le premier d’entre eux était un Marseillais, Jean-Patrick Manchette. Dans le roman noir, le roman social, il n’y a pas forcément une enquête ni de policiers, mais où on trouve du social. Parfois, on me demande s’il faut avoir été policier pour écrire un polar, je réponds : non. Quand je lis un polar, même si l’auteur se trompe sur des points de procédure, ça ne me dérange pas s’il est bon. Moi, j’ai essayé justement de me détacher de la procédure. Je fais du policier mais avec des thèmes qui sont à caractère social. Je m’inspire aussi de l’affaire d’un journaliste hollandais qui s’est trop mêlé des affaires du port et qui a été assassiné. [Peter R. de Vries, en 2021]. Et à Marseille, on a quand même un juge qui a été assassiné [le juge Pierre Michel, tué en 1981] Une demi-heure avant qu’il se fasse tuer, j’étais dans son bureau pour une commission rogatoire pour une affaire d’escroquerie qui n’avait rien à voir avec le grand banditisme.

    Quels souvenirs gardez-vous du juge Michel ?

    J.-P.C. : En ce qui me concerne, il avait donné du temps et de sa présence pour une petite affaire. Il ne plaisait pas aux voyous. Après son assassinat, le milieu a fait courir tout un tas de fausses pistes pour noyer le poisson. Après, on a fait une espèce d’opération pour donner un coup de pied dans la fourmilière, on est allés perquisitionner dans tous les bistrots. À mon avis, le juge Michel était quelqu’un de bien. Magistrat, c’est un métier dangereux, surtout quand on fait trop bien son travail.

    « La police est comme le pendant d’un crime organisé, où des parrains établissent la règle du plus fort pour asseoir leur pouvoir dans une société ultralibérale qui laisse, malgré les prohibitions, libre cours à leurs trafics et à leurs fantasmes d’empereurs », écrivez-vous.
    Deux faces d’une même pièce
     ?

    J.-P.C. : Avec cette phrase, vous devez comprendre quelles sont mes idées politiques. Après, je n’aime pas trop commenter ce que j’écris. Mais je peux vous dire que je suis contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre.

    Propos recueillis par Philippe Amsellem

  • Entre rap et camions de pizza, la Plaine à la sauce Escobar

    Entre rap et camions de pizza, la Plaine à la sauce Escobar

    Pascal Escobar n’écrit pas sur Marseille comme on rédige un post Insta. Il la traverse, la fouille, la raconte avec ses failles et ses fulgurances. Avec La Plaine, deuxième volet d’une trilogie entamée en 2023 avec Belle de Mai, l’auteur marseillais poursuit son exploration sociale et politique de la ville, à travers les yeux de Stanislas Carrera, un détective privé et ancien éducateur dans la protection de l’enfance. Son alter ego romanesque.

    « Condensé d’humanité »

    « Le moteur littéraire principal, c’est l’envie de parler de Marseille », confie « Pachuco ». Né à Saint-Henri (16e) où il a dans sa jeunesse usé ses crampons sur le front de l’attaque des équipes jeunes, ce « pure rocker de la Plaine » a vécu pendant des années rue de l’Olivier, au cœur d’un quartier qu’il a appris à connaître sur le bout des doigts. Et ce n’est pas pour rien si les mots de Pascal Escobar sont empreint d’une rugueuse tendresse : « La Plaine, c’est ce que Marseille a à offrir de mieux, la mixité, la vie nocturne, les clubs, les bars, les salles de concerts. C’est un endroit ou toutes les populations se croisent encore, et sans trop de friction. C’est un condensé d’humanité qui provoque chez moi une envie d’écrire. »

    Dans La Plaine, l’intrigue principale suit Esmeraldo Platinium, rappeur du coin propulsé au sommet du hip-hop français, menacé de mort à la veille d’un concert au Vélodrome affichant complet. Mandaté pour enquêter, Stanislas Carrera plonge au cœur du milieu du rap marseillais, entre banditisme, tensions sociales et motivations humaines obscures. En parallèle, une série d’attaques à la grenade lacrymogène vise des camions de pizza aux quatre coins de la ville, et derrière eux l’entente, le syndicat qui les fédère.

    Sur fond d’« autodérision », Pascal Escobar assume volontiers « le loufoque et le pagnolesque ». « Je suis obsédé par les pizzas et les camions de pizzas qui sont une belle spécialité marseillaise », glisse-t-il en riant. L’humour ici est un contrepoint. Son roman est traversé par une écriture sensible, parfois lyrique, porté par des personnages fantasques comme Fruits et Légumes, l’associé et cousin de Carrera, souvent source de répliques absurdes et décalées. Si l’auteur « assume complètement l’étiquette polar marseillais », il rejette toute filiation avec des auteurs de la trempe de Jean-Claude Izzo. « Je respecte sa carrière, le personnage, son envergure, il est incontournable mais je suis d’une autre écriture, d’une autre génération, j’ai d’autres influences », précise Pascal Escobar. Lui se revendique plus volontiers de la lignée de l’auteur barcelonais Manuel Vázquez Montalbán, le père du détective Pepe Carvalho…Le troisième tome de cette trilogie, Pointe Rouge, en cours d’écriture, abordera « les quartiers du pouvoir économique et politique ».

    La Plaine, de Pascal Escobar, édition Le Mot et le Reste (2025), 264 pages, 22 euros.