« Décidément, cette semaine, nous avons une génération perdue au niveau de la mémoire », s’est désolé l’avocat général, jeudi. Pendant près d’une heure, L., ex-compagne d’Amine Oualane, présenté comme un baron présumé de la DZ Mafia, a déposé à la barre par visioconférence. L’aide-soignante d’à peine 30 ans a été en couple, de 2018 à 2020, avec celui qui est présenté dans ce dossier comme le relais sur le terrain de Karim Harrat, supposé commanditaire des exécutions.
Les deux hommes se tiennent toujours dans leur box sous haute surveillance, aux côtés de trois autres accusés. Tous les cinq sont accusés d’être derrière les assassinats brutaux de trois jeunes hommes, sur fond de règlement de comptes. Parmi eux figurait le grand frère d’Amine Kessaci, aujourd’hui figure de la lutte contre le narcotrafic.
Dans le cadre de cette affaire, L. avait été placée en garde à vue, puis présentée à un juge d’instruction. L’un des rares faits dont elle dit se souvenir. « J’ai des pertes de mémoire. J’ai eu un choc par rapport à la mort de mon père », prévenait-elle dès son introduction. Silence dans la salle. Depuis plusieurs jours, les témoins appelés à la barre pèsent leurs mots, se murent dans le silence ou invoquent des trous de mémoire. Quelques « ah » – de déception ou d’ironie – remuent à peine l’assistance.
Engoncée dans une doudoune noire, les cheveux longs et noirs, L. se contente d’écouter, sans ciller, les questions du président de la cour. « On était un couple ordinaire, parfois on se disputait. à part ça, je n’ai rien à dire », résume-t-elle, alors que son ancien compagnon est décrit dans le dossier comme particulièrement violent à son égard. En garde à vue, L. aurait fait part de cette brutalité à son encontre : un nez cassé, des coups lorsqu’elle le confronte sur la liaison qu’il mène avec son actuelle compagne… Une touffe de ses cheveux, vestige d’une énième scène de violence sur sa personne, avait même été découverte dans une Mercedes attribuée aux accusés.
Le président tente de lui rafraîchir la mémoire. « Je ne me souviens pas », répète inlassablement la jeune femme. L’appel masqué d’un ami la menaçant et l’accusant d’être une « balance », responsable de l’interpellation d’Oualane ? « C’était peut-être des menaces, mais je ne me souviens plus », s’entête à répondre L.. « Vous parlez librement aujourd’hui ? », tente le président. « Oui. »
Aucune réponse de fond ne viendra donc éclairer les débats, à l’image de ces derniers jours, qui ont vu défiler des témoins privés de mémoire. « Le point commun entre ces témoins pris d’amnésie : ils ont échappé in extremis à leur mise en accusation devant une cour d’assises ! », s’était agacée Me Inès Medioune, l’un des conseils d’Amine Oualane.
Un peu plus tôt dans la matinée, le visage barbu de Lamine Laribi, encadré de cheveux mi-longs, est apparu sur l’écran de la cour d’assises. Incarcéré à Vendin-le-Vieil dans le cadre d’un dossier de triple homicide survenu en 2011, il avait été cité comme témoin à la demande d’un des avocats de Karim Harrat. « Je suis en prison depuis 2012, ça fait que je suis déconnecté. Je suis étranger à cette histoire. »
Un seul témoin semble avoir conservé une mémoire intacte : une habitante de Châteauneuf-les-Martigues, témoin d’une scène de guet-apens au cours de laquelle les victimes auraient été attaquées avant que leurs corps ne soient retrouvés, en deux temps, dans des véhicules incendiés. D’une voix claire, cette quinquagénaire raconte la nuit du 28 au 29 décembre. Seule dans son salon devant la télévision, elle est alertée par « plusieurs coups de feu », des « tirs en contrebas de chez moi ». Se rendant « discrètement » au balcon, elle dit apercevoir « deux voitures sombres » qui repartent « en trombe ». Le calme revenu, « dix minutes plus tard », elle descend sur les lieux. « J’ai senti tout de suite l’odeur de poudre », relate la riveraine, qui ajoute qu’en six ans, quelques « trous de mémoires » rendent moins précis son souvenir. Ce n’est que le lendemain matin, en découvrant un article de presse relatant la découverte des véhicules carbonisés, qu’elle fait le lien avec la scène observée la veille. à la lumière du jour, elle dit découvrir au sol des « tâches de sang » , des dents, et s’empresse d’alerter la police.
Plusieurs questions demeurent pourtant en suspens à l’issue de cette audience. D’abord celle soulevée par l’avocate de l’accusé Zakaria Bensaci. « (Il) aimerait apporter des réponses à la témoin ! », assure Me Naïri Zadourian. Reste également l’interrogation formulée par Me Fabien Perez, conseil de Malik Kariba : pourquoi Nassim Loubani a-t-il été démembré après sa mort ? « Je vais te le dire moi, pourquoi il l’a fait ! Je vais te le dire ! », a alors lancé le père de la victime, qui avait témoigné la veille, brisant ainsi le train-train des débats.
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