{"id":14106,"date":"2025-12-17T08:22:00","date_gmt":"2025-12-17T06:22:00","guid":{"rendered":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/?p=14106"},"modified":"2025-12-17T10:14:34","modified_gmt":"2025-12-17T08:14:34","slug":"le-feuilleton-autobiographie-dun-menteur-20251217-0654-076258","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/2025\/12\/17\/le-feuilleton-autobiographie-dun-menteur-20251217-0654-076258\/","title":{"rendered":"[Le feuilleton] Autobiographie d\u2019un menteur"},"content":{"rendered":"<div class=\"paragraph\">\n<p>Pierre Dharr\u00e9ville est journaliste et \u00e9crivain, auteur d\u2019essais mais aussi des fictions comme <i>En l\u2019absence de Monsieur J<\/i> ou <i>L\u2019enlumineur<\/i>. Il est \u00e9galement connu pour son engagement politique en tant qu\u2019\u00e9lu communiste sur notre territoire et notamment comme d\u00e9put\u00e9 de la 13e circonscription.<\/p>\n<p>Pour ces p\u00e9riodes de f\u00eates, <i>La Marseillaise <\/i>vous propose <i>Autobiographie d\u2019un menteur<\/i>, un texte in\u00e9dit situ\u00e9 dans le milieu journalistique. Une fable romanesque \u00e0 retrouver chaque jour de la semaine jusqu\u2019\u00e0 la fin des vacances.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div class=\"paragraph\">\n<p>Ses costumes tir\u00e9s \u00e0 quatre \u00e9pingles ne mentaient pas : il \u00e9tait l\u2019un des \u00e9ditorialistes \u00e0 la mode quoiqu\u2019il se passe. Bavard comme un patron de bistrot, il \u00e9tait l\u2019homme de l\u2019\u00e9clairage \u00e0 chaud, il tirait l\u2019\u00e9p\u00e9e avec prestance sur tout et n\u2019importe quoi.<\/p>\n<p>\u2014 Alors\u00a0? De quoi s\u2019agit-il\u00a0?, fit Patrice Quiniond qui s\u2019impatientait.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Chotard venait de remercier sans crier gare l\u2019un de ses proches conseillers \u2014 et l\u2019une de leurs sources les plus prolixes. Pourtant, la veille encore, les deux hommes avaient pass\u00e9 ensemble le dimanche \u00e0 la campagne et Chotard lui avait sorti le grand jeu, avec cigares artisanaux et whisky de son ann\u00e9e de naissance. Le baiser de Judas. La veille il le faisait prince, le lendemain, il n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un gueux. C\u2019\u00e9tait la fable du pouvoir.<\/p>\n<p>\u2014 Les tensions se multiplient, remarqua Jules Frimat.<\/p>\n<p>\u2014 Et ce n\u2019est pas sans lien avec les bruits de remaniement minist\u00e9riel \u00e0 la rentr\u00e9e, poursuivit Justine Paintendre.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a ne suffira pas \u00e0 donner une nouvelle virginit\u00e9 \u00e0 la majorit\u00e9.<\/p>\n<p>La politique du gouvernement commen\u00e7ait \u00e0 provoquer quelques secousses, mais le Pr\u00e9sident du Conseil semblait tenir bon.<\/p>\n<p>\u2014 Il a \u00e9t\u00e9 bon hier, il a marqu\u00e9 des points, p\u00e9rora Jules Frimat en hochant la t\u00eate d\u2019un air satisfait.<\/p>\n<p>Ils \u00e9chang\u00e8rent quelques impressions \u00e0 leur fa\u00e7on sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019opinion, qui valaient pour ce qu\u2019ils en croyaient savoir depuis les couloirs des r\u00e9dactions et des institutions. Leur petite organisation clandestine leur permettait de passer des moments privil\u00e9gi\u00e9s avec des personnalit\u00e9s qu\u2019ils cuisinaient \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner. Mieux valait y \u00eatre invit\u00e9 et s\u2019y trouver en odeur de saintet\u00e9 car les mousquetaires du commentaire avaient les moyens \u00e0 eux seuls de donner le ton. La passion des histoires bien trouss\u00e9es, le sens de la performance et le go\u00fbt du pronostic, voil\u00e0 pourquoi les journalistes sportifs terminent souvent \u00e0 la direction des journaux. En politique aussi, il fallait savoir commenter le match, d\u00e9cortiquer la technique et donner le vainqueur&#8230; Ainsi, ce n\u2019\u00e9tait pas le hasard, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 Patrice Quiniond, si Jean-Michel Barnard, avait longtemps tra\u00een\u00e9 dans les tribunes des stades &#8211;\u00a0sans que cela, visiblement, ne lui conf\u00e8re pour autant le sens des r\u00e9alit\u00e9s populaires&#8230;<\/p>\n<p>Car qu\u2019est-ce que la politique, de toute \u00e9ternit\u00e9, si ce n\u2019est l\u2019art de la guerre\u00a0?, aurait-il pu \u00e9crire dans un \u00e9ditorial de son genre. Le sport n\u2019en est-il pas \u00e0 merveille l\u2019all\u00e9gorie pr\u00e9sentable\u00a0? Et l\u2019arbitre est un \u00e9l\u00e9ment du jeu, n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la belle histoire qu\u2019il fallait raconter, avec ses drames et ses d\u00e9ch\u00e9ances, ses stars et ses anonymes. Il fallait du grand r\u00e9cit, de belles images, de jolis sons. Il fallait du bon produit, en somme.<\/p>\n<p>Michel Chanaleilles \u00e9tait le plus prudent et il avait sans doute raison.<\/p>\n<p>\u2014 Il y a eu quelques \u00e0-coups un peu trop brutaux, qui ont donn\u00e9 du grain \u00e0 moudre aux conservatismes sociaux. N\u2019oublions pas que ce sont des r\u00e9formes dont le commun des mortels ne saisit pas toujours le caract\u00e8re urgent et indispensable. Les impatiences inutiles du pouvoir auraient pu attenter \u00e0 la stabilit\u00e9 du pays, qui est si indispensable \u00e0 la sant\u00e9 des affaires.<\/p>\n<p>\u2014 Il me semble qu\u2019on se trouve d\u00e9sormais en pr\u00e9sence d\u2019une strat\u00e9gie plus intelligente et qui pourtant ne remet pas en cause le rythme des r\u00e9formes structurelles, temp\u00e9ra Jules Frimat. Pour le reste, c\u2019est \u00e0 nous d\u2019\u00e9clairer l\u2019opinion et de faire notre travail. Les m\u00e9dias mainstream doivent balayer devant leur porte&#8230;<\/p>\n<p>De l\u2019avis g\u00e9n\u00e9ral (celui des quatre protagonistes r\u00e9unis), il fallait tenir le cap des r\u00e9formes n\u00e9cessaires : c\u2019\u00e9tait essentiel \u00e0 maintenir la comp\u00e9titivit\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie nationale, la productivit\u00e9 et la croissance. Par cons\u00e9quent, il ne fallait rien c\u00e9der aux corporatismes de tous poils et aux \u00ab\u00a0archa\u00efsmes frileux d\u2019une poign\u00e9e d\u2019irr\u00e9ductibles gaulois d\u00e9pourvus de potion magique\u00a0\u00bb, selon la formule de Jules Frimat. Il fallait gagner le d\u00e9couragement d\u00e9finitif de tous ces communistes plus ou moins avou\u00e9s. Tous avaient conscience du r\u00f4le de leurs m\u00e9dias dans le fa\u00e7onnage de l\u2019opinion. Depuis plusieurs, d\u00e9cennies, peu ou prou, le pays \u00e9tait engag\u00e9 sur les rails du lib\u00e9ralisme, en d\u00e9pit des changements de majorit\u00e9, et il fallait toujours convaincre si l\u2019on ne voulait pas voir ce mouvement contrari\u00e9. Le G4 se vivait comme l\u2019un des chevaux de trait, quel que soit l\u2019attelage, de ce courant principal qui imprimait sa marque \u00e0 l\u2019opinion et surtout aux choix politiques. Il fallait avancer au bon rythme, sans pr\u00e9cipitation, mais avec une audace raisonnable.<\/p>\n<p>Patrice Quiniond se retira \u00e0 l\u2019\u00e9cart pour r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone, gonflant ses poumons d\u2019un air important, l\u2019air de celui qui est un peu indispensable et qu\u2019on appelle en urgence. Sa grand-m\u00e8re lui avait pourtant r\u00e9p\u00e9t\u00e9 maintes fois que les cimeti\u00e8res \u00e9taient remplis de deux cat\u00e9gories de personnes\u00a0: les gens press\u00e9s et les gens indispensables. Cela lui faisait deux raisons de trop. Mais, ah les mont\u00e9es d\u2019adr\u00e9naline\u00a0!<\/p>\n<p>Patrice Quiniond s\u2019installa sur une banquette en velours vert, au milieu de la salle des Fresques, ouvrit pr\u00e9cautionneusement son calepin d\u00e9cati pour v\u00e9rifier sa disponibilit\u00e9 et prit rendez-vous pour le d\u00e9jeuner au Cadran.<\/p>\n<p>Dans la vieille ville de Si\u00e8ge, le Cadran \u00e9tait l\u2019une des cantines renomm\u00e9es o\u00f9 se croisaient les gens d\u2019importance pour r\u00e9gler quelques affaires agr\u00e9ablement. Il donnait sur la place de l\u2019Horloge, coinc\u00e9 entre une banque et un h\u00f4tel \u00e0 \u00e9toiles. Ses lourdes tentures pourpres, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, lui conf\u00e9raient l\u2019apparence d\u2019un lieu qui sait abriter les myst\u00e8res. C\u2019\u00e9tait une illusion.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Chotard \u00e9tait attabl\u00e9 au premier \u00e9tage. La place s\u2019ouvrait sur la rive droite de la Celline, qui coupait la ville en deux comme un ruban de soie tomb\u00e9 du ciel. Par la fen\u00eatre, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Pont d\u2019Or, qui devait son nom \u00e0 la couleur typique mais un peu surcot\u00e9e de ses pierres, il apercevait les toits enchev\u00eatr\u00e9s du Parlement et la poussi\u00e8re grise de la ville.<\/p>\n<p>Le petit blanc des coteaux de La Redonne \u00e9tait agr\u00e9able.<\/p>\n<p>Patrice Quiniond rangea son magn\u00e9to et son stylo, signifiant ainsi \u00e0 son interlocuteur que la conversation pouvait changer de ton. Elle pouvait m\u00eame commencer vraiment.<\/p>\n<p>\u2014 Vous \u00eates incorrigibles, vous voulez toujours tout savoir avant tout le monde&#8230; lan\u00e7a Chotard avec gourmandise.<\/p>\n<p>\u2014 Je suis pay\u00e9 pour \u00e7a, fit Quiniond.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est vrai\u00a0! s\u2019exclama-t-il. Vous \u00eates pay\u00e9s pour me faire parler, et moi pour ne pas trop vous en dire.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne suis pas difficile, quelques noms me suffiraient&#8230; C\u2019est <i>off<\/i>\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Vous aimez \u00e7a, la confidence anonyme&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Vous aussi.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne peux pas te laisser repartir bredouille, tu aurais des probl\u00e8mes et tu m\u2019en voudrais&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Exactement&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019un et l\u2019autre se souriaient en coin dans une sorte de complicit\u00e9 m\u00e9fiante o\u00f9 l\u2019on avait t\u00f4t fait de se d\u00e9couvrir en oubliant que chacun devrait par la force des choses retourner \u00e0 sa fonction. Quiniond se r\u00e9galait insatiablement de ces conversations courtoises, \u00e0 demi-mot, sur terrain instable. Il tutoyait le ciel, et le ciel lui r\u00e9pondait.<\/p>\n<p>\u2014 Ils parlent de Rousson aux affaires \u00e9trang\u00e8res. Quand on sait qu\u2019il se perd dans sa circonscription \u00e7a ne rassure pas&#8230; hoqueta le ministre.<\/p>\n<p>\u2014 Et toi\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019attends&#8230; fit-il en brandissant son t\u00e9l\u00e9phone et en souriant myst\u00e9rieusement.<\/p>\n<p>Quiniond l\u2019avait auscult\u00e9 avec pr\u00e9caution, tandis que l\u2019autre savourait son assiette de Saint-Jacques accompagn\u00e9es de leur pur\u00e9e de pommes de terre \u00e0 l\u2019ail et au gingembre. Ils \u00e9taient l\u00e0, tous les deux, avec leurs mimiques complices, dissertant sur l\u2019art de la guerre et pratiquant l\u2019art de la gu\u00e9guerre. En sortant du Cadran, Quiniond appela l\u2019attach\u00e9e de presse de Rousson et le sonda sur ses intentions. La premi\u00e8re r\u00e9action fut un silence, qu\u2019il devina g\u00ean\u00e9. Question ou r\u00e9ponse, tous deux parlaient la m\u00eame langue, la langue de bois\u00a0: pour l\u2019instant, son patron se consacrait \u00e0 sa t\u00e2che, il avait entendu parler d\u2019un remaniement uniquement par la presse et son seul but \u00e9tait d\u2019\u00eatre utile.<\/p>\n<p>\u2014 Et si on lui proposait les affaires \u00e9trang\u00e8res, il ne dirait pas \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb, j\u2019imagine\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Il n\u2019a pas l\u2019habitude de se d\u00e9filer, l\u00e2cha l\u2019attach\u00e9e de presse avec un brin d\u2019agacement, que voulait-on qu\u2019il r\u00e9ponde&#8230;<\/p>\n<p>Quiniond \u00e9tait satisfait. Il tenait son scoop et l\u2019on entendrait son nom dans les revues de presse du lendemain.<\/p>\n<p>La com\u00e9die du pouvoir l\u2019amusait. Une com\u00e9die de boulevard dont il se faisait le metteur en sc\u00e8ne goguenard, revendiquant un r\u00f4le de salubrit\u00e9 publique.<\/p>\n<p>Un coup de bigophone \u00e0 Jean-Michel Barnard pour l\u2019en informer et l\u2019homme d\u2019influence s\u2019enferma \u00e0 clef &#8211;\u00a0le privil\u00e8ge des chefs\u00a0&#8211; pour se mettre \u00e0 \u00e9crire, la plume l\u00e9g\u00e8re, le sourire aux l\u00e8vres. Et la clope aussi.<\/p>\n<p><b>*<\/b><\/p>\n<p><i>Titre<\/i><\/p>\n<p>Remaniement gagnant pour Rousson\u00a0?<\/p>\n<p><i>Sous-titre<\/i><\/p>\n<p>Les rumeurs de remaniement minist\u00e9riel se pr\u00e9cisent. Fran\u00e7ois Chotard pourrait aussi b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une promotion.<\/p>\n<p><i>Texte<\/i><\/p>\n<p>Ils ne quittent plus leur t\u00e9l\u00e9phone. Ministres et pr\u00e9tendants attendent l\u2019appel du Pr\u00e9sident et esp\u00e8rent tous la meilleure promotion. Parmi les rumeurs, il se dit qu\u2019une personnalit\u00e9 inattendue pourrait venir apporter sa caution \u00e0 l\u2019op\u00e9ration de r\u00e9novation. Les \u00e9toiles montantes du gouvernement comme Fran\u00e7ois Chotard, pourraient y gagner quelques galons. En tout \u00e9tat de cause, la campagne est d\u00e9sormais entam\u00e9e pour ceux qui veulent postuler. \u00c0 chacun sa m\u00e9thode&#8230;<\/p>\n<p>Jacques Rousson, par exemple, est d\u00e9j\u00e0 dans les starting-blocks. Ses app\u00e9tits de jeune loup aux dents longues font grimacer au sein de sa propre formation politique. Mais si on lui demandait d\u2019\u00eatre ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, il ne dirait pas \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb, fait-on savoir dans son entourage. Cette \u00e9ventualit\u00e9 ne convainc cependant pas tout le monde. \u00ab\u00a0Il se perd d\u00e9j\u00e0 dans sa circonscription d\u2019origine\u00a0\u00bb, ironise un membre du gouvernement circonspect.<\/p>\n<p>Il est vrai que Jacques Rousson ne s\u2019est jamais distingu\u00e9 sur les questions diplomatiques. Dans son parcours, il a plut\u00f4t fait preuve d\u2019un sens aigu de la provocation, dont on peut se demander s\u2019il est bien recommandable pour cette fonction. Mais il a tent\u00e9 de corriger le tir, avec les conseils la pr\u00e9sentatrice de t\u00e9l\u00e9vision Eva Lombardi, qui ne serait pas pour rien dans ses r\u00e9cents voyages \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Mais sera-ce suffisant\u00a0? Voire.<\/p>\n<p><i>Signature<\/i><\/p>\n<p>Pa.Q.<\/p>\n<p><b>*<\/b><\/p>\n<p><b><\/b><\/p>\n<p>Et hop\u00a0! Emballer, c\u2019\u00e9tait peser. Patrice Quiniond envoya son papier en cuisine. Puis il s\u2019assura qu\u2019une grande photographie savamment choisie barrerait la page. On y voyait Rousson, seul sur une estrade avant le d\u00e9but d\u2019un meeting, la main en visi\u00e8re pour se prot\u00e9ger des spots.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, Charvin se faisait les griffes sur le marronnier, ressassant le dicton \u00ab\u00a0qui s\u2019y frotte s\u2019y pique\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s son scoop, son \u00e9minence <i>Paq<\/i> pouvait \u00eatre bon prince. Il lui rendit une petite visite agr\u00e9ment\u00e9e de quelques renseignements glan\u00e9s au passage sur les vacances de Fran\u00e7ois Chotard, savait-on jamais. \u00c0 la montagne. Famille, randonn\u00e9e, polars. On n\u2019\u00e9tait pas oblig\u00e9 de le croire. Mais il avait fini par gagner : il informa Charvin qu\u2019il avait un peu plus de temps pour aller \u00e0 la p\u00eache aux informations, puisque le sujet \u00e9tait report\u00e9. C\u2019est \u00e7a l\u2019info, coco, faut s\u2019adapter&#8230;<\/p>\n<p>La r\u00e9daction \u00e9tait vide. \u00c0 dix heures du matin, il n\u2019y avait pas encore grand monde. Gr\u00e9goire Charvin posa son sac \u00e0 dos sur son bureau, alluma l\u2019ordinateur et se plongea dans <i>L\u2019Impertinent<\/i> du jour. Toujours lire son propre journal pour savoir ce qu\u2019il raconte aux lecteurs. R\u00e8gle de Saint-Quiniond.<\/p>\n<p>L\u2019aspirant journaliste fut quand m\u00eame un peu \u00e9tonn\u00e9 de d\u00e9couvrir une si longue interview, alors qu\u2019il n\u2019en avait m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 question lors de la r\u00e9union de la veille&#8230; \u00ab\u00a0La m\u00e9thode Chotard\u00a0\u00bb\u00a0: le titre s\u2019\u00e9talait \u00e0 la une, sous la photographie du ministre, qui posait de trois-quarts, la veste sur l\u2019\u00e9paule, la main plong\u00e9e dans la poche de son pantalon, et un sourire d\u2019animateur de supermarch\u00e9 scotch\u00e9 sur les l\u00e8vres. En pages int\u00e9rieures, on voyait Fran\u00e7ois Chotard, accroupi dans l\u2019all\u00e9e d\u2019un parc, en train de tailler une bavette avec Jeanne, la super-voisine. Gr\u00e9goire Charvin s\u2019\u00e9tait relu avec un brin de contentement : il avait r\u00e9alis\u00e9 un article en urgence pour servir de faire valoir \u00e0 celui de Quiniond, de contre-point, de contre-chant, d\u2019illustration, tout ce qu\u2019on voudra&#8230; Il n\u2019avait rien laiss\u00e9 para\u00eetre ni de son agacement ni de son affolement. Il avait essay\u00e9 de se passionner. Il avait rappel\u00e9 la super-voisine.<\/p>\n<p>\u2014 Alors, Jeanne, cette premi\u00e8re journ\u00e9e de super-voisine, c\u2019\u00e9tait comment\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Super, s\u2019amusa-t-elle. Je l\u2019ai pass\u00e9e dans les magasins. Ma m\u00e8re et ma grand-m\u00e8re voulaient me faire plaisir et elles ne savaient pas quoi m\u2019acheter comme cadeau. J\u2019ai propos\u00e9 un cadeau utile\u00a0: une pelisse de mi-saison pour remplacer mon vieil imperm\u00e9able.<\/p>\n<p>\u2014 Vous avez cass\u00e9 la tire-lire\u00a0?<\/p>\n<p>Gr\u00e9goire Charvin se trouvait lui-m\u00eame fascinant de mi\u00e8vrerie&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Non, je leur ai demand\u00e9 si ce n\u2019\u00e9tait pas trop cher et elles m\u2019ont r\u00e9pondu que j\u2019\u00e9tais trop raisonnable&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Il semble que la super-voisine n\u2019a pas pris la super-grosse-t\u00eate, c\u2019est rassurant. Je fais un petit article sur Fran\u00e7ois Chotard, je crois que vous le connaissez bien&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Monsieur Chotard est souvent venu me voir\u00a0: il est simple et proche des gens. Si moi je suis super voisine, lui, c\u2019est un super ministre, c\u2019est quand m\u00eame autre chose&#8230;<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que Gr\u00e9goire Charvin avait pu livrer un article assez irr\u00e9prochable, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il avait employ\u00e9 le mot \u00ab\u00a0turpitudes\u00a0\u00bb en lieu et place du mot \u00ab\u00a0turbulences\u00a0\u00bb pour qualifier l\u2019histoire familiale de la \u00ab\u00a0p\u00e9qu\u00e9lette\u00a0\u00bb, comme disait la grand-m\u00e8re. De prime abord, il avait simplement pens\u00e9 se livrer \u00e0 une coquetterie de style en choisissant ce mot moins usit\u00e9, mais le doute l\u2019assaillait d\u00e9sormais. Il v\u00e9rifia imm\u00e9diatement. Les deux termes n\u2019\u00e9taient pas synonymes, sinon, il n\u2019y en aurait pas eu deux et en l\u2019employant, il laissait \u00e0 penser qu\u2019il y avait quelque honte \u00e0 ressentir de leur pass\u00e9. Il n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 se morfondre de cette erreur grossi\u00e8re, sa premi\u00e8re. Il pouvait d\u00e9sormais \u00e9prouver lui-m\u00eame le sens de ce mot qu\u2019il avait cru conna\u00eetre. Pourquoi s\u2019\u00e9tait-il laiss\u00e9 entra\u00eener \u00e0 choisir ce mot plut\u00f4t que l\u2019autre\u00a0? Qu\u2019allaient donc penser tous ceux et celles qui mettraient le doigt sur sa m\u00e9prise, \u00e0 commencer par les premiers concern\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>Il s\u2019en voulait d\u2019autant plus qu\u2019il s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 avec application dans le moule, respectant avec acad\u00e9misme les canons de la profession, depuis l\u2019attaque jusqu\u2019\u00e0 la chute. Mais l\u00e0, il fallait reconna\u00eetre qu\u2019il avait un peu trop pris la confiance, et il jugea n\u00e9cessaire de s\u2019en ouvrir au grand Quiniond \u00e0 son arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014 Un journaliste doit s\u2019attacher \u00e0 dire la r\u00e9alit\u00e9 avec pr\u00e9cision. Pas plus, pas moins, lui rappela-t-il dans un haussement d\u2019\u00e9paules. Il n\u2019est pas l\u00e0 pour faire de la d\u00e9coration florale.<\/p>\n<p>\u2014 On ne pourrait pas faire un rectificatif\u00a0? s\u2019empourpra-t-il.<\/p>\n<p>Quiniond \u00e9clata de rire, aspira une lipp\u00e9e de caf\u00e9 et tira sur sa cigarette avant de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>\u2014 Si on faisait un rectificatif \u00e0 chaque fois qu\u2019on \u00e9crit une connerie, le journal en serait rempli jusqu\u2019aux oreilles&#8230; Et le degr\u00e9 de confiance de nos lecteurs baisserait de jour en jour, ajouta-t-il avec cynisme.<\/p>\n<p>\u2014 Ce n\u2019est pas ma conception des choses, laissa filtrer Charvin.<\/p>\n<p>\u2014 Tu as encore beaucoup \u00e0 apprendre. Il fallait y penser hier.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait cruel.<\/p>\n<p>Charvin \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9nerv\u00e9 contre Jal\u00e8s, son double, c\u2019\u00e9tait pratique. Il en avait aussi contre Quiniond qui ne voulait pas faire droit \u00e0 sa demande : qu\u2019est-ce que \u00e7a pouvait bien lui co\u00fbter\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Ta faute ne vaut pas une demi-ligne dans le journal de demain, tu m\u2019entends, petit\u00a0? Le journal, c\u2019est fait pour emballer les poissons\u00a0!, s\u2019exclama le chef pour clore la discussion.<\/p>\n<p>Au bout du compte, il ne s\u00fbt pas dire si ces sentences m\u00e9talliques \u00e9taient faites pour lui donner une le\u00e7on empreinte de la plus grande s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 ou bien pour le r\u00e9conforter. Sous ses dehors d\u2019ours sauvage, Quiniond n\u2019avait peut-\u00eatre pas renonc\u00e9 \u00e0 \u00eatre un bon ma\u00eetre&#8230;<\/p>\n<p>Car, faut-il le sp\u00e9cifier, Patrice Quiniond n\u2019avait pas toujours \u00e9t\u00e9 ce personnage distant et intrigant. Tout un pan de lui s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9, tout un pan de lui s\u2019\u00e9tait estomp\u00e9. Les circonstances l\u2019avaient conduit \u00e0 accentuer les traits qui lui \u00e9taient utiles et qui le faisaient reconna\u00eetre, car c\u2019est le propre des personnages publics que de se caricaturer. Ils finissent par faire ce qu\u2019on attend d\u2019eux, par se laisser aller \u00e0 ce qui leur a permis de se singulariser. Peu \u00e0 peu, ils se lib\u00e8rent des inhibitions, des pr\u00e9ventions et de la pudeur qui les retiennent. Mani\u00e8re de se prot\u00e9ger, mani\u00e8re d\u2019exister. Mani\u00e8re de se perdre, aussi. Mani\u00e8re d\u2019\u00e9vacuer la complexit\u00e9 de soi, la finesse, le doute, l\u2019humilit\u00e9, la fragilit\u00e9 des relations humaines. Mani\u00e8re de m\u00e9t\u00e9ore.<\/p>\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Pierre Dharr&eacute;ville est journaliste et &eacute;crivain, auteur d&rsquo;essais mais aussi des fictions comme En l&rsquo;absence de Monsieur J ou L&rsquo;enlumineur. 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