{"id":14010,"date":"2025-12-16T08:31:00","date_gmt":"2025-12-16T06:31:00","guid":{"rendered":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/?p=14010"},"modified":"2025-12-16T10:11:05","modified_gmt":"2025-12-16T08:11:05","slug":"le-feuilleton-autobiographie-dun-menteur-20251216-0655-532466","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/2025\/12\/16\/le-feuilleton-autobiographie-dun-menteur-20251216-0655-532466\/","title":{"rendered":"[Le feuilleton] Autobiographie d\u2019un menteur"},"content":{"rendered":"<div class=\"paragraph\">\n<p>Pierre Dharr\u00e9ville est journaliste et \u00e9crivain, auteur d\u2019essais mais aussi des fictions comme <i>En l\u2019absence de Monsieur J<\/i> ou <i>L\u2019enlumineur<\/i>. Il est \u00e9galement connu pour son engagement politique en tant qu\u2019\u00e9lu communiste sur notre territoire et notamment comme d\u00e9put\u00e9 de la 13e circonscription.<\/p>\n<p>Pour ces p\u00e9riodes de f\u00eates, <i>La Marseillaise <\/i>vous propose <i>Autobiographie d\u2019un menteur<\/i>, un texte in\u00e9dit situ\u00e9 dans le milieu journalistique. Une fable romanesque \u00e0 retrouver chaque jour de la semaine jusqu\u2019\u00e0 la fin des vacances.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div class=\"paragraph\">\n<p>Il y avait une forme de coquetterie jusque dans la prononciation du mot, une fa\u00e7on de sanctifier la chose. C\u2019en \u00e9tait presque attendrissant. On imaginait le fragile \u00e9quilibre n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019acte de cr\u00e9ation, en m\u00eame temps que la force jaillissante des mots, align\u00e9s avec une excitation enfantine. On r\u00e9alisait soudain que les mots, lorsqu\u2019ils \u00e9taient suivis de la signature du ma\u00eetre, prenaient un poids particulier. Celui d\u2019une v\u00e9rit\u00e9, d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation, d\u2019une lumi\u00e8re crue jet\u00e9e sur les charpentes du r\u00e9el. Comme si le jour o\u00f9 Quiniond prenait la plume, un silence grave gagnait les lecteurs et l\u2019ensemble des d\u00e9cideurs du pays\u00a0: Quiniond parlait enfin, Quiniond gratifiait le monde de sa prose<\/p>\n<p>Il n\u2019en allait pas de m\u00eame pour tout le monde&#8230;<\/p>\n<p>Rentr\u00e9 chez lui, Gr\u00e9goire Charvin se plongea dans le dictionnaire pour essayer d\u2019en savoir plus sur Marcel Duchamp, sans parvenir compl\u00e8tement \u00e0 s\u2019y int\u00e9resser. Puis il se mit \u00e0 relire Jules Vall\u00e8s &#8211; il lui \u00e9tait agr\u00e9able que son pseudonyme poss\u00e9d\u00e2t une si franche consonance avec le nom de l\u2019illustre \u00e9crivain, son \u00ab\u00a0confr\u00e8re\u00a0\u00bb. Il se rengorgea de la libert\u00e9 du journaliste de l\u2019\u00e9poque, relatant ce qu\u2019il voit l\u00e0 o\u00f9 il est. Une \u00e9poque malheureusement r\u00e9volue. Le jeune homme savait n\u00e9anmoins que le journalisme moderne, loin de cette pr\u00e9histoire, avait aussi ses vertus. Vagabonder \u00e9loigne de l\u2019actualit\u00e9, alors qu\u2019il faudrait la suivre, la devancer, peut-\u00eatre&#8230; Il ne se prosternait pas devant cette \u0153uvre romanesque mais go\u00fbtait sa fra\u00eecheur, et s\u2019amusait de sa na\u00efvet\u00e9. Le m\u00e9tier lui plaisait et son c\u0153ur se gonflait d\u2019orgueil d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9picentre de tous les d\u00e9bats, l\u00e0 o\u00f9 le monde se fait et se d\u00e9fait. Il sortit prendre le pouls de Si\u00e8ge, de sa nuit d\u00e9bordante et de ses errances. Passant aux pieds des monuments qui t\u00e9moignaient de sa gloire pass\u00e9e et auxquels se raccrochait sa volont\u00e9 de puissance, il s\u2019\u00e9tonnait et se rengorgeait d\u2019\u00eatre l\u00e0.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, devant un in\u00e9vitable caf\u00e9, Charvin-Jal\u00e8s s\u2019immergea dans le journal du jour. Certes, son \u0153uvre \u00e9tait ratatin\u00e9e dans un coin de page, mais il venait quand m\u00eame de signer son premier texte dans <i>L\u2019Impertinent<\/i>. Il se lut et se relut avec d\u00e9lectation. Au final, l\u2019angoisse de la page blanche avait \u00e9t\u00e9 de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Le caf\u00e9 o\u00f9 Patrice Quiniond avait ses habitudes \u00e9tait situ\u00e9 au bout du boulevard des Deux Tours, o\u00f9 le journal avait trouv\u00e9 refuge depuis quelques ann\u00e9es. Les bureaux se trouvaient un peu plus bas, dans un b\u00e2timent anonyme sans enseigne et sans cachet, de ceux que l\u2019on avait reconstruit \u00e0 la h\u00e2te apr\u00e8s les bombardements, dans du b\u00e9ton granuleux qui s\u2019encrassait plus vite que le temps de s\u00e9cher. Sous ces larges fen\u00eatres disgracieuses, bord\u00e9es d\u2019aluminium mat, qui d\u00e9cuplaient les rayons du soleil en \u00e9t\u00e9 et laissaient passer le froid en hiver, la vie s\u2019\u00e9coulait dans l\u2019art\u00e8re la plus anim\u00e9e de Si\u00e8ge. Un journal doit \u00eatre soumis au bouillonnement\u00a0: un journal est une marmite.<\/p>\n<p>Lorsque Patrice Quiniond approcha de son repaire, Gr\u00e9goire Charvin \u00e9tait trop absorb\u00e9 pour le voir venir. Faisant rebondir ses bajoues en pressant le pas, le grand ponte changea de trottoir et grimpa directement dans son bureau en grommelant, sans passer par la case caf\u00e9. L\u2019autre s\u2019\u00e9tait assis exactement \u00e0 la m\u00eame table que lui la veille, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0sa\u00a0\u00bb table\u00a0! Il ne manquait pas de toupet, le gnome. Cela pouvait \u00eatre une qualit\u00e9 dans le m\u00e9tier, mais dans l\u2019imm\u00e9diat, le ma\u00eetre ne l\u2019entendait pas de cette oreille. Il fallait savoir en user au bon moment et \u00e0 bon escient.<\/p>\n<p>Le bureau de Quiniond \u00e9tait un insondable foutoir. Des piles de journaux d\u00e9bordant de toutes parts mena\u00e7aient de s\u2019avachir \u00e0 chaque instant. Des d\u00e9p\u00eaches d\u2019agences froiss\u00e9es s\u2019\u00e9parpillaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0. Un vieux bouquin portait la mention \u00ab\u00a0service de presse\u00a0\u00bb \u00e0 m\u00eame la couverture. L\u2019ordinateur tr\u00f4nait au milieu de cet imp\u00e9n\u00e9trable fatras, couvert de la poussi\u00e8re que laisse dans son sillage le tourbillon des jours. Les touches de son clavier \u00e9taient \u00e0 demi noires de cette sueur parcimonieuse qui perle au bout des doigts laborieux et le vernis du bois jaune de la table portait en \u00e9cailles la marque de ses talons. Dans les armoires, quelques livres politiques, dont la plupart \u00e9taient d\u00e9pourvus d\u2019int\u00e9r\u00eat, occupaient les \u00e9tag\u00e8res. Les journaux de lendemains d\u2019\u00e9lections avaient une place \u00e0 part, tout en bas. Sur la paroi en placopl\u00e2tre \u00e9tait punais\u00e9e une maxime du genre \u00ab\u00a0ce qui se con\u00e7oit bien s\u2019\u00e9nonce clairement\u00a0\u00bb, qui comptait parmi les poncifs du m\u00e9tier. Quelques photos en noir et blanc se gondolaient avec l\u2019\u00e2ge. On y voyait Quiniond jeune avec quelques c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s, prenant la pose ou suivant une meute d\u00e9cha\u00een\u00e9e avec un d\u00e9tachement feint, l\u2019imperm\u00e9able dans le vent.<\/p>\n<p>\u00c0 lui seul, ce bureau r\u00e9sumait presque une vie. Une vie pour <i>L\u2019Impertinent<\/i>.<\/p>\n<p>Quiniond jeta n\u00e9gligemment ses augustes pompes sur le bord du bureau selon un c\u00e9r\u00e9monial visiblement bien rod\u00e9. Il se moquait bien de ce qu\u2019on en penserait parce qu\u2019il m\u00e9prisait les hypocrites qui n\u2019osaient pas assumer cette posture en public. C\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re de prendre du recul, de se donner de l\u2019air, de jouer \u00e0 domicile. Il commen\u00e7a \u00e0 faire le tour de la presse du jour et s\u2019alluma une brune bien s\u00e8che et sans filtre, se d\u00e9fiant ostensiblement des consignes antitabac \u00e9dict\u00e9es par la direction du journal. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 un vieux singe que l\u2019on allait interdire de faire ses grimaces.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9dito de Jean-Michel Barnard \u00e9tait lisse comme une savonnette sortie du bain. Une sorte de m\u00e9ditation philosophique pour coll\u00e9giens. Aujourd\u2019hui, c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0Guerre et paix\u00a0\u00bb\u00a0: il devait \u00eatre dans sa p\u00e9riode russe. Voyez vous-m\u00eames.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>La paix, qu\u2019est-ce, si ce n\u2019est le moment qui s\u2019\u00e9coule entre deux guerres<\/i><i>\u00a0<\/i><i>? On aimerait qu\u2019il en soit autrement, mais force est de constater que la paix n\u2019existe pas sans la guerre. Celle qui se pr\u00e9pare au-dessus de nos t\u00eates, \u00e0 nos portes ou presque, est pour quelques intellectuels une \u201cfolie inutile\u201d, ainsi que l\u2019a d\u00e9clar\u00e9 L\u00e9on Bouteloup. En ayant le courage de s\u2019extirper du monde parfait des id\u00e9es, on pourrait aussi penser qu\u2019elle est un mal n\u00e9cessaire. Et, de fait, le large consensus politique qui semble se d\u00e9gager sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir face aux provocations et de pr\u00e9parer notre jeunesse laisse entrevoir la possibilit\u00e9 d\u2019une union nationale derri\u00e8re le drapeau de la patrie. Si cela devait se confirmer dans la dur\u00e9e, ce serait le signe d\u2019un gain de maturit\u00e9 de notre d\u00e9mocratie.<\/i><i>\u00a0<\/i>\u00bb<\/p>\n<p>\u2014 Gros sabots, grommela Quiniond.<\/p>\n<p>Il eut un haussement d\u2019\u00e9paules\u00a0: \u00ab\u00a0grosses bottes\u00a0\u00bb, lui avait souffl\u00e9 son mauvais g\u00e9nie. C\u2019\u00e9tait plat, sans relief et sans profondeur, comme un d\u00e9sert sans dunes. \u00c0 chacun sa travers\u00e9e&#8230; Citer ce nain intellectuel de Bouteloup, m\u00eame pour le contredire, c\u2019\u00e9tait lui donner bien trop d\u2019importance \u00e0 ses yeux, mais apr\u00e8s tout, Jean-Michel Barnard avait sans doute ses raisons que la raison vrombissante de Quiniond ignorait. Mais surtout, la mauvaise foi s\u2019y voyait trop. Et l\u2019irr\u00e9v\u00e9rence, qui comptait parmi les ma\u00eetres-mots de la charte \u00e9ditoriale de L\u2019Impertinent, m\u00eame s\u2019il s\u2019agissait de jouer les fous du roi, se passerait de guide. Il faudrait bien, un jour, que quelqu\u2019un l\u2019affranchisse, afin qu\u2019il ne finisse pas poste restante&#8230; Quiniond savait son humour trop acide pour \u00eatre partag\u00e9, et \u00e0 vrai dire il n\u2019avait pas assez de talent en la mati\u00e8re pour rendre supportable sa f\u00e9rocit\u00e9.<\/p>\n<p>Macha entra sans frapper, comme d\u2019habitude, mais avec d\u00e9licatesse. Elle d\u00e9visagea l\u2019homme, sans se presser, puis le d\u00e9shabilla du regard avec insistance. Il leva la t\u00eate, scotch\u00e9 par son rituel, et, de ses l\u00e8vres fines sur lesquelles se formaient quelques stries tra\u00eetresses, il esquissa un sourire sinc\u00e8re. C\u2019\u00e9tait rare.<\/p>\n<p>\u2014 Comment \u00e7a va, ma belle\u00a0? lan\u00e7a-t-il de sa voix un peu rouill\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014 Moins bien que toi, fit-elle en s\u2019asseyant sur le coin de son bureau, mettant en p\u00e9ril le subtil \u00e9quilibre qui \u00e9tait le sien.<\/p>\n<p>\u2014 Elle est flatteuse\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019en ai marre, je vais me casser. Ils me font tous chier avec leurs th\u00e9ories \u00e0 la con, leur m\u00e9pris des arts et leur culture de supermarch\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 Ils n\u2019ont pas pass\u00e9 son papier\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 Mais si\u00a0! Lis le journal, le matin, et lis mes articles, au moins. Il n\u2019y a pas que les articles de Paq qui m\u00e9ritent lecture\u00a0! Y\u2019a pas que la politique dans la vie\u00a0! Rappelle-toi toujours que la culture est la condition du politique&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Je l\u2019ai vex\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2014 Elle a l\u2019habitude\u00a0!<\/p>\n<p>\u2014 Mais tu le sais que tu es ma condition \u00e0 moi&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Tout le monde n\u2019en dit pas autant. Ils ont r\u00e9duit mon papier pour le mettre dans un coin de page, et sans l\u2019illustration, apr\u00e8s m\u2019avoir fait patienter deux semaines et demie. C\u2019est mon nom, en bas du papier, pas le leur\u00a0! J\u2019ai l\u2019air de quoi, moi\u00a0?<\/p>\n<p>Patrice Quiniond \u00e9tait rompu \u00e0 ce type de s\u00e9ances\u00a0: Macha Fontana donnait sa d\u00e9mission tous les matins et la reprenait tous les soirs. Ou l\u2019inverse. Enfin, peu importe. Il pensait qu\u2019elle ne le ferait sans doute jamais pour de bon. Trop peur de ne plus \u00eatre&#8230;<\/p>\n<p>Il l\u2019\u00e9coutait d\u2019une oreille d\u00e9biter son couplet habituel sur l\u2019incurie de la r\u00e9daction en chef en faisant de grands mouvements des bras. Elle avait raison mais, son petit c\u0153ur f\u00e9ministe d\u00fbt-il en souffrir, il pr\u00e9f\u00e9rait se concentrer sur son d\u00e9collet\u00e9 insolent plut\u00f4t que sur ses propos fatigants. Elle \u00e9tait toujours aussi classe que vingt ans auparavant, dans ses oripeaux noirs, avec sa cigarette fine \u00e0 la main. Mais il savait qu\u2019il ne go\u00fbterait plus de ce pain-l\u00e0, sauf accident.<\/p>\n<p>Il en eut la confirmation tragique lorsque Charvin poussa la porte de son bureau avec un brin de timidit\u00e9, et qu\u2019elle s\u2019\u00e9cria\u00a0: \u00ab\u00a0Alors, tu ne fais pas les pr\u00e9sentations.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il fit les pr\u00e9sentations.<\/p>\n<p>Finalement, pour aujourd\u2019hui, Macha restait au journal. Dans ce bureau o\u00f9 l\u2019on s\u2019affranchissait des lois, elle soufflait sa fum\u00e9e avec distinction, et leurs effluves s\u2019emm\u00ealaient au milieu de ce badinage matinal.<\/p>\n<p>La conf\u00e9rence de r\u00e9daction \u00e9tait comme un moteur \u00e0 explosion. Un journal n\u2019avance que par \u00e0-coups, parce qu\u2019il n\u2019a d\u2019autre choix s\u2019il veut vivre que de renier le lendemain ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 la veille. Oublier et faire oublier, comme une raison d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Quiniond mettait un point d\u2019honneur \u00e0 arriver \u00e0 l\u2019heure \u00e0 ces r\u00e9unions quotidiennes. \u00catre au rendez-vous de l\u2019actualit\u00e9. \u00c0 la pointe, m\u00eame. Il patientait, pour ainsi dire, en tapotant sur la table du bout de son stylo. On n\u2019attendait plus que Florence Dellofrio. Quand elle d\u00e9boula, il paraissait \u00e9vident qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas de bonne humeur, nul ne savait pourquoi. Une sorte d\u2019hygi\u00e8ne de vie, peut-\u00eatre, pensa Quiniond, qui s\u2019y connaissait en la mati\u00e8re. Les mettre tous les deux dans la m\u00eame salle, c\u2019\u00e9tait provoquer \u00e0 coup s\u00fbr l\u2019affrontement. Autant avec Macha le courant continuait de passer, autant avec Florence les relations \u00e9taient invariablement \u00e9lectriques. La journaliste ne supportait pas ce monument d\u2019arrogance qu\u2019\u00e9tait le chef de la rubrique politique quand il se laissait aller et affichait un rejet visc\u00e9ral de tout comportement qui s\u2019apparentait \u00e0 du machisme&#8230;<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, Florence proposa un sujet sur les conditions de s\u00e9curit\u00e9 dans les parcs d\u2019attractions, puisqu\u2019on avait recens\u00e9 deux incidents sur les quinze derniers jours. On avait beau \u00eatre en \u00e9t\u00e9, avec une actualit\u00e9 tournant au ralenti, Paq ne voyait pas comment on pouvait s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ce sujet \u00e0 la con au point d\u2019en tartiner deux pages. Et il le fit savoir avec son tact l\u00e9gendaire.<\/p>\n<p>\u2014 &#8230;alors on va continuer \u00e0 faire du fait divers \u00e0 gogo, pour faire du sensationnel, pour effrayer la m\u00e9nag\u00e8re\u00a0? Je croyais qu\u2019il ne fallait en parler dans nos colonnes que lorsqu\u2019un \u00e9v\u00e9nement faisait sens et disait quelque chose de l\u2019\u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Florence Dellofrio n\u2019y tenait pas tant que cela, \u00e0 ce sujet, mais la r\u00e9action de Patrice Quiniond acheva de la convaincre.<\/p>\n<p>\u2014 Tu m\u2019emmerdes, Paq. Que des industriels qui \u00e9reintent la vieille tradition des forains et le gagne-pain de tant de gens du voyage, fassent le porte-monnaie des familles populaires et n\u2019assurent m\u00eame pas les conditions minimales de s\u00e9curit\u00e9 pour les enfants n\u2019est peut-\u00eatre pas un sujet suffisamment important pour t\u2019arracher quelques lignes. De toutes fa\u00e7ons, ce ne sont pas des lieux assez bien pour les gens comme toi, mais chaque ann\u00e9e, c\u2019est la moiti\u00e9 d\u2019une classe d\u2019\u00e2ge qui&#8230; Je ne sais m\u00eame pas pourquoi j\u2019argumente, de toutes fa\u00e7ons, nous avons d\u00e9j\u00e0 un journaliste sur le terrain.<\/p>\n<p>\u2014 Je vois que nos r\u00e9unions servent \u00e0 quelque chose. J\u2019en doutais.<\/p>\n<p>\u2014 Venant de toi, la remarque vaut son pesant de cacahu\u00e8tes.<\/p>\n<p>\u2014 Les cacahu\u00e8tes, c\u2019est pour les vieux singes qui croient encore qu\u2019on fait un journal et pas un catalogue.<\/p>\n<p>\u2014 Paq, je t\u2019en prie, s\u2019\u00e9broua enfin Jean-Michel Barnard. Arr\u00eatez vos enfantillages. Le sujet sera sur trois col\u2019.<\/p>\n<p>Sous les yeux intrigu\u00e9s de Charvin, entra\u00een\u00e9 par son mentor dans le temple du journal, Jean-Michel Barnard proposa d\u2019ouvrir l\u2019\u00e9dition du lendemain sur \u00ab\u00a0les vacances des politiques\u00a0\u00bb, l\u2019un des marronniers favoris de la presse. Les bruits de couloir r\u00e9colt\u00e9s sur ce th\u00e8me par un concurrent, et dont le lecteur de <i>L\u2019Impertinent<\/i> n\u2019avait pas eu la primeur, avaient agac\u00e9 Jean-Michel Barnard. Il avait donc d\u00e9cid\u00e9 de prendre l\u2019offensive, puisque les grands journalistes de la grande rubrique politique du grand quotidien <i>L\u2019Impertinent <\/i>ne la prenaient pas et de faire la m\u00eame chose mais en grand. Et avec la touche maison\u00a0: en livrer toute la signification cach\u00e9e, avec les commentaires d\u2019un sociologue et l\u2019\u00e9clairage d\u2019un psychologue.<\/p>\n<p>En douce, mais de fa\u00e7on \u00e0 ce que tout le monde l\u2019entende, Quiniond expliqua \u00e0 son \u00e9l\u00e8ve que \u00ab marronnier\u00a0\u00bb \u00e9tait l\u2019appellation par laquelle on d\u00e9signait un sujet r\u00e9current \u00e0 la fa\u00e7on des saisons qui reviennent, que les feuilles de marronniers se ramassent sans surprise \u00e0 la pelle chaque automne et que les fruits du marronnier ne sont pas comestibles. Charvin hocha la t\u00eate d\u2019un air entendu. Quiniond n\u2019aimait ni les ordres tomb\u00e9s d\u2019en haut, ni \u00eatre pris en d\u00e9faut.<\/p>\n<p>\u2014 On pourrait, poursuivit-il \u00e0 voix haute et d\u2019un air p\u00e9n\u00e9tr\u00e9, grouper les deux sujets en traitant des politiques qui vont dans les parcs d\u2019attractions pendant leurs vacances, non\u00a0?<\/p>\n<p>Il \u00e9tait content de la provocation souffl\u00e9e par son mauvais g\u00e9nie, qui n\u2019occasionna que des haussements d\u2019\u00e9paules. Il n\u2019\u00e9pilogua pas. Le grand journaliste devait se rendre au Parlement pour suivre un d\u00e9bat l\u00e9gislatif d\u2019importance, l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9tant propice aux coups en douce. Il quitta donc nonchalamment et bruyamment la r\u00e9union avant la fin, lorsqu\u2019elle lui parut prendre un tour sans importance, plantant l\u00e0 son jeune prot\u00e9g\u00e9, entre le sport et la culture, avec une commande sur les bras.<\/p>\n<p>Ainsi, Charvin se retrouva seul avec son t\u00e9l\u00e9phone et ses dix doigts, sans carnet d\u2019adresses, car ce sont des choses que l\u2019on ne pr\u00eate pas. Les num\u00e9ros glan\u00e9s ou arrach\u00e9s de haute lutte sont le butin du journaliste, la marque d\u2019une reconnaissance acquise et une part de sa valeur marchande.<\/p>\n<p>Surmontant son l\u00e9ger trac, Charvin se r\u00e9solut \u00e0 se fader tous les \u00e9tats-majors politiques en passant par leurs standards pour commencer ses investigations. Il n\u2019obtint de ces messieurs-dames que des excuses polies et rappelez-plus-tard&#8230;<\/p>\n<p><b>2- O\u00f9 le vieux loup de mer enseigne l\u2019art<br \/>de la temp\u00eate dans un verre d\u2019eau<\/b><\/p>\n<p>Dans la salle de presse du Parlement, Patrice Quiniond retrouva Michel Chanaleilles et Jules Frimat, ainsi que Justine Paintendre, \u00e9toile montante de la premi\u00e8re cha\u00eene. Ils formaient ensemble un club tr\u00e8s priv\u00e9 qu\u2019ils nommaient modestement le <i>Groupe des quatre<\/i>. Et la premi\u00e8re chose qu\u2019ils faisaient \u00e9tait de s\u2019\u00e9changer les potins. Leur cr\u00e9dibilit\u00e9 n\u2019en souffrait pas, \u00e0 condition que cela fut fait sous des dehors tr\u00e8s savants.<\/p>\n<p>Coopt\u00e9e r\u00e9cemment dans leur c\u00e9nacle masculin, Justine Paintendre lui r\u00e9serva un accueil chaleureux, comme quoi ses mani\u00e8res de vieux cabotin avaient encore quelque effet sur la gent f\u00e9minine. Elle \u00e9tait titulaire d\u2019une rubrique qui cartonnait sur la toile, consacr\u00e9e aux coulisses, aux couloirs, au hors-cadre\u00a0: elle pla\u00e7ait toujours une cam\u00e9ra en contre-champ, l\u00e0 o\u00f9 en principe, il ne se passe rien (mais devant une cam\u00e9ra, il se passe toujours quelque chose&#8230;). Et elle s\u2019\u00e9tait fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de poser une question plus ou moins potache, suppos\u00e9e jouer un r\u00f4le de r\u00e9v\u00e9lateur. Le d\u00e9tail, le lapsus, l\u2019oubli, la maladresse, l\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9&#8230; C\u2019est toujours l\u2019anecdote qui r\u00e9v\u00e8le la vraie nature des choses, aucun d\u2019eux n\u2019en doutait une seconde.<\/p>\n<p>\u2014 Tu as vu pour Fran\u00e7ois Chotard\u00a0?, glissa Justine dans un demi-murmure.<\/p>\n<p>\u2014 Tr\u00e8s croustillant, fit Michel Chanaleilles devant le regard interrogateur de Patrice Quiniond.<\/p>\n<p>\u2014 Pas \u00e9tonnant, les rabroua Jules Frimat, qui \u00e9tait sans doute d\u00e9j\u00e0 blas\u00e9 \u00e0 huit ans.<\/p>\n<p>\u2014 Il faut s\u2019occuper de grande et de petite politique. La petite pour expliquer la grande&#8230;<\/p>\n<p>Michel Chanaleilles se fendit d\u2019un clin d\u2019\u0153il. Sa chevelure teint\u00e9e ne disait pas qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 un baroudeur, mais l\u2019homme avait tra\u00een\u00e9 sa plume dans de nombreuses r\u00e9dactions. Il se faisait d\u00e9sormais de plus en plus rare sur le th\u00e9\u00e2tre des op\u00e9rations, pr\u00e9f\u00e9rant le bureau cossu o\u00f9 il m\u00fbrissait ses r\u00e9flexions. Et si les \u00e9chos du monde lui parvenaient parfois plus vite qu\u2019\u00e0 d\u2019autres, c\u2019\u00e9tait gr\u00e2ce aux personnalit\u00e9s qu\u2019il mettait sur le grill tous les jours dans sa matinale.<\/p>\n<p>\u2014 Parce que tu crois qu\u2019elle existe, la grande ?, r\u00e9torqua Jules Frimat.<\/p>\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Pierre Dharr&eacute;ville est journaliste et &eacute;crivain, auteur d&rsquo;essais mais aussi des fictions comme En l&rsquo;absence de Monsieur J ou L&rsquo;enlumineur. 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