Tag: acétamipride

  • Acétamipride : la loi est votée, la question scientifique reste entière

    Acétamipride : la loi est votée, la question scientifique reste entière

    Dans la nuit du 20 au 21 juillet, l’Assemblée nationale a adopté, par 296 voix contre 224, les conclusions de la commission mixte paritaire sur le projet de loi d’urgence agricole. Le texte ouvre la voie à une réintroduction dérogatoire de l’acétamipride pour la filière noisette, pour une durée pouvant aller jusqu’à trois ans, et du flupyradifurone – une substance apparentée – pour la betterave sucrière, la pomme et la cerise. Le Sénat se prononce une dernière fois ce mardi ; une saisine du Conseil constitutionnel a été annoncée.

    Le vote est acquis. La question scientifique, elle, ne l’est pas.

    En tant que vétérinaire ayant consacré une grande partie de mon activité à la santé des abeilles, je comprends les difficultés des producteurs. La filière noisette a subi des pertes lourdes face à des insectes ravageurs contre lesquels les solutions autorisées se sont révélées insuffisantes. Ces difficultés sont réelles et méritent des réponses. Mais une réponse législative ne fait pas disparaître un fait toxicologique.

    Le principal argument avancé en faveur de l’acétamipride est qu’il serait moins toxique que les autres néonicotinoïdes. L’affirmation ne vaut que pour une exposition unique et massive. Or les pollinisateurs sont exposés de façon continue, à faibles doses, tout au long de la saison. Les travaux disponibles décrivent une flore intestinale perturbée, une espérance de vie réduite chez les ouvrières, des altérations du développement et des effets sur le système nerveux. Pris isolément, ces effets paraissent modestes. Cumulés aux autres facteurs de stress – parasites, maladies, raréfaction des fleurs, dérèglement climatique – ils fragilisent durablement les colonies. C’est précisément ce que l’évaluation réglementaire, centrée sur la dose qui tue rapidement l’animal, ne capte pas.

    Sur la santé humaine, l’argument de l’innocuité s’est encore affaibli. En 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments a divisé par cinq la dose journalière admissible de l’acétamipride ainsi que le seuil d’exposition ponctuelle. Le motif est explicite : des incertitudes majeures sur les effets possibles de la substance sur le cerveau en formation, chez le fœtus et le jeune enfant. L’agence a également relevé que son potentiel de perturbateur endocrinien n’a jamais été évalué selon les méthodes en vigueur, et la Commission européenne a engagé un réexamen de son autorisation. Réintroduire une molécule au moment même où l’agence européenne divise par cinq son seuil de sécurité relève d’un calendrier difficile à défendre.

    L’enjeu dépasse la production de miel. Les insectes pollinisateurs assurent la reproduction de près de 84% des espèces cultivées en Europe. Les protéger n’est pas s’opposer aux agriculteurs : c’est préserver l’un des fondements biologiques de leur activité. Il n’y a pas, d’un côté, l’agriculture et, de l’autre, la biodiversité. Il y a une agriculture qui dépend de la biodiversité.

    La question concerne aussi notre alimentation. Une enquête rendue publique en juillet 2026 par l’Unaf et Agir pour l’Environnement a mis en évidence des résidus de néonicotinoïdes, dont l’acétamipride, dans plusieurs miels commercialisés ainsi que dans deux références de pâte à tartiner ; l’acétamipride était le résidu le plus concentré dans sept des dix miels analysés. Les concentrations restent inférieures aux limites réglementaires – mais ce constat rassure moins qu’il n’y paraît : la limite applicable au miel a été relevée à plusieurs reprises depuis 2008, jusqu’à une valeur environ vingt fois supérieure à la limite initiale, et il n’en existe aucune pour les pâtes à tartiner. Une conformité obtenue en déplaçant le seuil n’est pas une garantie sanitaire.

    Le texte confie à l’Anses la responsabilité d’accorder les dérogations, au nom de l’indépendance de l’expertise scientifique. C’est un garde-fou réel, et il faut le dire. Mais les députés ont ensuite rejeté l’amendement qui aurait porté de deux à six mois le délai laissé à l’agence pour instruire une demande. On demande donc à l’expertise scientifique de trancher, tout en lui refusant le temps de le faire sérieusement. Ce n’est pas un détail de procédure : c’est la différence entre une évaluation et une formalité.

    Des alternatives existent et sont documentées : rotations des cultures, haies, bandes fleuries et couverts végétaux, lutte biologique, diversification des systèmes de culture, accompagnement technique des producteurs. Elles sont plus lentes et plus coûteuses à mettre en place qu’une pulvérisation. Elles ne créent pas de dépendance. L’Inrae estime qu’il faut trois à cinq ans pour doter la filière noisette de solutions pleinement satisfaisantes : ce délai est un argument pour financer massivement la transition, pas pour suspendre l’interdiction en espérant que le problème se règle seul.

    Les abeilles sont les sentinelles de notre environnement. Lorsqu’elles nous alertent, il est imprudent de détourner le regard. L’histoire de la santé publique – de l’amiante au chlordécone – montre invariablement qu’il est moins coûteux de prévenir que de réparer. Le Conseil constitutionnel sera saisi ; il reviendra ensuite à l’Anses d’examiner chaque demande. Que ces deux instances disposent des moyens et du temps de faire leur travail : c’est désormais la seule chose qui sépare une dérogation encadrée d’un renoncement.

  • Les pesticides polluent la loi agricole

    Les pesticides polluent la loi agricole

    L’équilibre est fragile. Après plusieurs mois de débats, la commission mixte paritaire (CMP) est parvenue, le 16 juillet, à un accord sur le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Présenté par le gouvernement Lecornu comme une réponse au malaise agricole et aux enjeux de souveraineté alimentaire, il vise à donner davantage de moyens de production aux exploitants tout en simplifiant certaines règles. Après son passage lundi devant l’Assemblée, le vote définitif est prévu ce mardi au Sénat.

    Éviter la fracture

    Au cœur de la loi figure la création de labels « projets d’avenir agricole ». Ils visent à soutenir les filières stratégiques pour la souveraineté alimentaire du pays en imposant par exemple aux cantines publiques de se fournir au sein de l’Union européenne. Mais, soutenu du Rassemblement national aux sénateurs centristes en passant par la droite, le texte suscite de vives critiques des organisations environnementales et de l’opposition de gauche. Il fracture même jusqu’au socle gouvernemental sur le sujet de la réintroduction de deux pesticides.

    Car après une première tentative avec la loi Duplomb, retoquée par le Conseil constitutionnel en août 2025, le député (LR), Laurent Duplomb, est revenu à la charge en faisant ajouter un article que la CMP a conservé. Il donne la possibilité d’accorder, pendant trois ans, des dérogations pour l’utilisation du flupyradifurone en enrobage de semences pour les betteraves sucrières et en pulvérisation pour les pommes et les cerises. L’acétamipride, un néonicotinoïde lui aussi dangereux pour les abeilles, interdit en France, mais autorisé en Europe, serait lui autorisé pour les cultures de noisettes…

    Leur réintroduction reste « le principal sujet qui crispe », jugeait samedi la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, à La Tribune Dimanche, personnellement opposée au retour de l’acétamipride. « Faire échouer ce texte par idéologie, calcul ou peur, achèverait de désespérer les agriculteurs », répondait de son côté la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, dans le JDD, hebdomadaire du milliardaire d’extrême droite, Vincent Bolloré.

    Matignon a même convoqué une réunion, lundi après-midi, des présidents des groupes de la coalition gouvernementale (LR, Horizons, Renaissance, MoDem) et du groupe centriste Liot. Gabriel Attal, président d’Ensemble pour la République, poussait le gouvernement à déposer un amendement de suppression. Mais il n’a pas été entendu. À l’issue de la réunion, le gouvernement a indiqué ne pas avoir l’intention de supprimer lui-même l’article portant la mesure. « L’interdiction [de l’acétamipride] demeure le principe », a déclaré l’entourage du Premier ministre, qui laisse « au Parlement » le soin de « trancher » ou « faire évoluer » le compromis issu de la CMP.

    Ses opposants dénoncent un recul environnemental et sanitaire avec cette disposition sur l’acétamipride qui intéresse directement certains bassins fruitiers du Vaucluse ou des Alpes-de-Haute-Provence, où les cultures de pommes et de cerises occupent une place importante.

    Doubler le stockage

    des eaux agricoles

    Autre point de crispation, la gestion de l’eau. Face aux épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents, le gouvernement souhaite accélérer la réalisation d’ouvrages de stockage et fixe l’objectif de doubler les capacités de stockage d’eau à usage agricole d’ici à 2035. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, une des régions les plus exposées aux tensions sur la ressource en eau, les filières maraîchères, arboricoles et viticoles pourraient bénéficier des futurs investissements.

    Une mesure saluée par une grande partie des organisations professionnelles agricoles, qui y voient un outil indispensable pour sécuriser les productions quand les associations environnementales dénoncent l’encouragement à des projets jugés trop consommateurs de ressources hydriques. Pour elles, la priorité doit être donnée à l’évolution des pratiques agricoles.

    Le texte comporte aussi plusieurs mesures en faveur de l’élevage, dont une gestion plus souple de la prédation par le loup. Là encore, le sujet oppose éleveurs et défenseurs de la biodiversité. Ceux des Alpes du Sud, confrontés à une forte pression de prédation, suivent de près les mesures relatives au loup.

    Au-delà de ses dispositions techniques, ce projet de loi révèle surtout une fracture profonde dans le débat agricole français : comment produire davantage pour assurer la souveraineté alimentaire du pays tout en préservant la ressource en eau, la biodiversité et les équilibres environnementaux ? Une question qui continuera d’alimenter les débats.

    30,8 millions

    En 2026, la production française de blé est estimée à 30,8 millions de tonnes (-7,6% sur un an), selon le groupe spécialiste des matières premières Argus Media.

    Malgré l’augmentation (+3%) de la surface cultivée, « les difficultés se sont enchaînées », avec une moitié ouest du pays « durement touchée par les excès de précipitations de l’hiver », « un printemps excessivement sec », et un déficit hydrique et des épisodes caniculaires qui ont touché le pays « à des stades critiques du développement des cultures, lors de la floraison puis du remplissage des grains ». Si le temps sec et chaud a favorisé « la qualité » des cultures, le rendement moyen national est évalué à 6,67 tonnes par hectare, en baisse de 6,5% par rapport à la moyenne des dix dernières années.