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  • [Portrait] Abigäel Lordon, chemin d’un éveil féministe

    [Portrait] Abigäel Lordon, chemin d’un éveil féministe

    Dans sa tente, installée dans un coin du Vallon de la Barasse, en bordure de Marseille, Abigaël Lordon est tétanisée. Des crissements de feuilles se font entendre autour d’elle. « Des bruits de pas, pour sûr ». Moyen de défense ? « Aucun », constate la jeune fille d’alors 30 ans, après un rapide état des lieux. « Mon frère a fait du Judo lui, mais moi, avec mes restes de danses et de gymnastique, je ne sais rien faire. » Hurler puis courir ? « Mauvaise stratégie », s’avise-t-elle. Puis elle rit : « Des sangliers. J’ai compris plus tard qu’il s’agissait de sangliers, et ça m’a beaucoup rassurée. »

    Cette nuit, c’est la première qu’Abigaël Lordon passe sur le GR2013, chemin de randonnée périurbain de 365km dans les Bouches-du-Rhône, en août 2014. Douze ans plus tard, elle s’apprête à sortir une bande dessinée sur cette aventure de presque un mois, qu’elle est l’une des seules à avoir accomplie d’une traite. Une révolution par les pieds – titre de son roman – qu’elle raconte, au crayon et à la plume, comme un éveil féministe.

    Raconter l’irracontable

    Dans la maison des Berthoins à Divajeu (Drôme), où vit désormais Abigaël, aux côtés de sa fille, son conjoint, et 7 autres colocataires, la table du salon accueille quelques-uns des innombrables croquis qui ont permis de composer sa bande dessinée. À l’origine de ce travail : un petit carnet de voyage, déjà recouvert de plans et d’illustrations, tous élaborés en 2014, au fil de son aventure sur le GR2013. Certains, plus ou moins modifiés, apparaissent dans son projet final, publié le 20 mars aux éditions Wild Project. « Je me suis rendue compte en revenant de cette expérience qu’elle était, en un certain sens, irracontable. L’idée d’en faire un objet que je pourrais potentiellement publier a progressivement émergé », retrace la jeune maman. Un objet qu’elle prendra donc plus de 10 ans à construire, parce qu’Abigaël « aime raconter une globalité à partir des détails ». Et sa BD l’illustre à la perfection. Plus de 130 pages entièrement confectionnées par ses soins, composées de milliers d’éléments méticuleusement imaginés, dessinés puis, un par un, scannés. Sur la table de son salon, les cinq brouillons (presque identiques) de sa page 96, qui raconte « l’épaisseur du paysage », sont un témoin de ce titanesque travail de fourmi.

    L’éveil féministe

    De ce voyage, Abigaël tire une grande conclusion : la prééminence des inégalités hommes-femmes dans l’espace public. « Mais c’est dangereux toute seule ! », « Mais vous n’avez pas peur toute seule ? », « Moi, je ne le ferais pas à votre place », voilà un échantillon des remarques faites à Abigaël à l’annonce de son projet, en partie répertoriées dans les premières pages de sa BD. « Je suis sidérée d’être à 99% considérée comme, au mieux, une originale et au pire une femme (nue) et/ou un enfant », écrit-elle. « Je crois que j’étais jusque-là un peu naïve. Et soudain la conscience de la vulnérabilité des femmes dans l’espace public m’est apparue. »

    Du temps
    pour comprendre

    Elle se souvient d’un épisode marquant, qu’elle raconte aussi dans son livre. « Il y a eu ces vieilles dames, installées près d’un cimetière, à qui j’avais demandé ma route, démarre-t-elle, agacée. Leur seule réponse a été de me dire que ce chemin était beaucoup trop dangereux, qu’il ne fallait pas y aller. Et alors quoi ? L’espace public ne nous appartient plus ? Le chemin disparaît de nos représentations et devient de plus en plus hostile, car déserté par les femmes… »

    Un éveil féministe qu’Abigaël poursuivra tout au long de sa rédaction, en partie au contact d’Edith Hallauer, son amie et éditrice. « Ce qui est très intéressant dans son travail, c’est qu’elle a mis beaucoup de temps à qualifier vraiment ce qu’il s’était passé, aussi parce qu’elle était encore elle-même en train de vivre une transformation », s’enthousiasme-t-elle. De ces échanges naîtront des réflexions de plus grande échelle sur les femmes et la marche, et sur la force d’indépendance qu’incarne cette pratique. Edith et Abigaël partageront leurs lectures et apprendront des récits de Lucie Azema, Annabel Abbs et Lauren Bastide, trois figures féministes intéressées par le rapport des femmes au voyage. À la question « Que diriez-vous aux gens pour les convaincre d’acheter votre BD ? » Abigaël prendra, comme elle aime à le faire, le temps de la réflexion. Sa réponse viendra une semaine plus tard, par e-mail : « Ils y trouveront un témoignage inspirant, de la beauté, de la curiosité, de la sincérité, de la liberté, sûrement des résonances avec eux-mêmes… une invitation au voyage intérieur. »

    Une révolution par les pieds

    Éditions Wild Project

    20 euros

    En librairie à partir
    du 20
     mars