La Marseillaise : Vous êtes de retour sur le devant de la scène après deux ans d’absence totale. Pourquoi avoir fait le choix de vous effacer ?
Amel Bent : Ce n’était pas un choix, j’ai vécu un épisode familial douloureux avec la perte de ma mamie, notre taulière au moment où je commençais à entrer en studio pour un huitième album. Je n’ai donc pas du tout suivi les plans qui étaient prévus. J’ai passé des mois à la maison, coupée du monde, à écrire parce que ça me faisait du bien, pour mettre de l’ordre dans ma tête et dans mon cœur. Ce décès, au-delà du deuil et du chagrin, m’a beaucoup fait réfléchir. Je me suis retrouvée comme dans une crise existentielle, une quête de sens, sans compter que mes 40 ans arrivaient… à cette période, l’urgence pour moi était de trouver des réponses à mes questions, de prendre soin de moi. Pas de faire des chansons. D’anciennes cicatrices ont également refait surface…
À quel moment avez‑vous su qu’il était temps de revenir ?
A.B. : Toute cette période a finalement été salvatrice, parce que quand j’ai commencé à sortir la tête de l’eau -c’est d’ailleurs pour ça qu’une chanson de l’album s’appelle Sous l’eau– je me suis aperçue que tout ce qui m’était parvenu, tout ce que j’avais écrit, était des thèmes de chansons.
Que raconte donc ce huitième album, « Minuit Une » ?
A.B. : Je chante mes enfants, ma mamie, mon couple, ma mère, ma charge mentale aussi, ainsi que mon enfance ou la solitude que j’ai pu ressentir. Ce sont bien plus que des thèmes à mes yeux, ce sont les moments importants de mon existence. Et ces chansons ne sont pas pour moi, c’est une déclaration à mon public, sur tout ce que j’ai traversé et j’avais hâte de leur partager, un peu comme on a hâte de raconter un scoop à notre meilleure copine ! (rires) C’est une grande émotion pour moi parce que c’est à ce moment-là que la boucle sera bouclée. J’espère qu’après le concert, on repartira tous le cœur plus léger. Cet album et ce concert, c’est l’histoire d’une vie en repartant de la douleur originelle pour la transformer en lumière.
Ce concert et la part de votre vie que vous partagez sans filtre avec le public,
peut-on dire que c’est
une thérapie ?
A.B. : Je ne m’en suis jamais cachée, la musique, c’est mon psy, ma meilleure amie, mon éducatrice aussi. Elle me soigne et m’apprend tellement. La musique a une place bien plus importante dans ma vie que d’être juste un art ! Je vois tout à travers le prisme de la musique depuis que je suis petite. C’est pour moi la plus belle des nourritures et je me sens repue humainement, ça c’est merveilleux.
Vous évoquez votre enfance compliquée dans l’album.
Le fait de fonder votre foyer a-t-il changé votre perception de l’enfance que vous avez vécue ?
A.B. : Je pense sincèrement qu’avoir des enfants te force à faire la paix avec différents aspects de ta vie. Je suis encore une femme-enfant, je cohabite avec la petite Amel au quotidien. Je peux être très responsable, très adulte et parfois pas normale, mais on est comme on est (rires) ! Selon moi, il y a deux chemins possibles : soit tu éduques tes enfants en leur déposant dans le cœur tes failles, tes blessures, soit tu décides de régler ce qui t’appartient pour ne pas reproduire les mêmes schémas. La communication avec mes filles a une place très importante, elles savent qu’un papa ou une maman, ce n’est pas quelqu’un de parfait.
En plus de l’album sorti en 2025, on vous retrouve sur grand écran avec
le film « Ma Frère » nominé au Festival de Cannes. Pouvez-vous raconter cette expérience ?
A.B. : Je m’étais engagée pour ce tournage et il est arrivé quand j’avais annulé tout le reste. Pour autant, ça a été une expérience intense. Je pense que je me suis reconstruite aussi grâce au regard que les jeunes, présents pour le film, portaient sur moi. J’étais pour eux la fille qui chante l’espoir, qui vient d’un quartier populaire, comme eux, et qui a transformé son destin, qui est forte. C’est grâce à eux que j’ai tout reconstruit et j’ai su qu’après ce tournage, rien ne serait plus pareil.
Est-ce une nouvelle version de vous-même qui se dévoile au public ?
A.B. : Ce n’est pas une nouvelle version parce que je suis toujours la même, mais avec une évolution imposée par le temps qui passe, l’expérience et ce que nous donne la vie sur le chemin. J’ai fait la paix avec certains aspects de ma vie, même si j’ai encore quelques pierres dans mon sac. Je peux changer, évoluer, mais je n’oublierai jamais qui m’a élevée, de quel bois je suis faite et surtout d’où je viens.
Vous êtes d’origine franco-algérienne. Quel regard portez-vous sur la montée
de l’extrême droite en France en cette période électorale ?
A.B. : Je suis absolument apolitique et je pense que pas mal de gens le deviennent malheureusement. Peut-être par manque de considération face aux vrais combats du quotidien que mènent les gens tous les jours. J’essaie de combattre la violence à ma manière, où qu’elle soit, et je pense que ça commence autour de soi dans la façon dont on communique ou on éduque nos enfants par exemple. C’est ça ma façon de faire de la politique ou du moins de contrer ce que je vois et qui me fait peur ou me révolte. C’est essayer de contrer les discours politiques qui ne sont finalement que des discours. Je ne me sens pas représentée, alors oui, j’ai conscience que je suis privilégiée, mais je n’en suis pas déconnectée de la réalité. Loin de là. Dans ma famille, nous croyons beaucoup à la solidarité, à l’associatif. C’est dans ces valeurs que je m’épanouis, à travers le partage. Dans la vie, ce ne sont pas les politiques qui aident qui que ce soit, ce sont les gens, entre eux, quelle que soit leur religion ou leur couleur de peau. Je suis peut-être trop naïve ou utopiste, mais nous au moins, on sait encore avoir de l’empathie les uns pour les autres.
