{"id":14221,"date":"2025-12-18T12:06:00","date_gmt":"2025-12-18T10:06:00","guid":{"rendered":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/?p=14221"},"modified":"2025-12-19T09:42:34","modified_gmt":"2025-12-19T07:42:34","slug":"le-feuilleton-4-13-autobiographie-dun-menteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/2025\/12\/18\/le-feuilleton-4-13-autobiographie-dun-menteur\/","title":{"rendered":"[Le feuilleton 4\/13] Autobiographie d\u2019un menteur"},"content":{"rendered":"<div class=\"paragraph\">\n<p>La lointaine banlieue qui avait expuls\u00e9 son rejeton jusque dans cercles du pouvoir avait, de son c\u00f4t\u00e9, suivi sa propre trajectoire. Quiniond n\u2019en \u00e9tait plus. Il en connaissait l\u2019existence comme un continent enfoui au fin fond de lui-m\u00eame. Il en \u00e9tait sorti, et il contestait que quoi que ce soit dans son existence incomb\u00e2t aux hasards de la Providence. Il s\u2019\u00e9tait construit \u00e0 la force du poignet, \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine, \u00e0 la fa\u00e7on de ces pionniers avan\u00e7ant en terre hostile avec leurs espoirs et leurs fusils en bandouli\u00e8re. Seul. Fils unique de son p\u00e8re et de sa m\u00e8re partis trop t\u00f4t. Enfant ch\u00e9ri, peut-\u00eatre trop, sans doute mal. Fuyant l\u2019histoire familiale.<\/p>\n<p>Tous ses efforts avaient consist\u00e9 \u00e0 s\u2019extraire d\u2019un milieu auquel il s\u2019\u00e9tait peu \u00e0 peu d\u00e9cid\u00e9 donner un nom : la m\u00e9diocrit\u00e9. \u00c0 lui l\u2019excellence\u00a0; derri\u00e8re lui, la m\u00e9diocrit\u00e9. L\u00e0 \u00e9tait peut-\u00eatre le v\u00e9ritable moteur d\u2019une humanit\u00e9 qui se respecte. Fuir le p\u00e8re-la-mis\u00e8re qui vous agrippe les frusques. Savoir ce qu\u2019il en co\u00fbte de lui avoir \u00e9chapp\u00e9, et s\u2019attacher \u00e0 mettre de la distance entre lui et vous, quel qu\u2019en soit le prix. Croire en la volont\u00e9, au m\u00e9rite, \u00e0 l\u2019individu capable d\u2019\u00eatre ma\u00eetre de son existence et d\u2019en faire une aventure incomparable. Et au bout du compte, il avait reni\u00e9 au moins autant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 reni\u00e9, il avait fui au moins autant qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 banni.<\/p>\n<p>Le vacarme, la graisse et les particules de la fabrique o\u00f9 le paternel avait tra\u00een\u00e9 ses chaussures de s\u00e9curit\u00e9, tout cela \u00e9tait oubli\u00e9 depuis longtemps. Et pas seulement par lui. L\u2019industrie avait \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e et la mis\u00e8re concentr\u00e9e aux m\u00eames endroits circonscrits. Quiniond n\u2019en ignorait rien\u00a0; il en parlait, m\u00eame, avec un certain brio. Mais cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait d\u00e9sormais hors de son quotidien\u00a0; c\u2019\u00e9tait comme un objet abstrait. La plasticit\u00e9 de son discours n\u2019avait d\u2019\u00e9gal que la nettet\u00e9 de sa personnalit\u00e9, qui le rendait \u00e0 la fois s\u00e9duisant et insupportable.<\/p>\n<p>Ce que son p\u00e8re lui avait transmis, dans le profond silence de leur relation, c\u2019\u00e9tait que l\u2019on ne peut compter que sur soi-m\u00eame pour s\u2019en sortir, c\u2019\u00e9tait qu\u2019il ne faut pas \u00e9couter les chevaliers occup\u00e9s \u00e0 expliquer la mis\u00e8re du monde pour vendre un grand r\u00eave d\u2019\u00e9galit\u00e9 ou de r\u00e9volution, c\u2019\u00e9tait qu\u2019il fallait fuir sa propre vie pour vivre \u00e0 l\u2019\u00e9tage du dessus. Peu \u00e0 peu, il avait appris les codes d\u2019un autre monde, les comprenant mieux que ceux du cr\u00fb, \u00e0 qui ils semblaient si naturels. Port\u00e9 par sa volont\u00e9 de se hisser et de parvenir, il avait mesur\u00e9 la force des pesanteurs, appr\u00e9hend\u00e9 le nombre des verrous, et int\u00e9gr\u00e9 l\u2019id\u00e9e de l\u2019in\u00e9luctable. Ainsi, il \u00e9tait devenu <i>Paq<\/i>. L\u2019insubmersible <i>Paq<\/i>.<\/p>\n<p>Sans se d\u00e9chausser, Patrice Quiniond posa tranquillement les pieds sur son bureau, parce qu\u2019il estimait l\u2019avoir m\u00e9rit\u00e9. S\u2019il \u00e9tait une chose pour laquelle il avait du go\u00fbt, c\u2019\u00e9tait bien les souliers, et cela n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la n\u00e9cessit\u00e9, pour ceux qui marchent debout, de soigner leur connexion avec la terre. Non. Il avait appris qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019une marque de distinction propre aux \u00e9lites, comme en t\u00e9moigne leur propension \u00e0 se faire cirer les pompes au propre comme au figur\u00e9. Il lui \u00e9tait arriv\u00e9, pour faire son int\u00e9ressant dans la r\u00e9daction, de d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e que c\u2019\u00e9tait le t\u00e9moignage \u00e9clatant de son ind\u00e9pendance, la preuve qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas du camp des cireurs mais des cir\u00e9s. Un plaisantin avait alors demand\u00e9 ce qu\u2019il fallait penser de Macha Fontana, qui se baladait pieds nus dans les couloirs de la r\u00e9daction. Chacun y \u00e9tait all\u00e9 de son commentaire goguenard.<\/p>\n<p>\u2014 Elle a rat\u00e9 sa vocation\u00a0: en principe, ce sont les cordonniers qui sont les plus mal chauss\u00e9s.<\/p>\n<p>\u2014 Peut-\u00eatre qu\u2019elle n\u2019a pas encore trouv\u00e9 chaussure \u00e0 son pied&#8230; avait lanc\u00e9 quelqu\u2019un qui avait eu \u00e0 se plaindre de ses vacheries.<\/p>\n<p>\u2014 Le prince charmant ne lui a jamais ramen\u00e9 sa deuxi\u00e8me pantoufle apr\u00e8s le bal&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Je suis pour une soci\u00e9t\u00e9 sans classe et je tourne les talons, avait-elle r\u00e9torqu\u00e9 en brandissant son majeur, ce qui avait eu le don de clore la conversation dans un brouhaha de protestations afflig\u00e9es.<\/p>\n<p>Quiniond affichait donc ses pompes, montrant ainsi son meilleur profil, en tout cas le plus travaill\u00e9. Tout occup\u00e9 \u00e0 se rengorger, d\u00e9tendu comme une toile de tente sous l\u2019orage, il ouvrit enfin le journal pour s\u2019en repa\u00eetre. Ce matin, <i>L\u2019Impertinent<\/i> faisait \u00e9v\u00e9nement, et le fameux <i>Paq<\/i> pouvait se glorifier de ne pas y \u00eatre pour rien. Restait \u00e0 voir ce qu\u2019avait fait Barnard de ce travail remarquable\u00a0: qu\u2019avait-il \u00e9crit, ce bougre d\u2019\u00e2ne\u00a0? Et surtout, quel titre original avait-il bien pu trouver \u00e0 sa divagation quotidienne\u00a0? Diable\u00a0! On changeait de registre, avec cet intitul\u00e9 percutant\u00a0: \u00ab\u00a0La r\u00e8gle et l\u2019exemple\u00a0\u00bb. Quiniond r\u00e9prima momentan\u00e9ment son ironie pour se laisser entra\u00eener dans la r\u00e9flexion de son confr\u00e8re, savait-on jamais. R\u00e9sum\u00e9\u00a0: la petite Jeanne, dont la photo et les portraits se multipliaient dans les hebdomadaires, faisait un beau mod\u00e8le pour la jeunesse de ce pays. On en faisait peut-\u00eatre un peu beaucoup, et l\u2019on n\u2019\u00e9tait pas certain que l\u2019affaire ne tourne pas vinaigre \u00e0 force de lui gonfler le melon, mais les lecteurs adoraient \u00e7a, que voulez-vous&#8230; Quiniond ne serait pas surpris de voir arriver le sujet en conf\u00e9rence de r\u00e9daction\u00a0: n\u2019en fait-on pas trop\u00a0? On pourrait reprendre de nombreuses informations et agr\u00e9menter le tout, sous couvert d\u2019interrogations d\u00e9ontologiques, de quelques photos et de <i>fac-simil\u00e9s<\/i> de la concurrence&#8230; Cela ferait un bel ensemble. Il fallait feuilletonner, vieux ressort toujours aussi efficace.<\/p>\n<p>Guilleret, Patrice Quiniond invita Gr\u00e9goire Charvin \u00e0 prendre un caf\u00e9 \u00e0 la buvette du journal. Une grande baie vitr\u00e9e un peu graisseuse laissait le soleil inonder les lieux. Au loin, une averse pointait le bout de son nez. Sept ou huit tables s\u2019\u00e9talaient en vrac devant un comptoir de bois. Tapant du plat de la main sur la planche, Quiniond commanda\u00a0: \u00ab\u00a0Un ballon de Redonne, Abdel, s\u2019il te pla\u00eet.\u00a0\u00bb Charvin suivit sans conviction particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Ils s\u2019install\u00e8rent dans un grincement insupportable de pieds de chaises sur le pav\u00e9. Il avait beau s\u2019en d\u00e9fendre, le jeune homme \u00e9tait fascin\u00e9 par son a\u00een\u00e9. C\u2019\u00e9tait le moment : il lui posa mille questions de premier de la classe et Quiniond lui d\u00e9livra l\u2019enseignement d\u2019un vieux sage, l\u2019affranchit de quelques histoires scabreuses qui expliquaient le fonctionnement de la r\u00e9daction, et lui promit un brillant avenir, vieille technique paternaliste.<\/p>\n<p>Charvin appr\u00e9ciait finalement le fruit\u00e9 du vin de la Redonne, servi l\u00e9g\u00e8rement frais, mais il s\u2019abstint de faire partager cette r\u00e9flexion \u00e0 Quiniond, de peur de se voir administrer une brillante le\u00e7on d\u2019\u0153nologie.<\/p>\n<p>\u2014 Pourquoi Chotard\u00a0?, se lan\u00e7a soudain le jeune homme.<\/p>\n<p>\u2014 Pourquoi pas\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est vrai, reconnut-il en partant dans un rire un peu artificiel, signe que le m\u00e9tier commen\u00e7ait \u00e0 rentrer.<\/p>\n<p>\u2014 Il faut savoir saisir les occasions pour faire l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Chotard est l\u2019un des premiers personnages de l\u2019\u00c9tat. Il faut que les responsables politiques de ce pays rendent des comptes devant les citoyens, qu\u2019ils se d\u00e9couvrent, qu\u2019ils s\u2019expliquent.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une forme d\u2019irr\u00e9v\u00e9rence plut\u00f4t r\u00e9v\u00e9rencieuse, mais il ne se risqua pas sur ce terrain-l\u00e0. Il avait compris que l\u2019irr\u00e9v\u00e9rence ne s\u2019appliquait pas aux chefs.<\/p>\n<p>On fumait dans ce rade autant qu\u2019on y buvait. Charvin en avait les yeux rougis et la gorge irrit\u00e9e, pauvre petit chaton. Il n\u2019\u00e9coutait plus la dissertation du vieux loup de mer. Les silences pesants s\u2019\u00e9taient \u00e9vapor\u00e9s, sa g\u00eane se dissipait dans les messes basses monologu\u00e9es de son a\u00een\u00e9 et dans les vapeurs du vin. Quiniond le saoulait au sens propre et au sens figur\u00e9.<\/p>\n<p>Charvin, en r\u00e9alit\u00e9, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ailleurs, dans d\u2019autres paysages, dans d\u2019autres effluves, moins rances et moins charg\u00e9es. Il \u00e9tait dans les bras dune certaine Aline, loin, l\u00e0-bas, loin vers l\u2019Ouest. Sur un petit banc de pierre, depuis lequel on domine Loinville, o\u00f9 l\u2019on peut s\u2019embrasser.<\/p>\n<p>Qu\u2019en savait-il, Patrice Quiniond, de ces moments perdus, dont jamais il ne parlait dans aucun de ses papiers\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019ai une faim de loup, d\u00e9clara Quiniond, sans que Charvin ne parvienne \u00e0 savoir s\u2019il le disait pour la premi\u00e8re fois, ou bien s\u2019il avait d\u00fb s\u2019y reprendre \u00e0 plusieurs reprises pour le tirer de sa torpeur&#8230;<\/p>\n<p>Il \u00e9tait un peu tard. Patrice Quiniond retrouva enfin sa gar\u00e7onni\u00e8re. La pluie \u00e9tait tomb\u00e9e par le vasistas entreb\u00e2ill\u00e9, ab\u00eemant quelques livres \u00e0 couverture mate n\u00e9gligemment abandonn\u00e9s sur la moquette. Il empila ses affaires dans l\u2019entr\u00e9e, d\u00e9la\u00e7a ses chaussures avec pr\u00e9caution et s\u2019alluma une clope. Oui, une clope, n\u2019en d\u00e9plaise au correcteur du journal qui le sermonnait \u00e0 chaque fois que cela se pr\u00e9sentait (c\u2019est \u00e0 dire pas tr\u00e8s souvent, en fait) en lui expliquant qu\u2019en argot v\u00e9ritable, le mot s\u2019employait au masculin. Et Quiniond, qui n\u2019en avait rien \u00e0 foutre, de r\u00e9pondre que le langage populaire s\u2019accommodait assez mal des conventions acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>L\u2019ours, comme il arrivait qu\u2019on le d\u00e9sign\u00e2t dans son dos, mit son portable en charge. Pour faire passer le stress du bouclage, il se servit un whisky, avec des gla\u00e7ons s\u2019il vous pla\u00eet. Double, \u00e0 quelque chose pr\u00e8s. Gardant la bouteille \u00e0 port\u00e9e de la main, il s\u2019enfon\u00e7a dans un vieux fauteuil en cuir marron aux accoudoirs us\u00e9s, et jeta la t\u00eate en arri\u00e8re en soupirant. De la main gauche, enfin, il chercha la t\u00e9l\u00e9commande, alluma la t\u00e9l\u00e9vision et changea plusieurs fois de cha\u00eene. \u00c9lectrique, le chat arriva doucement dans la pi\u00e8ce. Le plantigrade \u00e0 grande bouche s\u2019endormit bruyamment.<\/p>\n<p>Il fut r\u00e9veill\u00e9 par l\u2019irruption du petit jour et un s\u00e9rieux mal de cr\u00e2ne. Dans la bo\u00eete \u00e0 hypnose, encore allum\u00e9e, le pr\u00e9sentateur de la matinale brandissait la presse. Tous les journaux revenaient avec un jour de retard sur le grand entretien paru la veille dans <i>L\u2019Impertinent<\/i> et faisaient leurs choux gras de son scoop sur Rousson. La machine s\u2019emballait. Gens Magazine allait sans aucun doute s\u2019emparer de sa liaison habilement sugg\u00e9r\u00e9e avec Eva Lombardi, et Paq avait d\u00e9j\u00e0 eu un appel matinal d\u2019un hebdomadaire satirique pour savoir dans quel cadre l\u2019animatrice avait voyag\u00e9 et \u00e0 quels frais. Il raconta ce qu\u2019il savait sans d\u00e9voiler ses sources, seule garantie que l\u2019on accepte encore de livrer quelque r\u00e9v\u00e9lation aux plumitifs de son esp\u00e8ce. La toile fr\u00e9missait de toutes parts, c\u2019\u00e9tait tellement bon.<\/p>\n<p>Il enfila son costume couleur feuilles mortes, et s\u2019infligea un double n\u0153ud de cravate, de ces choses qui vous donnent un air bien droit quand vous \u00eates un peu chiffon. Puis, dans la cour de son bel immeuble, gard\u00e9e par deux caryatides, il monta sur son deux-roues pour dispara\u00eetre dans le d\u00e9dale de rues pav\u00e9es qui bordaient le quartier chic de Si\u00e8ge o\u00f9 il avait \u00e9lu domicile depuis tant d\u2019ann\u00e9es. Il d\u00e9boucha sur les quais de la Celline, escortant le fleuve gris jusqu\u2019aux portes de la ville et stoppa son engin au bas d\u2019un b\u00e2timent de verre d\u00e9fiant le souffle du vent. Il entra dans le hall, monta au cinqui\u00e8me \u00e9tage o\u00f9 J\u00e9r\u00f4me Bonaventure l\u2019attendait dans son vaste bureau nimb\u00e9 de lumi\u00e8re. Sur les murs, dans un style \u00e9pur\u00e9, s\u2019affichait ce slogan\u00a0: \u00ab\u00a0Nous savons ce que vous pensez\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>S\u2019il affichait une assurance de jeune premier, le grand timonier du c\u00e9l\u00e8bre institut de sondages qui portait son nom aimait \u00e0 s\u2019entourer de grandes signatures de la presse pour peaufiner ses analyses. Devant une petite collation matinale, ils devis\u00e8rent ensemble sur les grandes tendances de l\u2019opinion. Ils \u00e9voqu\u00e8rent surtout la prochaine livraison du barom\u00e8tre de l\u2019\u00e9lection supr\u00eame, qui promettait d\u2019\u00eatre croustillant \u00e0 souhait. Deux ans avant l\u2019\u00e9ch\u00e9ance, le petit jeu des pronostics \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 lanc\u00e9 et l\u2019on se promettait de planter solidement le d\u00e9cor.<\/p>\n<p>De ses mains impeccables, l\u2019expert lui remit un document d\u2019une cinquantaine de pages reproduisant les donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es par ses op\u00e9rateurs, et Patrice Quiniond s\u2019engagea \u00e0 rendre une note d\u2019examen argument\u00e9e pour le d\u00e9but de semaine suivante. Le cachet en valait la peine.<\/p>\n<p><i>Paq<\/i> se rendit ensuite, toujours \u00e9l\u00e9gamment casqu\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 la chambre des d\u00e9put\u00e9s, situ\u00e9e un peu plus loin, sur l\u2019autre rive. En passant le Pont d\u2019Or, il se f\u00e9licita d\u2019avoir mis un petit foulard de soie autour de son cou d\u00e9licat.<\/p>\n<p>Le p\u00e9ristyle d\u2019alb\u00e2tre du Parlement et son fronton majestueux &#8211;\u00a0au point de para\u00eetre un peu hautain\u00a0&#8211; \u00e9clairaient le paysage et semblaient cependant aider la terre \u00e0 supporter la vo\u00fbte des cieux fatigu\u00e9s. Le gouvernement y d\u00e9fendait son projet de loi dit de simplification des proc\u00e9dures \u00e9conomiques. De tout cela, on ne parlait presque plus, d\u00e9j\u00e0, si un jour on en avait r\u00e9ellement parl\u00e9. Le d\u00e9bat parlementaire se poursuivait plus longtemps que pr\u00e9vu en raison des gesticulations st\u00e9riles de l\u2019opposition, et Patrice Quiniond s\u2019\u00e9tait r\u00e9solu \u00e0 \u00e9crire sur la question, apr\u00e8s que le journal s\u2019\u00e9tait content\u00e9 jusque l\u00e0 de la traiter par des br\u00e8ves.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il arriva d\u2019un pas d\u00e9termin\u00e9 dans l\u2019auguste salle au pav\u00e9 froid qui jouxtait l\u2019h\u00e9micycle, en pensant \u00e0 tous les archa\u00efsmes qui ne manqueraient pas de s\u2019exprimer m\u00e9caniquement \u00e0 l\u2019occasion de ce d\u00e9bat, Patrice Quiniond ressentit une tension inhabituelle.<\/p>\n<p>\u2014 Ah\u00a0! Tiens donc ! Quand on parle du loup&#8230; Vous \u00eates une ordure, Monsieur Quiniond\u00a0! s\u2019\u00e9cria-t-on soudain. \u00c7a se pr\u00e9tend grand journaliste et \u00e7a \u00e9crit ses papiers les deux pieds dans le caniveau\u00a0! Ah, elle est belle, la presse de notre pays\u00a0! Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. Et vous n\u2019avez rien \u00e0 r\u00e9pondre, \u00e9videmment\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Mais enfin, calmez-vous, monsieur Rousson, bredouilla Quiniond, dont le teint rougeaud avait pris un degr\u00e9 suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>\u2014 Vous n\u2019avez pas le courage de votre fiel, vous n\u2019\u00eates pas habitu\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019on vous porte la contradiction, hein\u00a0? Eh bien moi, je vous le dis, vous \u00eates une vermine, un fumier\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Je ne vous permets pas. Je ne vois pas en quoi j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 injurieux, s\u2019essaya le journaliste.<\/p>\n<p>\u2014 Ah, vous ne voyez pas\u00a0? N\u2019aggravez pas votre cas, monsieur Quiniond ! Il vous en cuira, soyez-en s\u00fbr, il vous en cuira\u00a0!<\/p>\n<p>Terminant sa diatribe en levant le doigt, il sortit de la salle avec pertes et fracas, en ponctuant la sc\u00e8ne d\u2019un path\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne vous salue pas\u00a0!\u00a0\u00bb. Son attach\u00e9e de presse, livide, lui marchait pour de bon sur les talons, regardant l\u2019assistance m\u00e9dus\u00e9e avec des yeux de chaton qui voulaient dire : \u00ab\u00a0oubliez tout \u00e7a\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ayez piti\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0soyez indulgents\u00a0\u00bb, \u00abaidez-moi\u00a0\u00bb&#8230; C\u2019\u00e9tait peine perdue.<\/p>\n<p>Il fallut un peu de temps pour que les murmures fassent taire le silence et \u00e9touffent le mart\u00e8lement de ses pas. Justine Paintendre et Michel Chanaleilles s\u2019approch\u00e8rent de Patrice Quiniond, encore interloqu\u00e9, et l\u2019embarqu\u00e8rent avec eux dans un endroit moins expos\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Il est compl\u00e8tement fou, ce type\u00a0!, marmonna-t-il pour se rassurer.<\/p>\n<p>\u2014 Ne t\u2019inqui\u00e8te pas, il a d\u00e9pass\u00e9 les bornes, fit la jeune femme en lui passant la main sur l\u2019\u00e9paule. On a film\u00e9, tout est dans la bo\u00eete.<\/p>\n<p>\u2014 On a essay\u00e9 de te pr\u00e9venir sur ton portable, mais tu ne r\u00e9pondais pas, ajouta Jules. Quand il est arriv\u00e9, il \u00e9tait furibard et tout le monde l\u2019a interrog\u00e9 sur ses ambitions, sur Eva Lombardi&#8230; Il est parti en vrille.<\/p>\n<p>Les confr\u00e8res qui passaient par l\u00e0 lui tapaient dans le dos avec compassion. Il s\u2019\u00e9clipsa aux toilettes, passa un mouchoir humide sur son visage livide, resserra son n\u0153ud de cravate sur son cou frip\u00e9 et s\u2019observa dans la glace en se tapotant les joues. Soufflant un grand coup, il en ressortit pr\u00eat au combat.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne avait d\u00e9j\u00e0 fait l\u2019objet de d\u00e9p\u00eaches et de posts qui se relayaient sur les r\u00e9seaux sociaux. En traversant les salles en enfilade, il vit Justine commenter l\u2019\u00e9v\u00e9nement devant sa cam\u00e9ra en condamnant l\u2019attitude injustifiable du ministre\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque l\u2019on s\u2019en prend ainsi \u00e0 la libert\u00e9 de la presse, est-on vraiment digne d\u2019occuper les premi\u00e8res responsabilit\u00e9s dans notre d\u00e9mocratie\u00a0? On peut l\u00e9gitimement se poser la question.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le portable de Quiniond se mit \u00e0 vibrer. C\u2019\u00e9tait Fran\u00e7ois Chotard, qui l\u2019assurait de \u00ab\u00a0tout son soutien dans cette \u00e9preuve\u00a0\u00bb et lui indiquait d\u2019un ton rigolard qu\u2019on l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 accus\u00e9 d\u2019\u00eatre le commanditaire de l\u2019article.<\/p>\n<p>Chevauchant son scooter, Quiniond se rendit \u00e0 la r\u00e9daction et monta directement dans le bureau de Jean-Michel Barnard, qui l\u2019attendait.<\/p>\n<p>\u2014 Qu\u2019est-ce que tu foutais\u00a0? J\u2019ai essay\u00e9 de te joindre dix fois\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Jamais en conduisant\u00a0! fit-il du tac au tac.<\/p>\n<p>\u2014 Alors\u00a0?<\/p>\n<p>Patrice Quiniond rapporta la sc\u00e8ne dans les moindres d\u00e9tails.<\/p>\n<p>\u2014 Comment \u00e7a r\u00e9agit\u00a0? s\u2019enquit le r\u00e9dacteur en chef.<\/p>\n<p>\u2014 Il va morfler.<\/p>\n<p>\u2014 Bon, on va te soutenir, mais ne crois-tu pas que tu as un peu mordu le trait, quand m\u00eame\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019appr\u00e9cie beaucoup cette forme de soutien, fit Quiniond, sarcastique.<\/p>\n<p>\u2014 Franchement, le coup de Lombardi, ce n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>\u2014 Tu l\u2019as laiss\u00e9 passer. Et ce n\u2019est pas un gamin de ton \u00e2ge qui va m\u2019apprendre mon m\u00e9tier.<\/p>\n<p>\u2014 Il ne s\u2019agit pas de cela, on peut tous faire des conneries, r\u00e9pondit Barnard pour calmer le jeu.<\/p>\n<p>\u2014 Pas moi. Je sais ce que je fais. Ces informations, nous les devons aux lecteurs parce qu\u2019elles t\u00e9moignent d\u2019une r\u00e9alit\u00e9. Ce type est un incomp\u00e9tent et il vient de le montrer. Faudrait savoir si on s\u2019appelle toujours <i>L\u2019Impertinent.<\/i><\/p>\n<p>\u2014 Toujours. Pr\u00e9pare un papier pour demain, dans le style \u00ab\u00a0si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire&#8230;\u00a0\u00bb Et fais bosser le stagiaire, un peu, il s\u2019emmerde, bon Dieu\u00a0! R\u00e9cit de la sc\u00e8ne et papier d\u2019actualit\u00e9 avec les r\u00e9actions&#8230; On fait deux pages.<\/p>\n<p>Il hocha la t\u00eate et se leva.<\/p>\n<p>\u2014 Paq&#8230;<\/p>\n<p>Il se retourna.<\/p>\n<p>\u2014 Profites-en, on ne fera pas \u00e7a tous les jours&#8230;<\/p>\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"La lointaine banlieue qui avait expuls&eacute; son rejeton jusque dans cercles du pouvoir avait, de son c&ocirc;t&eacute;, suivi sa propre trajectoire. Quiniond n&rsquo;en &eacute;tait plus. 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