{"id":13893,"date":"2025-12-15T08:38:00","date_gmt":"2025-12-15T06:38:00","guid":{"rendered":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/?p=13893"},"modified":"2025-12-15T10:02:33","modified_gmt":"2025-12-15T08:02:33","slug":"le-feuilleton-autobiographie-dun-menteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/euapp01.newsmemory.com\/lamarseillaise\/news\/2025\/12\/15\/le-feuilleton-autobiographie-dun-menteur\/","title":{"rendered":"[Le feuilleton] Autobiographie d\u2019un menteur"},"content":{"rendered":"<div class=\"paragraph\">\n<p>Pierre Dharr\u00e9ville est journaliste et \u00e9crivain, auteur d\u2019essais mais aussi des fictions comme <i>En l\u2019absence de Monsieur J<\/i> ou <i>L\u2019enlumineur<\/i>. Il est \u00e9galement connu pour son engagement politique en tant qu\u2019\u00e9lu communiste sur notre territoire et notamment comme d\u00e9put\u00e9 de la 13e circonscription.<\/p>\n<p>Pour ces p\u00e9riodes de f\u00eates, <i>La Marseillaise <\/i>vous propose <i>Autobiographie d\u2019un menteur<\/i>, un texte in\u00e9dit situ\u00e9 dans le milieu journalistique. Une fable romanesque \u00e0 retrouver chaque jour de la semaine jusqu\u2019\u00e0 la fin des vacances.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div class=\"paragraph\">\n<p>Il y a une jouissance certaine \u00e0 voir son nom dans le journal. Aussi, la premi\u00e8re chose que fit Patrice Quiniond en s\u2019installant devant son caf\u00e9, comme tous les matins, fut d\u2019ouvrir <i>L\u2019Impertinent<\/i> pour v\u00e9rifier que sa griffe figurait bien au bas de son article, en \u00e9l\u00e9gants caract\u00e8res italiques, et de s\u2019assurer que son patronyme n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9corch\u00e9 au fil des transmissions jusqu\u2019\u00e0 l\u2019imprimeur. Ses demi-lunes au bord du pr\u00e9cipice, la truffe jet\u00e9e en avant, apr\u00e8s avoir aspir\u00e9 une bouff\u00e9e de tabac br\u00fbl\u00e9, il scruta. R\u00e9flexe narcissique, un peu pu\u00e9ril peut-\u00eatre, mais irr\u00e9pressible.<\/p>\n<p>Il ne suffit pas de venir au monde, il faut y exister. Ce qu\u2019on cherche dans ses reflets, c\u2019est la preuve de soi, puisse-t-elle s\u2019imposer aux autres.<\/p>\n<p>L\u2019homme se tenait vo\u00fbt\u00e9, comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9 \u00e0 faire le dos rond. Sa veste de lin froiss\u00e9 se tendait comme une voile au vent, manifestant une envie d\u2019en d\u00e9coudre qui collait mal avec le personnage. Deux pi\u00e8ces de velours d\u00e9su\u00e8tes ornaient ses coudes endurcis\u00a0: la b\u00eate avait quelques heures de vol au compteur.<\/p>\n<p>Quiniond avait tout vu.<\/p>\n<p>Et pour ce qui le concernait, il avait tout lu\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Quignon<\/i>\u00a0\u00bb, \u00e9videmment, mais aussi \u00ab\u00a0<i>Quiniont<\/i>\u00a0\u00bb, qui le mettait en joie en raison des \u00e9lucubrations d\u2019Herg\u00e9 avec les <i>Dupond et Dupont<\/i>, sans parler de \u00ab\u00a0<i>Guignond<\/i>\u00a0\u00bb, qui semblait faire de lui un envieux alors m\u00eame qu\u2019il se voyait plut\u00f4t dans le statut d\u2019enviable, un malchanceux alors qu\u2019il avait forc\u00e9 le destin&#8230;<\/p>\n<p>\u00c9videmment, apr\u00e8s avoir scann\u00e9 la feuille noircie, Quiniond fut de m\u00e9chante humeur, ainsi que l\u2019indiquaient ses sourcils d\u00e9j\u00e0 broussailleux d\u2019ordinaire. Sa main un peu gonfle, avec ses accents de marbre brun, s\u2019abattit sur le papier dans un clappement sourd, tandis qu\u2019il rejetait la t\u00eate en arri\u00e8re. Il jura.<\/p>\n<p>Il fallait quand m\u00eame le faire, au bout de vingt-cinq ans de maison&#8230; On avait encore jug\u00e9 bon de retoucher son papier. Pourquoi diable fallait-il que des individus se croyant plus perspicaces que les autres s\u2019autorisent \u00e0 modifier ce qui avait \u00e9t\u00e9 m\u00fbrement r\u00e9fl\u00e9chi et relu\u00a0? Pourquoi fallait-il que l\u2019on remette en cause sans cesse la lucidit\u00e9 du reporter, qui certes travaille dans l\u2019urgence, mais finit, bon sang de bois, par s\u2019y habituer\u00a0? Pourquoi fallait-il, en somme, que des incomp\u00e9tents viennent lui g\u00e2cher son bonheur matinal&#8230; Correcteurs malappris, gardiens d\u2019une langue tristement rigide et invariable. Incorrigibles correcteurs.<\/p>\n<p>Patrice Quiniond respirait bruyamment en tournant d\u00e9sormais les pages du journal sans le lire. Il aurait une journ\u00e9e de ruminant. \u00c0 tous les \u00e9tages de <i>L\u2019Impertinent<\/i>, on louait la prose de \u00ab\u00a0Paq\u00a0\u00bb avec fiert\u00e9, et ce diminutif \u00e9tait prononc\u00e9 avec respect dans toutes les r\u00e9dactions et sur les principaux plateaux de t\u00e9l\u00e9vision. Ces trois lettres signaient sa cons\u00e9cration. Alors dans son cerveau fumant, fulminant, fumerollant, il hurlait au sacril\u00e8ge, au sabotage et \u00e0 toutes autres sortes de choses du m\u00eame acabit.<\/p>\n<p>Sa plume se trempait dans la boue comme la cartag\u00e8ne, dans le sang des victimes ou les yeux des bourreaux&#8230; La plume est une arme pour qui sait s\u2019en servir. Elle peut d\u00e9truire presque plus s\u00fbrement qu\u2019une grenade et ses arabesques peuvent si bien maquiller les coups de b\u00e2ton. Elle p\u00e9n\u00e8tre les t\u00eates molles, pour retoucher les paysages int\u00e9rieurs, elle applique le vernis des puissants. Qui n\u2019a pas de mots, pas de parole, n\u2019a pas de pens\u00e9e, n\u2019a pas de banni\u00e8re, n\u2019a pas d\u2019empreinte&#8230; Qui n\u2019a pas de mots n\u2019existe pas.<\/p>\n<p>Se penchant \u00e0 nouveau sur son objet f\u00e9tiche, il jaugea la taille du titre, ainsi que la place occup\u00e9e par son article et pesta, cette fois-ci, contre le maquettiste qui avait voulu faire rentrer trois papiers dans cette page, m\u00e9sestimant sans doute la taille du bandeau de publicit\u00e9 qui en barrait le pied sur toute la longueur.<\/p>\n<p>\u00c0 cot\u00e9, l\u2019\u00e9dito \u00e9tait indigent. C\u2019\u00e9tait un fait. Jean-Michel Barnard n\u2019avait ni la plume ni les id\u00e9es pour mieux faire. Et il ne s\u2019\u00e9tait pas foul\u00e9, le petit p\u00e8re&#8230; En r\u00e9union de r\u00e9daction, Patrice Quiniond n\u2019en dirait rien ou peut-\u00eatre le contraire, et, comme tous les matins, s\u2019\u00e9pancherait en douce dans les couloirs d\u00e8s que l\u2019occasion lui en serait donn\u00e9e, car c\u2019est si bon. Pour lui, la place de Jean-Michel Barnard \u00e9tait \u00e0 prendre. D\u2019ailleurs, titrer \u00ab\u00a0Crime et ch\u00e2timent\u00a0\u00bb, r\u00e9v\u00e9lait soit la pr\u00e9tention la plus crasse, soit le vide le plus sid\u00e9rant.<\/p>\n<p>Patrice Quiniond grommelait, comme de triste habitude. Son journal en portait la marque\u00a0: une tache rond\u00e2tre \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 avait r\u00e9sid\u00e9 sa tasse d\u2019\u00e9lixir matinal. Le serveur le d\u00e9barrassa et lui proposa \u00ab\u00a0un autre caf\u00e9, monsieur Paq\u00a0?\u00a0\u00bb. Il en prit un autre, comme tous les matins. Il faut se cramponner fermement \u00e0 ses habitudes lorsque l\u2019on travaille le mat\u00e9riau toujours en mouvement de l\u2019actualit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si l\u2019info ne vous fait pas bander, vous pouvez sortir d\u2019ici tout de suite\u00a0\u00bb, s\u2019\u00e9tait-il entendu dire \u00e9l\u00e9gamment lors de son premier cours de journalisme, qui commen\u00e7ait \u00e0 dater. Il \u00e9tait rest\u00e9&#8230; Il avait appris \u00e0 \u00ab\u00a0bander\u00a0\u00bb pour l\u2019info, \u00e0 ne plus \u00eatre obnubil\u00e9 que par elle, \u00e0 d\u00e9primer de ses accalmies, \u00e0 ne jamais se d\u00e9tacher des \u00e9v\u00e9nements quels qu\u2019ils soient, \u00e0 afficher une passion toujours renouvel\u00e9e pour le moindre \u00e9l\u00e9ment nouveau afin de lui faire dire souvent bien plus qu\u2019il ne faudrait sur l\u2019\u00e9poque, \u00e0 se parfumer de l\u2019air du temps&#8230; L\u2019info remplissait sa vie comme l\u2019eau une carafe. Lui et l\u2019info ne faisaient qu\u2019un.<\/p>\n<p>Mieux\u00a0: il \u00e9tait l\u2019info.<\/p>\n<p>Comme pour r\u00e9fr\u00e9ner sa col\u00e8re, par de petits mouvements a\u00e9riens, il se passa la main sur les cheveux pour s\u2019assurer qu\u2019ils \u00e9taient bien rang\u00e9s en arri\u00e8re au-dessus de son visage poupon, n\u2019\u00e9taient-ce les cernes qui gonflaient le ressac de ses yeux. Une vieille odeur de tabac mac\u00e9r\u00e9 lui tapissait la langue.<\/p>\n<p><i>L\u2019Impertinent<\/i>, comme son nom ne l\u2019indiquait pas, avait toujours \u00e9t\u00e9 le quotidien de r\u00e9f\u00e9rence, le temple du grand s\u00e9rieux et, pour tout dire, plut\u00f4t une \u00e9cole de la retenue. C\u2019est pourquoi le r\u00eave de tout journaliste qui se respectait \u00e9tait de forcer le pont-levis qui lui servait d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 Patrice Quiniond avait accompli ce prodige, il avait rejoint le cercle restreint de l\u2019excellence. Il \u00e9tait devenu une huile, il avait int\u00e9gr\u00e9 le gratin. Il avait trouv\u00e9 son Graal, gravi son Everest, atteint l\u2019inaccessible \u00e9toile, comme on voudra. Le souvenir de ses premiers pas venait \u00e0 cet instant de lui traverser l\u2019esprit. Aujourd\u2019hui, tout lui semblait naturel, mais cela n\u2019emp\u00eacha pas un l\u00e9ger sourire d\u2019orgueil de lui z\u00e9brer le visage. Il rejeta ses \u00e9paules en arri\u00e8re et \u00e9tendit les jambes, crois\u00e9es juste par les chevilles. La contrari\u00e9t\u00e9 de l\u2019aube semblait s\u2019\u00eatre \u00e9vapor\u00e9e. Il imaginait les nouveaux d\u00e9fis qui s\u2019offraient \u00e0 lui et donneraient \u00e0 son talent de nouvelles occasions de surgir et d\u2019\u00e9clabousser le monde.<\/p>\n<p><i>ACTE PREMIER<\/i><\/p>\n<p><i><\/i><\/p>\n<p><b>1- O\u00f9 l\u2019on se frotte \u00e0 un vieux loup de mer<\/b><\/p>\n<p><b><\/b><\/p>\n<p>\u2014 Hol\u00e0, confr\u00e8re\u00a0! Les nouvelles sont-elles bonnes\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019homme \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement en avance, ce qui \u00e9tait pour Patrice Quiniond autant une tare que d\u2019\u00eatre en retard. Et comme l\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re du gar\u00e7on lui avait sembl\u00e9 un peu trop famili\u00e8re, il n\u2019avait pas jug\u00e9 utile de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>L\u2019importun venait de lui g\u00e2cher son plaisir matinal. Un plaisir qui faisait partie de son rituel de travail. Car, l\u2019air de rien, tel qu\u2019on pouvait le voir, avachi sur sa chaise, tout en se laissant aller \u00e0 quelque r\u00eaverie, Quiniond travaillait d\u00e9j\u00e0&#8230; il m\u00e9ditait, il \u00e9coutait les conversations, il observait la rue&#8230;<\/p>\n<p>Une bonne moiti\u00e9 d\u2019emmerdeurs \u00e9tait en vacances, et il y avait de l\u2019espace, dans les r\u00e9dactions d\u00e9sert\u00e9es, pour s\u2019arr\u00eater sur des sujets plus badins et se lancer, gaillard avant, dans de vaines pol\u00e9miques. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 de jeunes pousses mal d\u00e9grossies pointaient le bout de leurs stylos, pr\u00eates \u00e0 toutes les envol\u00e9es lyriques pour briller.<\/p>\n<p>Tous les h\u00e9ros naissent d\u2019une imposture.<\/p>\n<p>Ainsi cheminait le monde, \u00e0 la va-comme-je-te-pousse. Et c\u2019est ainsi que Gr\u00e9goire Charvin avait d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 <i>L\u2019Impertinent <\/i>comme en terrain conquis, d\u00e9sireux disait-il d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0utile \u00e0 la manifestation de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, volontaire pour une presse \u00ab\u00a0moins coup\u00e9e des r\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quiniond avait lev\u00e9 les yeux au ciel, avant de tracer un signe de croix.<\/p>\n<p>\u2014 H\u00e9 b\u00e9 ! On en reparlera de la v\u00e9rit\u00e9, avait-il marmonn\u00e9.<\/p>\n<p>Pas de cravate, mais un costume sombre ajust\u00e9 sur un tee-shirt blanc impeccable. Une fausse note bien \u00e9tudi\u00e9e pour \u00e9clairer l\u2019ensemble\u00a0: sa barbe de trois jours qui trahissait le contraire d\u2019une n\u00e9gligence et qui semblait constituer la racine de cette chevelure noire savamment d\u00e9sordonn\u00e9e dont il avait le cr\u00e2ne bien arbor\u00e9. Ce m\u00e9lange de fougue et de conventions en disait long sur le personnage, ou plut\u00f4t sur ce qu\u2019il voulait laisser para\u00eetre.<\/p>\n<p>Comme il l\u2019avait racont\u00e9 incidemment pour meubler les silences, sur le ton d\u2019une anecdote ing\u00e9nue, sa premi\u00e8re visite dans la capitale avait \u00e9t\u00e9 le Cimeti\u00e8re des Illustres, ce qui donnait une petite id\u00e9e du bonhomme. Il pr\u00e9sentait ce geste comme une sorte de r\u00e9v\u00e9rence, de marque de fascination, de culte des grands anciens. Et cette pr\u00e9tention contenue et retenue \u00e9nervait d\u2019autant plus Quiniond qu\u2019elle lui rappelait le jeune homme qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus depuis longtemps. Il se souvenait avoir lui-m\u00eame gravi jadis les buttes de Si\u00e8ge, et, l\u00e0-haut, tel Rastignac, avoir pens\u00e9 que la capitale, un jour, serait pour de bon \u00e0 ses pieds, d\u00e9raisonnablement \u00e9prise de lui. Lui, unique et g\u00e9nial, empli de son destin (et de sa vanit\u00e9). Mais Si\u00e8ge, perle du Septentrion, ne se donnait \u00e0 personne. Ville-phare, elle avait besoin de mati\u00e8re noire pour \u00e9tendre son halocit\u00e9.<\/p>\n<p>Donc. \u00ab\u00a0Confr\u00e8re\u00a0\u00bb, qu\u2019il avait dit, le blanc-bec, en arrivant. Quiniond n\u2019avait pas oubli\u00e9, et il n\u2019\u00e9coutait qu\u2019\u00e0 demi ses babillages, en se repassant r\u00e9guli\u00e8rement le film de son irruption, ce qui accentuait les traits de sa mine renfrogn\u00e9e. Non, le ma\u00eetre, quelle que f\u00fbt sa suppos\u00e9e sagesse, n\u2019avait pas encaiss\u00e9 l\u2019innocente comparaison de l\u2019\u00e9l\u00e8ve. Le ma\u00eetre s\u2019\u00e9tait retenu sur le moment, mais l\u2019oisillon allait regretter cette expression joviale. Il allait d\u00e9guster.<\/p>\n<p>Le premier jour, Quiniond le laissa silencieusement regarder les d\u00e9p\u00eaches pour se familiariser avec l\u2019outil. Gr\u00e9goire Charvin vit les informations d\u00e9filer sous ses yeux et ce fut tout. Et Quiniond pensa que cela \u00e9tait bon. Le deuxi\u00e8me jour, le novice fut charg\u00e9 de r\u00e9diger une br\u00e8ve sur les d\u00e9clarations d\u2019un \u00e9dile critiquant la pr\u00e9sence du loup dans les alpages, sujet auquel il n\u2019entravait pas grand-chose. Et Quiniond pensa de nouveau que cela \u00e9tait bon. Le troisi\u00e8me jour enfin, l\u2019imp\u00e9trant f\u00fbt envoy\u00e9 en reportage sur le terrain, pour couvrir un sujet qui m\u00e9ritait \u00e0 peine le d\u00e9placement. Et cela fit un jour de repos \u00e0 Quiniond.<\/p>\n<p><b>*<\/b><\/p>\n<p><i>Titre<\/i><\/p>\n<p>Une h\u00e9ro\u00efne modeste<\/p>\n<p><i>Chap\u00f4<\/i><\/p>\n<p>Dans la petite bourgade de Tibourg-l\u00e8s-Loinville, une enfant rend service \u00e0 tous ses voisins. Elle vient d\u2019\u00eatre d\u00e9cor\u00e9e par l\u2019Acad\u00e9mie du M\u00e9rite.<\/p>\n<p><i>De notre envoy\u00e9 sp\u00e9cial.<\/i><\/p>\n<p><i>Texte<\/i><\/p>\n<p>D\u00e9sign\u00e9e super-voisine de l\u2019ann\u00e9e, Jeanne Chapiron, quatorze ans, ne triomphe pas. Elle se dit simplement \u00ab\u00a0contente\u00a0\u00bb et prend la r\u00e9compense comme un \u00ab\u00a0encouragement \u00e0 continuer\u00a0\u00bb. Un manteau rouge un peu \u00e9lim\u00e9 sur les \u00e9paules, deux tresses bien soign\u00e9es, un petit regard noisette\u00a0: elle est \u00e0 croquer. Pas mutine pour un sou, elle va faire les courses pour la m\u00e9m\u00e9 Ghislaine, qui habite au bout d\u2019un sentier\u00a0; elle apporte du pain rassis \u00e0 l\u2019\u00e2ne de Monsieur Gerbier\u00a0; elle s\u2019applique \u00e0 dire bonjour d\u2019un air enjou\u00e9 \u00e0 toute personne qu\u2019elle croise sur son chemin\u00a0; elle aide les plus petits \u00e0 gravir les escaliers, et les plus \u00e2g\u00e9s \u00e0 traverser. La liste de ses gentillesses serait trop longue \u00e0 \u00e9grainer. C\u2019est comme si le titre de super-voisine avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour elle.<\/p>\n<p>Jeanne est issue d\u2019un milieu d\u00e9favoris\u00e9 ; elle a grandi dans une famille d\u2019immigr\u00e9s sans le sou\u00a0; elle a connu les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les repas que l\u2019on saute, les huissiers matinaux. \u00c0 sa place, d\u2019aucuns auraient mal tourn\u00e9. Comme quoi, ce n\u2019est pas une raison&#8230;<\/p>\n<p>Abandonn\u00e9e par son p\u00e8re, maltrait\u00e9e par son beau-p\u00e8re, elle fut victime d\u2019un grave accident de voiture, dont elle a pu r\u00e9chapper sans s\u00e9quelles. Sa m\u00e8re en garde une jambe ab\u00eem\u00e9e qui la fait boitiller. Alors, comme pour compenser, Jeanne sautille, parsemant l\u2019all\u00e9gresse sur ses pas. Dans la petite habitation \u00e0 loyer mod\u00e9r\u00e9 de Tibourg, elle est connue comme le loup blanc. Elle semble r\u00e9ussir \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la fatalit\u00e9 qui est le lot de nombreux jeunes du quartier. Quand ils ne sombrent pas dans la drogue, ceux-l\u00e0 chahutent b\u00eatement, se lancent des insultes plus ou moins cr\u00e9atives, pratiquent le feu de poubelles \u00e0 l\u2019occasion, et d\u00e9ambulent comme des \u00e2mes en peine en shootant dans des canettes de soda.<\/p>\n<p>Sans trop le savoir, Jeanne repr\u00e9sente un mod\u00e8le, et peut-\u00eatre un espoir. \u00ab\u00a0Elle est adorable, elle est notre petit rayon de soleil quotidien\u00a0\u00bb, d\u00e9clare cette femme embl\u00e9matique du quartier que les gens appellent plus ou moins affectueusement \u00ab\u00a0la Paulette\u00a0\u00bb. Les petits sont invit\u00e9s \u00e0 prendre exemple, et une saine \u00e9mulation semble devoir prosp\u00e9rer dans la bourgade. Cela n\u2019est pourtant pas sans cr\u00e9er de jalousies\u00a0: \u00ab\u00a0Faut qu\u2019elle arr\u00eate de faire la belle, cette connasse\u00a0\u00bb, temp\u00eatait hier un jeune \u00e0 casquette. Sur ces entrefaites, la laur\u00e9ate pointait le bout de son nez, et lui offrait le dernier polo \u00e0 la mode, compris dans son lot de gagnante et dont, disait-elle, elle ne ferait rien&#8230;<\/p>\n<p><i>Signature<\/i><\/p>\n<p>L\u00e9o Jal\u00e8s<\/p>\n<p><b>*<\/b><\/p>\n<p><b><\/b><\/p>\n<p>Charvin -qui, malgr\u00e9 le sourire narquois de Quiniond, avait choisi pour pseudonyme L\u00e9o Jal\u00e8s en hommage \u00e0 son grand-p\u00e8re d\u2019une part et \u00e0 un haut-lieu charg\u00e9 d\u2019histoire de sa r\u00e9gion d\u2019origine de l\u2019autre-, avait r\u00e9\u00e9crit cinq ou six fois son papier \u00e0 la demande de son tuteur. Ce dernier lui avait fait observer tour \u00e0 tour les d\u00e9fauts de son attaque (qui n\u2019en venait pas au fait), ceux de ses explications savantes (mais confuses), ceux de ses phrases (\u00e0 rallonge), ceux de ses ellipses (obscures), ceux de sa conclusion (pompeuse)&#8230; Au fond, ceux de son article tout entier (depuis son \u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale jusqu\u2019\u00e0 ses virgules mal plac\u00e9es). Charvin avait support\u00e9 sans broncher, mais il \u00e9tait tout estransin\u00e9. Tout \u00e7a pour un article de seconde zone, sur un sujet sans grand int\u00e9r\u00eat, avait-il pens\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Il n\u2019y a pas de petit sujet, l\u2019avait sermonn\u00e9 le ma\u00eetre, qui lisait dans ses pens\u00e9es comme dans un journal ouvert. Nous rendons compte du monde tel qu\u2019il va dans toutes ses dimensions. Si la r\u00e9alit\u00e9 ne t\u2019int\u00e9resse pas toute enti\u00e8re, tu n\u2019as rien \u00e0 faire ici, tu comprends\u00a0?<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est \u00e7a, ouais, s\u2019\u00e9tait marmonn\u00e9 Charvin, ou quelque chose comme.<\/p>\n<p>Il hochait la t\u00eate comme on b\u00eache. Il b\u00eachait la t\u00eate, si l\u2019on veut. Dans ces conditions, comment ne pas rendre une copie quelconque et truff\u00e9e d\u2019accents mi\u00e8vres, puisque le sujet l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en soi. Tandis que l\u2019autre le priait de ne pas faire le d\u00e9licat, il s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9 \u00e0 ses points-virgules, convaincu que l\u2019inventivit\u00e9 de sa langue valait bien tous les acad\u00e9mismes. Lass\u00e9, Quiniond l\u2019avait gratifi\u00e9 d\u2019un\u00a0: \u00ab\u00a0Allez, on a plus le temps, on envoie !\u00a0\u00bb Et hop, il avait balanc\u00e9 le papier dans les tuyaux qui conduisaient jusqu\u2019au marbre et aux rotatives. \u00c7a faisait vachement plaisir, tiens\u00a0! Son premier article pour cette grande institution de la R\u00e9publique qu\u2019\u00e9tait <i>L\u2019Impertinent<\/i> envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019impression avec aussi peu de c\u00e9r\u00e9monial&#8230;<\/p>\n<p>Au fond, Gr\u00e9goire Charvin conservait de l\u2019admiration pour le journaliste, mais il commen\u00e7ait \u00e0 douter s\u00e9v\u00e8re des qualit\u00e9s de l\u2019homme. Pourquoi avait-il instaur\u00e9 entre eux une distance intergalactique\u00a0? Le brio de son style ne collait pas avec ses \u00e9gards ronchons et ses petites man\u0153uvres entre les uns et les autres. Par la porte entrouverte, le jeune homme s\u2019\u00e9tait complu \u00e0 observer l\u2019animal dans sa tani\u00e8re, ses flatteries, ses veuleries, ses ragots. Celui-ci l\u2019avait toutefois impressionn\u00e9 par sa culture et sa facilit\u00e9 \u00e9blouissante \u00e0 d\u00e9velopper des id\u00e9es sur tout et n\u2019importe quoi, sans para\u00eetre jamais t\u00e2tonner, frappant juste et fort. Avec lui, l\u2019art de la conversation \u00e9tait un combat de boxe.<\/p>\n<p>Pendant un repas m\u00e9ridien, il fallait voir comment il avait d\u00e9fendu d\u2019un ton p\u00e9remptoire les r\u00e9centes \u00e9volutions de l\u2019art contemporain, qu\u2019un des convives conspuait avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, s\u2019appuyant sur Marcel Duchamp jusqu\u2019\u00e0 le citer abondamment dans le texte pour le discuter. Un peu plus tard, il avait expliqu\u00e9 le d\u00e9tail du d\u00e9bat picrocholin entre quelques sp\u00e9cialistes de la majorit\u00e9 parlementaire sur le projet de loi en cours d\u2019examen et pr\u00e9dit avec assurance la fa\u00e7on dont la controverse se solderait au bout du compte. Il discutait la tactique mise en place par le nouvel entra\u00eeneur du club de la capitale et pouvait p\u00e9rorer sur la nouvelle r\u00e9volution num\u00e9rique qui s\u2019amor\u00e7ait avec l\u2019intelligence artificielle, sans en avoir rien pratiqu\u00e9 peut-\u00eatre&#8230;<\/p>\n<p>Rien ne semblait lui \u00e9chapper.<\/p>\n<p>Et puis il fallait voir comment il disait en se pin\u00e7ant les l\u00e8vres\u00a0: \u00ab\u00a0demain, je vais \u00e9crire&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><i>Ecriiiire. <\/i>Avec trois ou quatre \u00ab\u00a0i\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Pierre Dharr&eacute;ville est journaliste et &eacute;crivain, auteur d&rsquo;essais mais aussi des fictions comme En l&rsquo;absence de Monsieur J ou L&rsquo;enlumineur. 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