Tag: aide sociale

  • Un service pour soulager les personnes aidantes

    Un service pour soulager les personnes aidantes

    Elles sont plus de onze millions de personnes à donner de leur temps et de leur énergie pour assister un proche au quotidien. Pourtant, les personnes aidantes ne savent souvent pas que ce travail informel et essentiel à l’intérêt général leur donne des droits, et que des services existent pour les soutenir. C’est le cas de Mireille, venue pour un rendez-vous administratif et aiguillée par le personnel vers la permanence Territoires des aidants. Retraitée de 69 ans, habitant à Sigoyer, elle s’occupe d’un mari qui ne peut plus marcher à cause de problèmes à la hanche et qui souffre de pertes de mémoire, alors que le couple doit déjà s’occuper des parents de ce dernier. « On a jamais pensé à demander de l’aide, explique Mireille. J’aimerais bien être un peu remplacée, pouvoir souffler, sortir, peut-être prendre un jour le temps d’aller faire une randonnée. » Les aides proposées par le service, financé par l’ARS et le Département, se regroupent en trois types : un soutien financier selon l’éligibilité, un soutien psychologique avec un psychologue et/ou un suivi social, ainsi que l’accès à des formations, des cercles de paroles, et enfin, un service de répit, qui permet d’être remplacé dans le soin à la personne aidée, de quelques heures à quelques jours, par des professionnels de santé.

    Deux tiers de femmes

    « Les profils concernés sont variés, ça peut être une mère seule qui s’occupe d’un enfant qui a des soucis de santé, ou quelqu’un qui s’occupe d’un conjoint malade », rappelle Solenn Quéméré, coordinatrice dans les Hautes-Alpes. Le service, gratuit, permet de soulager et d’apporter une reconnaissance aux personnes aidantes, dont les efforts sont rarement comptabilisés comme du travail formel. « Si en France on devait rémunérer le travail d’aidant au Smic cela coûterait 164 milliards d’euros par an », avance François Ollivier, coordinateur de la plateforme. Au total, en France, 61% des aidants sont salariés, et deux tiers sont des femmes. En 2025, 98 personnes ont pu bénéficier du système de répit dans les Hautes-Alpes. Un total que Territoires Aidants veut doubler en 2026, les besoins allant croissant avec le vieillissement de la population. Une rencontre entre personnes aidantes, professionnels de santé et du social sera organisée à Briançon le 1er juin à 17h. À Gap, la permanence sera ouverte le 22 juin et le 6 juillet.

  • Table Ouverte : 40 ans de solidarité face à la précarité

    Table Ouverte : 40 ans de solidarité face à la précarité

    Quarante ans d’engagement et une même ligne directrice : « ne laisser personne seul face aux difficultés de la vie ». À Nîmes, l’assemblée générale de Table Ouverte, organisée à l’Espace Esperanza le 17 avril, a réuni plus de 80 participants, entre bénévoles, partenaires et élus venus saluer une action devenue indispensable.

    Autour du président Pietro Truddaiu, l’émotion était palpable, notamment en présence de la fille d’Odile Assmann, fondatrice de l’association disparue en 2014. « Cette idée simple est devenue une réalité vivante », a-t-il rappelé, évoquant « des mains tendues et des liens recréés ». Aujourd’hui, Table ouverte s’appuie sur 105 bénévoles mobilisés au quotidien et aide plus de 300 familles.

    Le combat continue

    Derrière cet anniversaire, le constat est clair : la pauvreté progresse. En 2025, l’association a fortement développé ses actions, doublant presque son budget. Cette dynamique s’incarne notamment dans le projet Esperanza, boulevard Talabot, où d’anciennes arches SNCF ont été transformées en véritable tiers-lieu solidaire. Épicerie sociale, friperie, salle d’exposition, mais aussi ressourcerie, atelier vélo ou futur jardin partagé : un « laboratoire social » qui illustre l’évolution de Table Ouverte.

    Pour 2026, le rapport d’activité et le bilan financier ont été adoptés à l’unanimité. Mais pour Pietro Truddaiu, l’enjeu dépasse les chiffres : « Il faut réunir partenaires et moyens pour faire reculer la pauvreté. » Dans un contexte où les besoins explosent, l’association appelle à renforcer les coopérations. L’exposition retraçant ces 40 ans a permis de mesurer le chemin parcouru. Mais pour Table Ouverte, l’essentiel reste à venir. « Nous avons 40 ans d’avenir », a conclu le président, fidèle à une conviction intacte : la solidarité est un combat collectif.

  • Mobilisation contre « la répression » dans le social

    Mobilisation contre « la répression » dans le social

    Ils étaient une quarantaine à s’être regroupés devant le siège de l’Association d’accueil des personnes handicapées de l’Hérault (APSH 34) basé à Malbosc. Ils reprochent à la direction un management « toxique » qui se traduit par la convocation de deux salariés pour une éventuelle sanction. « La direction reproche à ces deux salariés, lors d’un week-end, de ne pas avoir alerté leur cadre d’astreinte car les toilettes d’un logement étaient bouchées et d’avoir laissé le résident dans des conditions indignes. Sauf que les salariés ont trouvé une solution pour le week-end et le problème était résolu le lundi. Les raisons de ces convocations deviennent de plus en plus lunaires », explique José Théron, secrétaire général de la CGT Action sociale dans l’est de l’Hérault.

    Conséquence des coupes dans les budgets ?

    Si la CGT a tiré la sonnette d’alarme c’est que la situation à l’APSH34 n’est pas rare. « On constate une multiplication des mesures disciplinaires, des entretiens préalables à sanction et des licenciements pour inaptitude. Le management se durcit alors que nous sommes dans un secteur qui manque de personnel », confirme le syndicaliste. Pour illustrer son propos, José Théron s’appuie sur la situation d’une infirmière convoquée la semaine précédente par son employeur, le Pôle d’urgence sociale de l’Avitarelle, en vue d’un possible licenciement : « Elle a déjà eu 25 jours de mise à pied sans salaire. On ne connaît pas encore la sanction mais on se dirige vers un licenciement. Elle est accusée de harcèlement, de non-respect de la hiérarchie et du lien de subordination. C’est délirant ! D’autant qu’elle est soutenue par l’équipe avec laquelle elle travaille. »

    Depuis plusieurs mois, les syndicats de l’action sociale de l’Hérault multiplient les manifestations pour dénoncer les coupes budgétaires dans ce secteur et montrer leurs conséquences sur les usagers mais aussi sur les structures et les employés. « Il y a des baisses de budget au niveau de l’ARS ou du Département. Ce sont donc des économies faites sur le dos de personnes accueillies. Comme la masse salariale représente 80 à 85% des dépenses des structures, on comprend pourquoi elles essaient de se séparer d’une partie de leur personnel », précise José Théron.

  • Misère, quand les institutions maltraitent

    Misère, quand les institutions maltraitent

    « Nous devons insister sur ce qu’on est et ce qu’on n’est pas », enrage Julien Moisan, chargé de plaidoyer du Secours catholique en accueillant à l’ADJ de la rue Malaval à Marseille, entièrement refait à neuf. « Nous en avons assez de pallier les carences des pouvoirs publics. Notre mission n’est ni la distribution alimentaire, ni les douches publiques, mais d’offrir un espace confortable aux personnes dans le besoin et de prendre le temps d’échanger avec eux. »

    Il est 9h, les tables sont déjà toutes occupées et Eva et Saïd ne sont pas trop de deux pour offrir cafés, thés et parts de cake aux arrivants. Ils sont ainsi plus d’une centaine à venir se poser, discuter ou chercher une aide administrative, un accompagnement vers l’emploi, un accès aux droits, consulter le médecin ou le podologue, prendre rendez-vous avec le coiffeur, participer à l’atelier de français ou à celui d’initiation à l’informatique, chacun des quatre jours d’ouverture hebdomadaire. « Pour sortir de l’isolement », ajoute un monsieur hébergé dans un foyer Adoma. Et pour répondre au manque de bains publics, l’accueil dispose de deux douches. Les associatifs, notamment depuis la crise Covid, ont bien multiplié les points de distribution alimentaire, mais « où peut-on manger assis, dignement ? interroge Julien Moisan, de même que pour l’hébergement ou l’hygiène, dans la réalité, il n’y a plus de dispositif d’accueil inconditionnel ».

    Slimane, 65 ans, retraité du BTP, happe Danièle, qui gère l’aide administrative, au passage : « Je dors depuis plus d’un mois à l’aéroport. Le 115, c’est une fois oui, vingt fois non. Je ne sais plus où aller. » La bénévole confirme : « C’est de plus en plus difficile. Et avec les nouvelles réformes, il y a beaucoup de sorties de droits. Un manquement à la CAF et l’aide est coupée dès le 3e mois, un contrôle expéditif et l’allocation handicapé saute. On récupère les gens à la petite cuillère. » Un jeune étudiant étranger ressort d’un bureau soulagé. « Ils vont m’aider pour faire changer mes lunettes. Mon droit à l’AME avait été remis en cause. Il faut renouveler le dossier », indique-t-il.

    Des vies cadenassées

    À l’étage, la salle informatique est très sollicitée. Bien que le défenseur des droits ait déjà alerté sur le fait que la dématérialisation des services publics éloigne les plus fragiles de l’accès aux droits, on note ici peu d’amélioration. Une mère de famille est en panique. Son mot de passe est refusé sur son espace CAF. Arrivé à son secours, Julien Moisan réalise, après plusieurs tentatives, qu’un 3e code a été mis en place. « Pour protéger vos données », précise le site sur l’écran. « C’est un verrou de plus à une administration cadenassée, qui a déjà fermé ses accueils physiques. On supprime le lien humain, on met des algorithmes sous prétexte de lutte contre la fraude. En réalité, on cadenasse des vies !  » réagit-il.

    Au-delà des baisses budgétaires, ce responsable associatif pointe un grave recul des politiques publiques dans ses réponses à l’urgence sociale : « Il y a une priorité donnée au parcours d’insertion dans les dispositifs d’urgence. » Conséquence : « Ceux qui ne sont pas entrés dans un dispositif se retrouvent devant des portes fermées. On met des précarités en concurrence. » Et sur le terrain, la pauvreté ne recule pas, mais s’invisibilise : « Les plus isolés, les plus fragiles, les enfants, les femmes enceintes continuent de l’être. Le nombre de mineurs non pris en charge par l’aide sociale à l’enfance reste impressionnant. De même, le parcours de la sortie d’hospitalisation est si mal pensé que le retour à la rue est monnaie courante. »

    Au milieu de l’accueil, une petite fille court des bras de son père aux genoux de sa mère. Débouté de sa demande de droit d’asile, le couple, dont un des enfants est né en France, a dû libérer du jour au lendemain sa place en Cada. Un recours doit être mis en place, mais pour l’instant, c’est la rue qui les attend. Bien consciente que tous les dispositifs sont sous-dotés, Danièle a cependant contacté les centres d’hébergement, sans succès. « À partir de là qu’est-ce qu’on fait ? Le plus terrible, c’est de ne pas pouvoir apporter de solution », regrette-t-elle. L’heure de fermeture approche, l’accueil se vide lentement.

  • Hérault : Mesquida craint de perdre la main en 2026

    Hérault : Mesquida craint de perdre la main en 2026

    Un budget primitif 2025 formellement à l’équilibre mais une trajectoire financière non soutenable. » Ainsi se conclut le rapport définitif de la Chambre régionale des comptes (CRC), qui vient de tirer le signal d’alarme au sujet des finances héraultaises.

    Qualifiée par les magistrats financiers de « saine » en 2022 avec des « ressources importantes et dynamiques lui permettant de faire face aux dépenses et de dégager une épargne brute (238 ME) ainsi qu’une dette maîtrisée (568 millions d’euros) », la situation comptable du Département de l’Hérault s’est dégradée en 2023, tendance aggravée l’an passé. Si bien qu’au printemps dernier, pour être équilibré, le vote du budget 2025 avait déjà dû être décalé après plusieurs ajustements comptables. « Aucun chantier nouveau n’a été lancé en 2025. On a raboté l’aide aux communes (hors fonds spécial). On a diminué les subventions dans le sport, la culture (compétences non obligatoires)… On a fait ce qu’il fallait, y compris dans nos services, avec -16% de masse salariale. Des contrats ne sont plus remplacés ni les départs à la retraite », liste le président Kléber Mesquida (DVG).

    Des efforts conjoncturels jugés « structurellement insuffisants » par la CRC. Sans une inversion de trajectoire, l’instance qui veille à la bonne utilisation des deniers publics pourrait, sur décision préfectorale, prendre la main sur l’exercice budgétaire 2026. « Le budget est mis sous contrôle si le déficit est égal ou supérieur à 5% du budget (environ 1,5 milliard d’euros) », précise le président héraultais, actuellement à la recherche de 53 millions d’euros pour redresser une épargne nette devenue négative (-21 ME) et stopper l’hémorragie de la dette (830 ME).

    Trahi par l’État

    Conscient du risque qui aurait pour conséquence la fin des dernières aides non obligatoires à l’aide sociale, aux viticulteurs, à la culture ou au sport, Kléber Mesquida, pour avoir alerté à maintes reprises, s’agace des conclusions des magistrats financiers. « Ils viennent nous voir et ne comprennent pas comment on en est arrivé là. Un enfant de 6 ans pourrait le comprendre. » Outre que 80% des Départements français sont dans le rouge, le président rappelle que l’Hérault est le 4e le plus frappé par le chômage (10,3%) et le 7e le plus pauvre de l’Hexagone. Alors même qu’il accueille 12 à 15 000 habitants de plus chaque année. Ce qui accroît mécaniquement les dépenses sociales incompressibles (moyenne de 462 euros/habitant), qui constituent 72% du budget. En 2 ans, les allocations à l’enfance et à la famille ont ainsi flambé de 153 à 229 millions d’euros (ME).

    Un « effet de ciseau » puisque les recettes n’ont pas suivi. Sans levier fiscal, le Département est dépendant de l’État qui le malmène depuis trop longtemps. L’an passé, les restes à charge s’élevaient à 261 ME pour la collectivité contrainte de verser le RSA, la Prestation de compensation du handicap (PCH) et l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA). Au titre de la dotation compensatoire (-31 ME) et de la revalorisation des pensions (-20 ME), l’État a laissé une autre ardoise de 51 ME. Des mauvais coups qui ont coïncidé avec une « dégradation brutale » des recettes de 52 ME au titre des droits de mutation avec « l’écroulement du marché immobilier ».

    Alors quand il lit les réprimandes de la CRC au sujet de son choix de poursuivre certains investissements, Kléber Mesquida fulmine. « On n’a pas construit 3 collèges pour le plaisir, l’accueil posait problème. » Concernant le pôle dédié aux pompiers à Gignac, « après le drame de Gabian, il nous a été préconisé de former nos pompiers et la structure sera excédentaire ». Quant aux coûteux projets routiers (Lien, rocade de Béziers…) : « Les contrats étaient signés, on ne pouvait pas les stopper. Les pénalités nous auraient coûté plus cher. » Et Kléber Mesquida de conclure : « Si la Chambre prend la main sur le prochain budget, je ne vois pas où elle pourra gratter davantage. »

  • La Sécurité sociale, un trésor national né en 1945 et toujours à défendre

    La Sécurité sociale, un trésor national né en 1945 et toujours à défendre

    1945, année de la victoire sur le nazisme, année de la paix, mais aussi année de la reconstruction. Cette année-là, les résistants prennent les rênes du pays à travers le Gouvernement provisoire de la République française, qui restera en place jusqu’à l’instauration de la IVe République. Ils portent un programme rédigé durant les heures sombres de l’Occupation, dont le nom résonne encore aujourd’hui : « Les Jours Heureux ». Les communistes participent à l’application de ce projet ambitieux, dont nous bénéficions encore aujourd’hui, malgré les attaques néo-libérales. Notamment la création de la Sécurité sociale, dès octobre 1945, sous l’égide d’Ambroise Croizat, alors ministre du Travail.

    Confrontée aujourd’hui à l’idée que la cotisation serait une charge, la Sécurité sociale reste pourtant le socle de notre vie quotidienne. Elle n’est pas un vestige du passé, mais bien une conquête qu’il faut à la fois défendre pour que les actifs d’aujourd’hui aient une retraite
    à la hauteur demain et la réinventer pour lui permettre de faire face à de nouveaux enjeux comme celui de la dépendance.

  • Une promesse à renouveler

    Une promesse à renouveler

    Ce n’était pas une utopie, mais une promesse. Le programme du Conseil national de la Résistance, appliqué dès la Libération, révélait une volonté, issue des idéaux de la résistance : restaurer la démocratie et rendre sa dignité au peuple. C’est avec ce souffle que la Sécurité sociale est élaborée, en 1945. Un modèle solidaire au cœur de notre pacte républicain, qui protège sans exclure, accompagne sans distinction, unit sans diviser.

    Une promesse portée par Ambroise Croizat, alors ministre du Travail (PCF). Ouvrier, syndicaliste devenu parlementaire, il incarne cette volonté farouche de mettre l’humain au cœur des politiques publiques. Ambroise Croizat ne théorise pas la solidarité : il l’organise. Cet anniversaire permet de rendre hommage à son action. Pour cela, il faut refuser le démantèlement silencieux de ce qu’il a bâti.

    Transformations

    Depuis 80 ans, la Sécurité sociale est un bien collectif qui s’adapte et accompagne les grandes transformations de la société française : création des caisses d’allocations familiales en 1946, minimum vieillesse en 1956, loi Veil sur l’intégration des personnes handicapées en 1975, RMI (devenu RSA) en 1988 ou encore les premières aides pour les aidants familiaux en 2007.

    La Sécurité sociale est une révolution sociale. Elle protège chacun, quel qu’il soit. Une vision comptable présente la cotisation comme une charge. On cherche à privatiser, rogner, affaiblir ce qui a été conquis de haute lutte. C’est commettre l’erreur d’oublier que la Sécurité sociale n’est pas un luxe, mais un droit fondamental. Elle n’est pas un coût, mais un investissement dans la dignité. Une promesse à renouveler.

  • La Sécurité sociale, pilier des conquêtes sociales du XXe siècle

    La Sécurité sociale, pilier des conquêtes sociales du XXe siècle

    Il était surnommé « le ministre des travailleurs » : élu PCF, Ambroise Croizat est le créateur de la Sécurité sociale et des retraites, avec des effets immédiats sur l’espérance de vie et la mortalité infantile. Alors que ces conquêtes ouvrières sont aujourd’hui remises en cause, retour sur un parcours exceptionnel.

    La Marseillaise : Qui est Ambroise Croizat avant de devenir, à La Libération, ministre du Travail ?

    Pierre Caillaud-Croizat : Pour un homme qui sera amené à occuper des fonctions d’état, son parcours est plutôt atypique. Il a connu la misère ouvrière du début du XXe siècle. Quand son père est mobilisé en 1914, il n’a que 13 ans et va travailler à l’usine. Sans avoir le temps de passer son certificat d’études. Il suit l’exemple du père, métallurgiste très engagé syndicalement et politiquement.

    Quelques années plus tard, ayant pris des responsabilités dans le combat social, il est repéré, mis sur la liste noire des patrons de la Métallurgie et ne trouve plus à se faire embaucher. Il devient permanent pour le syndicat et s’ouvre alors une vie de réunions, organisation des luttes, prises de parole, multiples déplacements… Les très faibles moyens dont il dispose le maintiennent dans une situation de grande précarité. Quand viendra le temps du Front Populaire, il sera présenté aux élections législatives de 1936 par le Parti communiste et élu à Paris, dans le 14e arrondissement actuel. Une éclaircie de courte durée. Arrêté début octobre 1939 avec 26 autres députés communistes, ils croupiront d’abord dans diverses prisons et seront ensuite envoyés au bagne de Maison-Carrée, dans la banlieue d’Alger. Ils en sortiront en février 1943 dans un triste état physique, dû aux conditions de détention inhumaines, aux restrictions alimentaires qu’ils ont subies et à l’état de vétusté et d’insalubrité des lieux dans lesquels ils organisent leur survie.

    Par la suite, Ambroise Croizat participe à l’Assemblée consultative d’Alger, puis aux deux Assemblées constituantes. À l’issue des élections législatives d’octobre 1945, il est nommé ministre du Travail.

    Comment se passent les années
    de guerre pour lui
     ?

    P. C-C. : Comme je viens de l’expliquer, il fut mis en prison dès octobre 1939. Les courriers qu’il a adressés à ma grand-mère ont été précieusement conservés dans les archives familiales. Les dures conditions de détention y sont décrites. Ce qui revient constamment, c’est l’état de sous-alimentation dans lequel lui et ses camarades sont maintenus. Quand Croizat sortira du bagne, il aura perdu 30 kg. Certains contractent des maladies, ils sont attaqués par les vermines, les douches sont rares… Pour autant, pendant toute cette période de détention, ils resteront soudés, les bien-portants s’occupant des plus affaiblis, partageant scrupuleusement de rares colis qu’ils recevaient de l’extérieur. Et, malgré toutes les turpitudes de leur situation, ils gardent confiance dans un avenir meilleur, s’ils s’en sortent. à leur sortie du bagne, Croizat et les autres reprendront les activités politiques et syndicales. Croizat reviendra sur le territoire métropolitain en septembre 1944, par le port de Marseille.

    Quelles sont ses ambitions quand il devient ministre ?

    P. C-C. : C’est une période où il faut considérer le poids du Parti communiste et de la CGT, auréolés par le prestige du rôle majeur joué dans la Résistance. Les résultats des élections législatives d’octobre 1945 en sont le témoignage. Plus de 27% pour le PC, premier parti de France. La CGT compte entre 5 et 6 millions d’adhérents. La participation au gouvernement devient incontournable au vu du rapport de force qui se pose et permet de nourrir de grandes ambitions dans les mesures les plus urgentes à prendre.

    Comment va-t-il appliquer
    le programme du Conseil National de la Résistance
    dans son domaine
     ?

    P. C-C. : L’origine ouvrière de Croizat a eu pour effet un intérêt certain pour le domaine de la revendication sociale, liée aussi à son activité syndicale. Dès son élection comme député en 1936, il fait partie d’une délégation de négociateurs pour la CGT et sera rapporteur d’un projet concernant les conventions collectives. Il choisit également de participer à la Commission de discussion des lois sociales de l’Assemblée nationale.

    Cette fibre lui donne toute légitimité quand apparaît dans le programme du CNR le projet de mise en place d’un système complet de Sécurité sociale à appliquer dans les plus brefs délais possibles, après la libération du pays. Il aura le temps de mûrir sa réflexion sur les bancs de l’Assemblée consultative provisoire, dans laquelle il occupera déjà le poste de président de la commission du Travail et des Affaires sociales.

    Comment va-t-il imposer Sécurité sociale publique et retraites financées par des cotisations, dans un pays qui est pourtant en ruine ?

    P. C-C. : Quand il arrive au ministère, il existe les ordonnances de mise en place de la Sécurité sociale et un plan de Sécurité sociale rédigé par le haut fonctionnaire Pierre Laroque, sur lequel il va s’appuyer. Il s’agit pour lui, maintenant, de mettre en route la construction de l’édifice qui va donner une existence réelle et conforme aux exigences du CNR. Pour ce faire, partir des besoins et trouver le financement. Le choix se porte sur un prélèvement effectué sur les richesses générées par le travail, la cotisation sociale mise en commun à l’échelle nationale. Ceci va occasionner des budgets qui vont s’accroître très rapidement, celui de la Sécu venant à dépasser celui de l’état dans les années qui suivent.

    Il va aussi jouer sur l’effet de surprise par la rapidité de la mise en place du projet. Le syndicaliste Croizat sait établir la confiance avec le monde du travail. Les militants de la CGT et du PC seront nombreux à s’investir dans la construction et le fonctionnement du système. Grâce à cet engagement, tout commence à fonctionner en moins d’un an.

    Plus d’un million de personnes assistent à ses obsèques, en 1951. Que disait cet engouement ?

    P. C-C. : Celui qui fut surnommé le « ministre des travailleurs » avait déclaré : « Je ne mériterais plus votre confiance si j’oubliais vos souffrances, vos difficultés, en un mot vos intérêts, qui se confondent trop avec ceux de la nation ».

    Quand Croizat disparaît brutalement, le 11 février 1951, le souvenir des améliorations sociales auxquelles il avait contribué est encore très présent dans les esprits de la population. Avec la Sécu, les effets se sont fait rapidement sentir. La courbe de l’espérance de vie augmente en flèche et celle de la mortalité infantile diminue très sensiblement. Les Français se sentent libérés d’un poids, celui qui a pesé depuis toujours sur leurs épaules, l’angoisse de la maladie et des accidents du travail qui conduisaient inéluctablement à la déchéance, à court ou moyen terme.

    Il y avait aussi les plus anciens, ceux qui avaient vu leurs pensions fortement revalorisées, ce qui leur avait permis de passer de l’indigence à la dignité.

    De ce monde ouvrier, il émanait de la reconnaissance pour celui qui avait changé leur vie en les conduisant sur les chemins de l’émancipation. Il était l’un des leurs.

    Aujourd’hui, comment définiriez-vous son héritage ?

    P. C-C. : Un pays qui prend en considération la santé de sa population est un pays qui élève son niveau de civilisation. La Sécu, c’est la plus belle conquête sociale du XXe siècle.

    C’est aussi, dans ses premières années de fonctionnement, un formidable exemple de gestion ouvrière et démocratique. Le financement se faisant sur une partie des salaires des travailleurs, rien de plus normal que ce soit eux qui gèrent et prennent les décisions.

    Pour les possédants, c’est un affront qui ne correspond pas à leur conception des enjeux de pouvoir. Ils n’auront de cesse de renverser la vapeur pour reprendre le contrôle de la situation.

    Les discours et l’exemple de votre grand-père sont-ils des réponses face aux offensives libérales ?

    Dès sa création, la sécu a subi des attaques et a été vouée aux gémonies des décideurs financiers. Dans la représentation de la pensée unique, capitalisme et supériorité de la pensée libérale, c’est un caillou dans la chaussure. Ce budget énorme qui échappe aux règles prédatrices du marché aiguise les appétits.

    Les choix qui ont été faits par Croizat et tous ceux qui sont à l’origine de la Sécu répondaient à des valeurs de solidarité et de justice sociale.

    Ceux qui sont réalisés aujourd’hui vont dans un tout autre sens, celui d’un capitalisme débridé où tout se transforme en marchandise, même quand il s’agit de la santé de tous. Privilégier l’intérêt général ne semble pas faire partie des préoccupations des gouvernements, depuis des décennies. Le président des riches en est la caricature la plus aboutie.

    Cet entretien est extrait du numéro spécial « 80 ans de la victoire » édité par La Marseillaise disponible au prix de 8 euros sur : laboutique.lamarseillaise.fr