Tag: Au Diable Vauvert

  • Les librairies menacées d’un scénario catastrophe

    Les librairies menacées d’un scénario catastrophe

    L’annonce début juin par le Centre national du livre (CNL) a fait l’effet d’une bombe. Pour la première fois depuis que ce recensement existe, il s’est fermé plus de librairies (85) l’an passé en France qu’il ne s’en est ouvert (83). Si en 2025 les fermetures concernaient majoritairement des structures créées dans la dernière décennie, les librairies historiques ne sont plus épargnées en 2026.

    Deux enseignes majeures, Gibert et le groupe Nosoli, propriétaire du Furet du Nord et de Decitre, viennent d’être placées en redressement judiciaire. Si la librairie montpelliéraine Gibert n’est pas directement visée, il n’en est pas de même de son homologue Sauramps, qui célèbre ses 80 ans cette année. Depuis plusieurs mois, la rumeur d’une mauvaise santé financière enflait au fil de témoignages de salariés inquiets. Le propriétaire, l’architecte François Fontès, avait d’abord tenté de rassurer sans convaincre. Le mois dernier, l’absence de Sauramps lors de l’événement majeur de la Comédie du livre avait fait grand bruit à Montpellier. Le couperet est tombé quelques semaines après. La librairie historique, qui avait déjà été reprise en 2017 par le groupe Ametis et qui accuse environ 3,5 millions d’euros de pertes et une absence de trésorerie, vient à son tour d’être placée en redressement judiciaire le 15 juin (lire page 6). François Fontès n’est pas décidé à laisser tomber. De leur côté, la Région Occitanie de Carole Delga (PS) et la Métropole de Michaël Delafosse (PS) ont signifié leur soutien. L’audience est fixée au tribunal de commerce le 3 juillet.

    Sur les 3 400 librairies que compte l’Hexagone et qui vendent près d’un livre sur deux, des centaines d’autres librairies indépendantes seraient au bord du gouffre. Chaque fois, le scénario se ressemble. Les librairies sont prises en étau entre la hausse de leurs coûts fixes (loyers, matières premières, personnel…) et l’érosion continue du lectorat (-6% des ventes au premier trimestre 2026, selon le CNL), que la période Covid n’avait que freinée un temps. Le CNL précise que l’érosion que subit le livre papier est générale. Elle touche toutes les tranches d’âge et tous les milieux sociaux.

    Creuset social

    Impossible aussi de ne pas penser à la concurrence de la grande distribution (+6 points) ou à l’impact d’internet. Mais pour Marion Mazauric, qui dirige la maison d’édition Au Diable Vauvert, dans le Gard, le numérique (+6%) est un faux coupable. « Ce phénomène de décroissance de la lecture n’est pas nouveau, il a 40 ans. On aime incriminer les plateformes (…) mais on peut être connecté et lire beaucoup. Nous avons beaucoup de geeks dans nos lecteurs  », assure-t-elle.

    Pour l’éditrice gardoise, la perte de la pratique de la lecture est surtout corrélée à la dégradation de la situation sociale de nombreux Français. « Une poignée ont tout, beaucoup d’autres n’ont rien. Quand vous vivez sous le seuil de pauvreté comme 40% des Nîmois, vous ne passez pas vos journées à lire des romans ». Et d’ajouter : « De plus en plus de gens sont dans des vies qui les éloignent de la lecture ». L’écosystème traduisant parfois le manque de demande. « Le Gard est l’un des départements les plus pauvres de France. D’Aigues-Mortes à Sommières, il n’y a pas une seule librairie ». Marion Mazauric observe par ailleurs un impact de l’apprentissage raboté et de la place réduite de la lecture à l’École. « L’éducation populaire a aussi beaucoup décru », déplore-t-elle.

    Aujourd’hui, l’éditrice invite l’ensemble des acteurs à faire bloc autour des libraires. « Ils sont le poumon du secteur du livre. Sans eux, on n’existe pas. On doit être très attentif à tout ce qui peut les aider ». Au-delà de l’appel aux lecteurs, elle aimerait que l’État prenne enfin ses responsabilités. « Le tissu des librairies françaises est unique au monde. Elles ne sont pas un commerce comme les autres, elles constituent un commerce d’utilité publique ». Dans la lignée des demandes du Syndicat de la librairie française (SLF), l’État est appelé à agir concrètement. Par exemple en pratiquant des allègements immédiats sur les loyers ou les charges. Bien d’autres mesures sont possibles. Il y a urgence.

  • Marion Mazauric : « Protéger l’œuvre des auteurs »

    Marion Mazauric : « Protéger l’œuvre des auteurs »

    « Le droit moral protège l’œuvre des auteurs. C’est un droit inaliénable, si on perd ça, on perdra l’artiste. » Au moment où le développement exponentiel de l’intelligence artificielle (IA) s’accompagne d’un pillage culturel en règle des écrits littéraires ou des images de films, Marion Mazauric s’inquiète. Sans savoir si la proposition de loi Ducros adoptée en avril au Sénat sera validée par l’Assemblée nationale, ni si son contenu final sera à la hauteur du défi, l’éditrice gardoise voit d’un bon œil l’initiative parlementaire.

    « Très facile de battre l’IA »

    Celle-ci vise à mieux protéger les œuvres culturelles face aux IA génératives en créant une présomption d’utilisation des travaux des musiciens, écrivains, cinéastes ou photographes par les systèmes d’IA. Autrement dit, si la loi était adoptée, la charge de la preuve serait inversée et il reviendrait à l’entreprise d’IA de prouver qu’elle n’a pas pillé un contenu.

    Fondatrice des éditions du Diable Vauvert, Marion Mazauric y voit un premier pas tout en fixant les priorités : d’abord obtenir une autorisation de l’auteur ou d’un ayant droit sur une œuvre. La question de la compensation financière venant ensuite. « On est tous pillés, ce serait forcément un progrès ».

    L’éditrice n’a pas en soi d’a priori négatif sur l’IA. Pour elle, le défi reste celui de son utilisation et donc du pouvoir qu’elle procure. « La science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Le problème n’est pas tant la fusion nucléaire que ce qu’on en fait ». Dans le domaine culturel, « si l’IA permet d’accélérer les progrès de la médecine ou d’avoir des calculateurs de droits d’auteur performants, eh bien j’applaudis l’IA ». Et d’ajouter : « Si le but de l’IA c’est de faire des humains de stricts consommateurs qui ne réfléchissent pas et qui sont dirigés par des IA elles-mêmes pilotées par des humains… ».

    Pour elle, cette technologie dont on oublie qu’elle n’est qu’un « super calculateur », n’est d’ailleurs pas nouvelle. « Je suis familière de l’IA depuis 40 ans que je lis ou regarde de la science-fiction », confie Marion Mazauric en citant notamment le film 2001, l’Odyssée de l’espace. Dans son métier, elle confie avoir déjà testé l’IA jusqu’à l’avoir « poussée dans ses retranchements et lui faire avouer ses limites ». Verdict : elle n’est pas convaincue. « Sur les quatrièmes de couverture, l’IA ne nous arrive pas à la cheville. Elle peut vous écrire un roman à la manière de Houellebecq mais ce sera du sous- Houellebecq avec des clichés ». Selon elle, un éditeur cherche tout le contraire d’un académisme singé : de la nouveauté, de l’originalité. Si elle n’écarte pas un vilain scénario pour les auteurs voire une « société à deux vitesses », Marion Mazauric ne croit pas à leur disparition ni à celle des acteurs prophétisée par Elon Musk. « L’IA n’atteindra jamais la perfection ni surtout l’imperfection humaine. »

  • « On ne peut pas penser le monde si on ne lit pas de science-fiction »

    « On ne peut pas penser le monde si on ne lit pas de science-fiction »

    La Marseillaise : À brûle-pourpoint, que souhaitez-vous
    à vos lecteurs et aux nôtres pour 2026
     ?

    Marion Mazauric : De la paix, partout dans le monde… Un climat de paix, c’est ce que tout le monde veut.

    Nous venons de perdre Pierre Bordage, qui était un grand auteur de science-fiction du catalogue. C’était un homme extraordinaire, plein de bienveillance, dont tous les livres appelaient à se libérer de la domination, religieuse ou de pouvoir. C’était quelqu’un qui plaidait pour une humanité réconciliée avec elle-même. C’était un résistant dans un monde soumis au racisme, à la haine et à l’injustice, donc je pense à lui. J’émets des vœux de bienveillance, de justice, et de respect d’autrui.

    Il y a 25 ans, vous avez créé votre maison d’édition sur ce morceau de territoire gardois cerné par l’extrême droite. Le climat politique de ces derniers mois est de plus en plus tendu. Vous qui êtes issue d’une famille communiste, est-ce que vous êtes inquiète ?

    M.M. : Ce qui explique l’extrême droite, c’est plus de misère, d’humiliation et un avenir qui se noircit tous les jours. De grandes exploitations financières rachètent les terres, les transforment et massacrent les paysages ; on n’a plus de médecins traitants, pas de lycée, peu de culture… Et pendant ce temps, 1% des plus riches captent plus de la moitié des richesses mondiales. C’est une poudrière ! Dans les territoires les plus pauvres, les gens en ont ras le bol, et ils sont prêts à aller vers des analyses simplistes. La colère crée la violence.

    J’ai choisi un territoire qui n’est pas Paris, qui n’est pas une zone privilégiée, et j’aime ce territoire. On n’est pas dans un pays de fascistes, on est dans un pays de pauvres qui voient que tout ce qu’ils aiment est en train de disparaître…

    Les choix éditoriaux sont des choix politiques. On vous décrit souvent comme une éditrice indépendante et engagée. Est-ce que cela vous convient ?

    M.M. : En fait c’est un pléonasme. Être éditeur indépendant, c’est un travail militant à temps plein. C’est une vie, comme curé ou médecin ; ça ne s’arrête jamais. Après, Au Diable, on a des valeurs engagées contre l’obscurantisme qui menace. On fait des livres pour que chacun puisse penser et imaginer avec son libre arbitre. On est forcément des résistants, engagés contre un monde qui tend vers le contraire. Le trumpisme est un vrai fascisme. Le président américain interdit certains livres dans les bibliothèques ! C’est le modèle terminal…

    L’empire vorace d’une poignée d’oligarques, dont Vincent Bolloré, a marqué le secteur de l’édition ces dernières années. Quel regard portez-vous sur ces évolutions ?

    M.M. : En fait, les éditeurs indépendants sont indépendants du capital industriel. Vincent Bolloré et les autres sont les éditeurs du capital. On a publié assez de science-fiction pour savoir où en est Vincent Bolloré… Pour lui, un seul livre transforme les citoyens en consommateurs et en victimes consentantes. Cela vaut aussi pour ses chaînes et ses médias, qui réalisent un travail idéologique de préparation à la pensée unique et à la domination.

    Vous dites souvent combien les politiques devraient s’intéresser aux romans de science-fiction. Ont-ils déjà tout dit ?

    M.M. : On ne peut pas penser le monde d’aujourd’hui si on ne lit pas de science-fiction. C’est la littérature qui en parle le mieux et qui a anticipé ce glissement vers la dictature du plus fort. Je pense que la science-fiction des années 80 a tout écrit, y compris la dictature la plus totale à la Trump. Norman Spinrad, Octavia Butler, la Planète des singes… Beaucoup de films et de romans ont montré ce vers quoi on était en train de se diriger. Et Donald Trump le réalise de manière très claire…

    Que vous les ayez édités ou pas, quels sont les trois ouvrages que vous conseilleriez aux lecteurs pour s’armer ou pour s’évader dans les mois à venir ?

    M.M. : D’abord Octavia Butler, qui est une très grande écrivaine afro-américaine. Elle a écrit La Parabole du semeur (1993), qui est un chef-d’œuvre, mais aussi la première dystopie à avoir montré l’effondrement de l’Amérique sous la houlette d’un copain de Donald Trump, qu’elle cite d’ailleurs dans son livre. C’est un grand livre d’espoir et de résistance.

    En fantasy, je parlerai aussi de Patrick Dewdney, qui a écrit Le cycle de Syffe (2018). C’est un roman de formation extraordinaire, dans un monde en chaos. Il est purement magnifique, avec des vertus cathartiques et de résistance.

    Pour s’évader et bien comprendre le monde, je propose aussi Thomas Gunzig, que l’on publie depuis le premier jour. C’est un grand écrivain belge, drôle, avec un esprit satirique sur le monde contemporain, et en même temps il produit de vrais romans d’alarme dans une langue magnifique.

    Et puis je rajoute quand même Pierre Bordage, parce qu’il faut lire toute son œuvre. Ses romans d’aventures vous emmènent partout. Ça vous rend heureux, et c’est addictif…