La Marseillaise : Le conseil de surveillance a alerté, le 16 octobre, sur les difficultés de trésorerie de l’AP-HM. Comment en arrive-t-on là ?
François Crémieux : C’était attendu depuis plusieurs années, la Chambre régionale des comptes avait fait ce diagnostic-là dès 2022. Entre 2005 et 2016, l’AP-HM s’est endettée de manière exceptionnelle à hauteur de plus d’un milliard d’euros, ce qui l’a conduite à être endettée à hauteur de 90% du montant de ses recettes, une situation exceptionnelle en France. Sur la même période, les déficits se sont cumulés. Les aides reçues pendant le Covid ont gelé tout cela. Dans l’après-Covid, nous avons eu, au tout début, beaucoup de postes vacants, et donc des dépenses et des recettes moindres. Mais cela continuait à être sécurisé par les dispositifs Covid. Désormais, nous nous retrouvons dans la situation d’avant le Covid, avec un endettement qui reste extrêmement élevé, même s’il a baissé progressivement. Depuis 2020, il est passé de plus d’un milliard à 850 millions d’euros, et en proportion du budget, il a baissé de 90% à 45%. Nous avons repris notre activité normale, nous avons à la fois recruté des professionnels et rouvert des lits. Résultat, nous nous retrouvons face à l’impact de cette dette historique sur notre trésorerie. Au moment des discussions sur les reprises de dette post-Covid, l’AP-HM aurait dû avoir une reprise de dette d’à peu près 500 millions d’euros, finalement, cela a été capé à environ 250 millions d’euros. La situation s’aggrave en 2027 parce que nous avons les décaissements des grands plans de travaux, comme le projet du pôle Femmes-Parents-Enfants. Cela nécessite des aides en trésorerie exceptionnelles pour l’assistance publique en 2027 et 2028.
Vous alertez sur un risque pour la continuité du service public. Quelles sont les conséquences aujourd’hui ?
F. C. : La direction des finances jongle avec une trésorerie très serrée, cela nous oblige à prioriser nos paiements. Nous avons un délai de paiement moyen de 110 jours, cela devrait être légalement à 40 jours. En France, les hôpitaux sont en moyenne autour de 70 jours. Nous arrivons bon an mal an à prioriser nos versements en fonction de l’urgence pour nos fournisseurs et des nécessités pour continuer notre activité. Mais il ne faut pas que ça s’aggrave plus. Il faut que la trésorerie permette à tout moment de ne pas augmenter significativement les délais de paiement au-delà d’une centaine de jours.
Cela risque-t-il de retarder les chantiers de modernisation de l’AP-HM ?
F. C. : Ce serait le pire des scénarios. Les chantiers de modernisation sont très largement subventionnés, il n’y a pas d’impact budgétaire sur nos investissements puisque nous avons des subventions de l’État, notamment dans le cadre de Marseille en grand, et des collectivités territoriales. Aucun de ces co-financeurs ne nous fait défaut. Mais il faut qu’on s’assure que la trésorerie soit là pour pouvoir décaisser au moment où ces bâtiments sont livrés.
L’État est venu en aide à l’AP-HM l’été dernier, cela n’a pas suffi ?
F. C. : Les aides annoncées, deux fois 20 millions d’euros en 2025 puis en 2026, étaient nécessaires pour tenir cette trésorerie. C’était un engagement de Madame Catherine Vautrin. Nous avons maintenant besoin d’un engagement pour 2027 et 2028.
De quoi l’AP-HM a-t-elle besoin pour passer ce cap ?
F. C. : Nous ne pouvons pas donner de chiffre précis, c’est en cours de discussion, y compris techniquement. L’ordre de grandeur serait à peu près de 70 millions d’euros, pour maintenir cette trésorerie à hauteur d’une centaine de jours de délais de paiements en 2027.
Comment l’AP-HM fait-elle pour réduire ses dépenses dans ce contexte ?
F. C. : Il n’y a pas de baisses de dépenses, nous ralentissons leur progression, comme tous les autres hôpitaux. En 2026, les dépenses de personnel n’augmentent que de 3%, pour des raisons liées à l’évolution des carrières, à l’augmentation des rémunérations pour les gardes et astreintes des médecins. Mais les dépenses de médicaments augmentent de 8% alors que les tarifs n’augmentent pas en 2026. Nous avons un plan d’efficience, comme d’autres, avec une série de mesures. Sur le personnel, nous déployons des pools de professionnels pour compenser les absences et éviter de fermer des lits, maintenir l’activité. Nous travaillons à la maîtrise de la prescription de médicaments et de biologies, qui sont deux éléments qui coûtent, avec un travail sur la traçabilité des dispositifs médicaux. Nous avons aussi fait des efforts considérables sur la dépense énergétique qui augmente, parce que les prix du gaz et de l’électricité ne baissent pas…
À quel point la flambée des matières premières et des taux d’intérêt pèsent ?
F.C. : Jusqu’à présent, l’inflation est restée modérée, autour de 3%, mais elle commence à augmenter. Pour l’instant, nos plans d’investissements tiennent leurs budgets : nous avions prévu 23 millions d’euros pour le nouveau Samu, il a coûté environ 22 millions d’euros. Nous nous attendons à 3,5% d’inflation pour les prochains mois, il faut réussir à l’absorber puisque les tarifs n’augmentent pas. Sur les intérêts, nous payons 15 millions d’euros de plus qu’un CHU équivalent dans une situation normale. Et cela fait dix ans que cela dure.
Craignez-vous les conséquences du projet de loi de financement de la Sécurité sociale actuellement examiné au Parlement ?
F. C. : Je ne le crains pas particulièrement, mais clairement, cela va être des années difficiles. Il y a aujourd’hui un Ondam [Objectif national des dépenses d’Assurance-maladie, Ndlr] contraint, des tarifs annoncés aujourd’hui à 0% d’évolution. Pourtant nous avons une inflation, une augmentation des taux d’intérêt, l’évolution naturelle des dépenses de personnel et une augmentation très importante des dépenses de médicament. Comme tous les hôpitaux de France, il faut que l’on fasse des efforts assez vite. La difficulté majeure, c’est que nous ne sommes pas un hôpital comme les autres. Nous sommes une assistance publique qui a connu une décennie 2010-2020 de dégradation massive de sa situation financière, et qui connaît une décennie 2020-2030 de rétablissement douloureux de sa situation, en termes d’activité, de fonctionnement, d’investissement, de sécurité. L’objectif est que l’on puisse avoir une décennie sereine en 2030-2040 pendant laquelle nous pourrions réemprunter, développer notre activité, continuer à attirer les professionnels avec des conditions de travail acceptables. Nous devons tenir bon pour amener l’AP-HM à bon port en 2030. Pour ça nous avons deux années devant nous qui sont les plus difficiles, parce que cela coïncide avec les perturbations politiques, géopolitiques, et en même temps avec les gros décaissements pour son plan de modernisation et avec l’historique de cette trésorerie.
Vous restez optimiste ?
F. C. : Je suis très optimiste parce que l’AP-HM a montré depuis quelques années qu’elle était capable de se rétablir par rapport à la décennie précédente. Nous avons une activité très dynamique, en augmentation de plus que 4% en 2026, avec un développement de l’hospitalisation à domicile, de l’ambulatoire, avec des équipes très mobilisées. Le plan Marseille en grand se déroule exactement comme annoncé, les travaux n’ont pas de retard, les budgets n’augmentent pas. Oui, nous allons trouver la manière d’être accompagnés pour permettre de passer les deux-trois dernières années compliquées avant une décennie 2030 où les choses seront nettement mieux.
Rencontre avec l’ARS
Alors que le directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS) Yann Bubien doit rencontrer la direction des hôpitaux de Marseille ce mercredi, il promet : « Nous allons voir ce que nous pouvons faire de mieux pour aider l’AP-HM, qui est notre navire amiral. » Mais il tient à rappeler : « Nous l’aidons déjà beaucoup, nous finançons l’ensemble des projets immobiliers avec les collectivités territoriales, ce qui est rarissime, et nous aidons déjà en trésorerie. »
Y.S. avec M.R.
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